L’Express

Essai clinique farfelu, lobbying, menaces… Les étonnantes pratiques du vice-doyen de la fac de médecine de Nantes

Un mélange de luminothérapie, de chromothérapie, de musicothérapie et de lithothérapie, grâce à des « quartz spécifiques ». Une innovation mobilisant les principes de la physique quantique, de la mémoire de l’eau et des énergies. Voici donc le LineQuartz, censé lutter contre la fibromyalgie, la polyarthrite ankylosante, et les douleurs chroniques en général, mais qui s’avérerait également bénéfique contre le stress et l’anxiété, voire contre certains cancers. « J’ai traité un malade avec un glioblastome qui était condamné, puis trois autres patients avec différentes tumeurs », assure Yannick Delgado, l’inventeur de cette étrange lampe à sept branches sous laquelle s’allongent les patients.

Le corps recouvert d’une couverture, les yeux protégés par un masque obscurcissant, un casque sur les oreilles, ils restent ainsi, couchés dans l’obscurité, balayés de faisceaux lumineux colorés, changeants au rythme de la musique classique diffusée dans leurs écouteurs. Aussi relaxant que farfelu. Le concept pourrait prêter à sourire, si cet appareil n’était diffusé auprès de vrais malades par un bataillon de naturopathes, kinésiologues et autres pseudo-thérapeutes, un peu partout en France mais aussi en Suisse et en Belgique. Certains de ces praticiens ne sortent pas du cadre du bien-être, mais d’autres prétendent prendre en charge des patients, parfois atteints de pathologies graves.

Une caution scientifique douteuse

Inquiétant, d’autant que Yannick Delgado peut se prévaloir, pour cautionner son produit, d’une étude scientifique cosignée par des médecins – une poignée travaillant au sein d’une clinique nantaise, mais aussi… un professeur d’université, Julien Nizard. Sa présence parmi les auteurs de cet article pèse lourd : ce rhumatologue, spécialiste de thérapeutique et chef du service douleur et soins palliatifs au Centre hospitalo-universitaire de Nantes est également vice-doyen de la faculté de médecine de la cité des Ducs. L’article en question n’était certes qu’une étude pilote portant sur une quarantaine de patients, et les auteurs ont bien souligné que leurs résultats devaient être confirmés par un essai clinique de meilleur niveau de preuve. Cela ne les a toutefois pas empêchés d’écrire qu’au vu de leurs données, LineQuartz « peut améliorer les patients atteints de douleur chronique », et que « le traitement s’est révélé très efficace (…) dans la douleur, le sommeil, l’humeur et le stress (…) mais aussi dans l’amélioration de l’activité générale et des capacités de travail ».

De quoi, sans nul doute, rassurer des patients en quête de soulagement. Sauf que ce travail ne permet en aucune façon de conclure à une quelconque efficacité du LineQuartz. « Ce protocole ne démontre rien du tout, il n’a aucune valeur », confirme un ancien expert de la Haute autorité de santé, spécialiste de l’analyse des études portant sur les appareils à visée médicale. Et de lister les nombreux biais dont cet article se trouve entaché : conflits d’intérêts (on retrouve Yannick Delgado et un de ses salariés parmi les auteurs), effet placebo et absence de groupe contrôle, biais de mesure (les patients sont évalués par les personnes qui leur ont proposé le traitement, parmi lesquelles des naturopathes, réflexologues, et autres coaches), biais d’attrition (l’étude ne dit pas combien de patients ont été perdus de vue)… Sans parler du manque de plausibilité biologique des effets annoncés : la chromothérapie (soins par les couleurs) et la lithothérapie (soins par les pierres) ne bénéficient d’aucune étude suggérant une quelconque efficacité. La revue dans laquelle cet article avait été publié, Evidence-based complementary and alternative medicine, a depuis cessé sa parution – elle appartenait à un groupe régulièrement pointé du doigt pour la légèreté de ses relectures, dont de nombreux articles ont dû être rétractés.

Médecine anthroposophique

N’est-il pas étonnant que le vice-doyen d’une faculté, où l’on s’attend à trouver de la recherche de haut niveau et la promotion d’une médecine fondée sur les preuves, participe à un tel protocole ? « Cela ne me choque pas d’accompagner une étude pilote, cela fait partie de notre travail en tant qu’universitaire. Je crois par ailleurs que cette étude ne reflète ni ma pratique au quotidien, ni ma vision de la recherche », répond le Pr Julien Nizard. Dans un discours bien rodé, celui qui est aussi à la tête du Cumic, le collège universitaire des médecines intégratives et complémentaires, explique au contraire à quel point il est essentiel que les « thérapies non médicamenteuses » soient « régulées ».

Si l’association qu’il préside défend avant tout une prise en charge des patients « associant médecines conventionnelles et complémentaires », elle plaide officiellement pour en prévenir les éventuelles « dérives ». Raison pour laquelle Julien Nizard a pris la plume, ou plutôt le clavier, pour écrire à Emmanuel Touzé, conseiller du ministre de la recherche Philippe Baptiste, après que celui-ci a annoncé son intention de faire évaluer « la pertinence et la qualité » de tous les diplômes universitaires et inter-universitaires « autour des pratiques de soins dites alternatives ou douces, parfois inscrites dans un concept de médecine intégrative », selon la lettre de mission adressée au Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hceres), que L’Express a pu consulter.

Dans ce mail, qu’il nous a transmis, Julien Nizard reprend les recommandations du Cumic. D’abord, réserver ces pratiques non conventionnelles, et les formations qui y sont liées, à des professionnels de santé. Les intégrer dans un parcours de soins, et enseigner uniquement des thérapies ayant fait l’objet de recherches évaluant leurs bénéfices et leurs risques, tout en restant strictement dans le domaine du soin, « sans entraîner les étudiants dans une idéologie religieuse, spirituelle ou politique ». Une position louable – et presque surprenante au vu des profils de certains membres du Cumic. Le collège a en effet été cofondé, aux côtés de Julien Nizard, par Jacques Kopferschmitt, qui avait signé la préface d’un livre blanc de la médecine anthroposophique, inspirée des principes de l’occultiste Steiner et maintes fois dénoncée par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Son vice-président est toujours le Pr Fabrice Berna, dont Le Point avait révélé en septembre 2025 la proximité avec le Samadeva, un organisme également de longue date dans le viseur de la Miviludes. Son secrétaire, François Paille, est aussi vice-président (comme Jacques Kopferschmitt) du Getcop, le groupe d’évaluation des thérapies complémentaires.

Le Getcop, qui compte le Cumic parmi ses partenaires, est présidé par un cardiologue également homéopathe et spécialiste de fasciathérapie – autre pratique épinglée par la Miviludes. Le Cumic, comme le Getcop, est lui-même partenaire de la revue Hegel, dédiée à la santé intégrative. L’un de ses rédacteurs en chef n’est autre que François Paille. Julien Nizard figure à son comité de rédaction, aux côtés, notamment, de Florian Petitjean, le fondateur d’un laboratoire de compléments alimentaires (Olisma) ou de Robert Kempenich, autre membre du Getcop et président de l’Arema, l’association pour la recherche et l’enseignement en médecine anthroposophique. Cette revue a déjà ouvert ses colonnes à cette pratique, comme à de nombreuses autres pseudothérapies (aquasophrologie, yogathérapie, auriculothérapie, homéopathie, fasciathérapie…). On retrouve également le Cumic (comme le Getcop et Hegel) au sein de l’Alliance santé intégrative, dont l’un des objectifs assumés est de « favoriser l’accès de la population aux thérapies complémentaires ».

« Dangereux pour les malades »

De son côté, Julien Nizard préfère évoquer la reconnaissance du Cumic par la Coordination nationale des collèges d’enseignants de médecine, ou encore son réseau de « 72 adhérents, exclusivement des universitaires ou responsables d’enseignements universitaires, parmi lesquels « cinq académiciens ». Des chiffres invérifiables, puisque la liste des participants n’est pas publique, à l’inverse des membres de son conseil d’administration. Sollicité, l’un d’eux, le professeur de pédopsychiatrie Olivier Bonnot, affiche un soutien plutôt modéré : « J’ai adhéré à la demande de Julien Nizard quand je travaillais à Nantes, mais je n’ai jamais vraiment eu le temps de participer à leurs travaux… », se défend-il aujourd’hui.

Peu importe en réalité, car le Cumic, sous la houlette du Pr Nizard, n’en a pas moins enregistré plusieurs victoires ces dernières années. A commencer par l’intégration au sein des études de médecine d’un item consacré aux « principes de la médecine intégrative », ou encore des conférences dans des instances officielles (Assemblée nationale, Sénat…), mais aussi la publication de multiples articles d’opinion, dans lesquels ses membres critiquent régulièrement les tenants d’une médecine fondée sur les preuves scientifiques, ou même la Miviludes. L’un de ces articles, co-signé par le Pr Nizard et initialement paru dans la revue francophone Douleur, vient toutefois d’être rétracté (considéré comme non valide et dépublié) par l’éditeur pour des problèmes éthiques.

Malgré cette défense très active de la médecine intégrative, le Pr Nizard l’assure : ni lui ni le Cumic ne sont « favorables à la prolifération de diplômes universitaires », et ils approuvent la démarche d’évaluation enclenchée par le gouvernement. Démarche qui va concerner directement le Pr Nizard, puisqu’il est chargé de la formation continue dans sa faculté. Pas de yogathérapie, d’auriculothérapie ou d’homéopathie ici. En revanche, comme dans beaucoup d’universités, de la phytothérapie, de l’acupuncture, de l’ostéopathie médicale et de l’hypnose. « Toutes ces thérapies ont déjà fait l’objet de multiples évaluations, et leur efficacité n’est, pour la plupart, pas démontrée, ou très limitée. Le problème, c’est qu’en les enseignant dans un cadre universitaire, on les légitime. Cela ouvre la porte à la croyance et à la magie en médecine, et c’est dangereux pour les malades », s’agace le Pr Mathieu Molimard, coauteur du rapport sur l’information en santé remis en début d’année à la ministre Stéphanie Rist.

Des formations qui interrogent

A Nantes, le DU Hypnose et communication thérapeutique, en particulier, interroge. La pratique n’est pas reconnue par l’Ordre des médecins, et en dehors de l’analgésie per-opératoire, son intérêt reste pour le moins discutable. Le Pr Nizard en est le responsable, avec comme coordinateur pédagogique un psychiatre du CHU, le Dr Wilfrid Martineau. Celui-ci est également président de l’association Arepta, un organisme de formation continue spécialisé dans l’hypnose ericksonienne, à laquelle appartiennent plusieurs intervenants du DU. Or cette forme d’hypnose a elle aussi fait l’objet de plusieurs signalements auprès de la Miviludes.

Un autre intervenant, le Dr Eric Bardot, présente également un profil étonnant. Psychiatre libéral, il préside l’Institut Mimethys, qu’il a fondé en 2009. Si Julien Nizard assure mal le connaître, il figure au conseil scientifique de cet institut, dont l’un des buts est d’enseigner la « Thérapie du Lien et des Mondes relationnels » – une invention du Dr Eric Bardot, qui n’a fait l’objet d’aucune validation scientifique. Contacté, celui-ci assure que sa méthode est basée sur son « expérience clinique » auprès des patients, et que les études scientifiques sont en cours… « S’appuyer sur sa pratique personnelle, en psychologie comme en médecine, ne suffit pas pour démontrer la validité d’une thérapie. Ce n’est pas cela, la science ! L’expérience compte, mais elle n’exonère pas de s’appuyer sur des méthodes éprouvées », décrypte Séverine Falkowicz, enseignante-chercheur en psychologie et psychologue à l’université d’Aix-Marseille, autrice de « Au cœur de l’esprit critique » (Eyrolles).

Là encore, la présence du vice-doyen de l’université au conseil scientifique de cet institut ne risque-t-il pas d’en légitimer les pratiques ? Le Pr Nizard balaie l’argument d’un revers de la main : « Je pense utile d’apporter un éclairage et une présence universitaires à ce Conseil scientifique. J’ai introduit à deux reprises le congrès de Mimethys organisé par le Dr Eric Bardot à La Baule, sur le psychotraumatisme ». Rien ne semble ébranler le président du Cumic, toujours calme et urbain en apparence. Il n’hésite toutefois pas à passer à l’attaque quand son association et ses membres sont mis en cause. Ainsi, après un échange de posts virulents sur le réseau social LinkedIn entre Fabrice Berna et le jeune chercheur Lonni Besançon, connu depuis la pandémie de covid pour traquer les fraudes scientifiques, celui-ci a eu la mauvaise surprise de recevoir un mail de menaces à peine voilées de Julien Nizard. Et quand Jean-François Dumas, le secrétaire général du conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes, très investi dans la dénonciation des thérapies illusoires, a comparé les méthodes du Cumic à l’encontre de la Miviludes à « la douce pression des témoins de Jéhovah », Julien Nizard et ses camarades ont saisi l’ordre des kinés. « Ils ont été déboutés et n’ont pas fait appel. Ils n’avaient aucune chance de gagner, car seules certaines institutions peuvent légalement déposer ce type de plainte. Ils ne pouvaient pas ne pas le savoir, c’était typiquement une procédure-bâillon », s’agace Jean-François Dumas. « Il s’agit d’échanges datant d’il y a trois ans… J’avais trouvé leur ton anormalement agressif dans un contexte professionnel, habituellement modéré, et, depuis trois ans, de l’eau a coulé sous les ponts… », regrette aujourd’hui Julien Nizard, assurant qu’on ne l’y reprendrait plus. Vraiment ?



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Author : Stéphanie Benz

Publish date : 2026-07-05 06:45:00

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