Donald Trump a deux rôles : président, et alchimiste. A force de colères et de remontrances, il est parvenu à transformer encore davantage l’Otan en une « machine à cash », pour reprendre une expression du site américain Politico. Les membres de l’alliance, pressés par le président américain – il a plusieurs fois menacé de leur retirer son soutien si les alliés n’investissaient pas 5 % de leur PIB dans la défense à horizon 2035 -, se sont exécutés. En un an, ils se sont engagés à dépenser près de 120 milliards de dollars – un ‘bon début’, s’est félicité Matthew Whitaker, l’ambassadeur américain à l’Otan. La moitié de cette somme devrait être consacrée à l’achat de matériel américain.
Pour Washington, les sommets de l’Otan prennent autant des allures de salon de l’armement que de rencontre diplomatique. Mais l’industrie américaine est confrontée à un problème. Cette avalanche de contrats sera plus difficile que prévu à honorer, alors que les stocks de son armée sont éprouvés par la guerre en Iran et en Ukraine. En parallèle, l’Europe commence – lentement – à développer son industrie de défense. Analyse avec Mark Cancian, colonel du Corps des Marines à la retraite et conseiller senior au sein du département Défense et Sécurité du CSIS. Il a notamment dirigé pendant sept ans la division Force Structure and Investment du bureau de gestion du budget américain, où il pilotait la stratégie budgétaire du Pentagone.
L’Express : Les dépenses européennes en équipements américains augmentent, à un moment où l’industrie américaine doit répondre à deux conflits majeurs : celui en Ukraine, et celui en Iran. Est-elle prête à suivre ce rythme ?
Mark Cancian : Il y a plusieurs points à aborder derrière cette question. La première concerne la base industrielle de défense américaine : elle n’est pas capable de produire ce qui est nécessaire actuellement. Elle augmente toutefois son rythme de production. Le problème actuel est donc le temps, pas l’argent. Jusqu’à ce que la guerre en Ukraine éclate, les États-Unis prévoyaient de mener des guerres courtes, des guerres régionales contre des adversaires comme l’Irak, la Corée du Nord ou l’Iran. Ils ne se préparaient pas à un conflit entre grandes puissances. Les stocks de munitions n’étaient donc pas si importants. En conséquence, les États-Unis ont dimensionné et structuré leur base industrielle de défense pour produire armes et munitions efficacement à un rythme de temps de paix.
Avec l’invasion de l’Ukraine, il est devenu évident que la base industrielle américaine ne pouvait pas produire suffisamment certaines armes et munitions qu’un conflit majeur et prolongé exigeait. Le problème est d’autant plus vrai pour les munitions, puisqu’il était difficile d’obtenir des financements avant même février 2022. Les armées utilisent leurs budgets limités pour acheter des navires, des avions, des chars – des équipements qu’ils peuvent utiliser pendant 30 ans. Des équipements visibles, qui contribuent à la dissuasion. Les munitions finissent dans les bunkers, à un endroit que personne ne voit, et qui sont donc moins utiles au quotidien pour les armées.
Les problèmes de livraisons du Patriot ont beaucoup été évoqués ces dernières semaines. D’autres exemples illustrent-ils ce problème ?
Je peux vous en citer deux. Le premier est le Javelin, un missile antichar qui a été très fortement utilisé au début de la guerre en Ukraine. Washington en produisait environ mille par an. Les stocks se sont vite épuisés – pour les équipements destinés à l’étranger. Les États-Unis ont envoyé environ 40 % de leur inventaire à l’Ukraine, et ont gardé les 60 % restants en réserve à cause d’éventuels conflits supplémentaires, comme par exemple contre la Corée du Nord. En parallèle, les Etats-Unis ont aussi augmenté leur production de 1 000 à environ 2 000 unités – soit tout ce que les installations actuelles pouvaient produire. D’autres chaînes de production sont également en train d’être installées pour atteindre les 4 000 par an, ce qui prend du temps.
La deuxième illustration est celle du Patriot, qui a reçu beaucoup d’attention parce qu’il a été très largement utilisé en Ukraine. Il a été utilisé au Moyen-Orient, et serait employé dans le Pacifique occidental en cas de conflit contre la Chine. A l’origine, les États-Unis en produisaient environ 300 par an – ils en recevaient environ 150 et leurs alliés autant. Nous avons doublé le volume de production, autant pour Washington que pour nos partenaires. Mais aujourd’hui, 600 Patriots par an ne suffisent pas : l’industrie veut porter la production à 2 000 par an. Cela n’arrivera pas avant 2030.
Comment expliquez-vous que la hausse des dépenses de défense des alliés de l’Otan bénéficie autant à l’industrie américaine ?
Je ne saurais le confirmer totalement : certains contrats reviennent aussi aux firmes européennes. En réalité, là encore, plusieurs choses se conjuguent. Toutes sont antérieures à la guerre en Iran. Avec l’Ukraine, les Européens ont vu qu’ils n’avaient pas d’inventaires d’armes ou de munitions à fournir à Kiev – leurs stocks étaient encore plus bas que celui des Etats-Unis. Cela les a poussés à augmenter leur production. La deuxième chose, c’est que le président Trump a poussé les Européens à dépenser davantage pour la défense, ce que son prédécesseur, Joe Biden, avait déjà un peu commencé à faire. Il y a donc eu de l’argent disponible pour produire ces armes. La troisième chose, c’est que l’administration Trump a signalé qu’elle n’allait pas fournir d’armes de la même manière que sous l’administration Biden. Qu’il fallait que les Européens les achètent. Donald Trump considère les ventes d’armes comme faisant partie de l’industrie manufacturière. Il a donc toujours encouragé ce commerce, notamment auprès des Européens qui achètent des armes pour les livrer à Kiev. L’Otan a donc mis en place le mécanisme PURL (Prioritised Ukraine Requirements List), par lequel Bruxelles achète des armes américaines.
Ensuite, il y a un dernier facteur. Les Polonais achètent beaucoup d’équipement américain parce que l’équipement est bon, interopérable (c’est-à-dire compatible) au sein de l’Otan, mais aussi parce qu’ils veulent maintenir un lien avec Washington. Autrement dit, ils achètent une relation autant qu’un équipement. Mais les choses changent. Avec le mécanisme PURL, les Européens sont désormais incités à construire leurs propres équipements plutôt que de les acheter.
Comment le voit-on ?
Les Ukrainiens, par exemple, achètent des chasseurs Gripen E à la Suède ; les Polonais se fournissent aussi auprès de Stockholm. Les Etats-Unis ont désormais un désavantage : ils sont perçus comme un fournisseur d’armes non fiables. La crainte est que Washington puisse imposer des restrictions sur les armes que les Européens ne voudraient pas accepter – comme l’illustrent les limitations sur les ventes de Patriot que j’évoquais. Ils ont aussi la crainte d’un « kill switch » politique : que pour une raison X ou Y, Washington puisse décider de restreindre les pièces détachées, les licences et certains équipements. Cela pousse donc les Européens à se tourner vers d’autres solutions. Celles produites par des économies déjà engagées dans cette voie, comme la Turquie, l’hôte de ce sommet, ou la Corée du Sud. Mais aussi en interne, sur le continent. Cela va prendre du temps, mais je suis convaincu que d’ici deux ou trois ans, nous verrons la production accrue se concrétiser. Nos problèmes de disponibilité vont disparaître d’ici quelques années.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-07-07 05:45:00
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