A peine le temps de poser ses cartons à l’ambassade d’Israël à Paris que Joshua Zerka se retrouve déjà en pleine tempête diplomatique. Défendre la position de l’Etat hébreu, lorsqu’il débarque en 2024 dans la capitale française, n’est pas à la portée de n’importe quel diplomate. Le Proche-Orient est en train de connaître un bouleversement majeur, un an seulement après le pogrom du 7-Octobre et le début de l’opération militaire à Gaza qui a causé des dizaines de milliers de morts, provoquant de gigantesques pénuries alimentaires du fait du blocus imposé par Tsahal. Deux ans après sa prise de fonction, cet ambassadeur, né en France, dresse un constat alarmant sur la coopération entre Paris et Tel-Aviv : « Il y a une crise de confiance entre nous. Nos relations bilatérales sont au plus bas. La défiance est telle qu’Israël a de grandes difficultés à concevoir la France comme un partenaire envisageable sur ses questions de sécurité ou de relations internationales. »
Les deux guerres en Iran – auxquelles aucun pays européen n’a souhaité prendre part – et les bombardements meurtriers en territoire libanais n’ont rien arrangé. Au contraire, la France a durci ses positions à l’égard de l’Etat hébreu et Emmanuel Macron a reconnu, quelques mois plus tôt, l’Etat de Palestine. A tel point que 2026 fait déjà figure d’annus horribilis diplomatique.
Ben Gvir et Smotrich interdits de territoire
Dernier accroc en date : le 9 juin, Bezalel Smotrich, ministre d’extrême droite des Finances du gouvernement Netanyahou, se voit interdire l’entrée du territoire français pour son rôle actif dans l’expansion de la colonisation et des violences en Cisjordanie. Sur ce territoire occupé depuis 1967 où vivent aujourd’hui 500 000 Israéliens, les attaques contre des Palestiniens atteignent un niveau « record » selon l’ONU, soit six par jour, affectant plus de 230 communautés. Un motif supplémentaire de crispations dans les relations déjà glaciales entre la France et Israël.
Toujours au mois de juin, Itamar Ben Gvir, l’un des ministres également très à droite sur l’échiquier politique israélien, est déclaré persona non grata dans l’Hexagone. Sa vidéo montrant des militants de la flottille pour Gaza, en état d’arrestation, à genoux et mains liées dans le dos, a choqué toutes les chancelleries européennes. A leur retour en France, certains militants pro-palestiniens ont même accusé l’armée israélienne de les avoir affamés, violentés et agressés sexuellement. Benyamin Netanyahou a beau prendre ses distances avec son ministre et dénoncer des actes « contraires aux valeurs d’Israël », le malaise avec Paris reste profond.
En réalité, tous les sujets finissent par devenir source de litige avec Paris. Depuis deux ans, Eurosatory, le plus grand salon de défense et de sécurité en France, fait l’objet d’un sévère contentieux. Lors de la dernière édition en juin, le gouvernement français a interdit la présentation d’armes israéliennes dites « offensives », limitant la participation des exposants à la défense antiaérienne et aux armes antimissiles balistiques. Colère de l’Etat hébreu qui, depuis le 7-Octobre, justifie toutes ses opérations militaires par le droit à se défendre face à ses ennemis existentiels dans la région. « Ni les Européens, ni les Américains n’ont le Hezbollah ou le Hamas à leurs frontières. Nous, nous vivons à côté de régimes tyranniques, violents et fondamentalistes », s’est justifié Amichai Chikli, ministre des Affaires de la diaspora d’Israël, lors d’un séminaire de l’association de presse Europe-Israël.
Des sanctions contre les colons extrémistes
Mais depuis plusieurs mois, Paris est loin d’être la seule capitale du Vieux Continent à se désolidariser de la politique israélienne dans la région. Un petit groupe de pays menés par l’Espagne, l’Irlande, la Slovénie – qui vient de prendre une mesure similaire à la France contre Smotrich et Ben Gvir -, ainsi que la Belgique ont musclé leurs discours en la matière. Les Vingt-Sept ont adopté, le 11 mai dernier, des sanctions contre quatre organisations de colons extrémistes israéliens ainsi que trois de leurs responsables. Un « pas en avant important », selon Antonio Tajani, le ministre italien des Affaires étrangères. Rome vient d’ailleurs de suspendre son accord de défense avec Israël et d’autres pays veulent aller plus loin. La Suède et la France militent pour des droits de douane dissuasifs sur les produits issus des colonies israéliennes (vin, produits agricoles et cosmétiques).
Alliés historiques d’Israël, les Pays-Bas affichent désormais une position bien plus critique envers Tel-Aviv depuis l’arrivée cette année du centriste Rob Jetten au pouvoir. Dès le 22 septembre, les produits issus des colonies israéliennes seront bien interdits en territoire hollandais. « Il y a, chez nous, une distinction de plus en plus nette entre le soutien apporté à Israël en tant qu’Etat et l’attitude à adopter à l’égard du gouvernement de Benyamin Netanyahou », confirme Sven Koopmans, ex-représentant spécial de l’UE pour le processus de paix au Moyen-Orient entre 2021 et 2025. Dans ce groupe, l’Espagne de Pedro Sanchez est clairement le pays de l’UE le plus offensif. A l’instar des Pays-Bas ou de l’Islande, Madrid a rejoint la procédure engagée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice qui accuse l’Etat hébreu de violer la convention sur la prévention et la répression du génocide. « Le gouvernement agit en fonction de considérations domestiques, estimant que ces positions sont politiquement rentables sur le plan de l’opinion », critique Nicolás Pascual de la Parte, député européen du Parti populaire (droite) et ex-ambassadeur d’Espagne auprès de l’Otan.
Ces inflexions notables se confirment aussi dans les sondages, où l’image d’Israël continue de se dégrader sur le Vieux Continent et où l’antisémitisme flambe. Celui du mois de juin mené par le Pew Research Center de Washington est particulièrement édifiant. En Suède – premier pays de l’UE à reconnaître la Palestine en 2014 -, en Espagne, aux Pays-Bas, en Italie, en Pologne mais aussi en Allemagne, plus de 70 % des personnes interrogées disent avoir une image « très défavorable » de l’Etat hébreu. « En Europe, il y a un fossé générationnel. Les jeunes, qui raisonnent dans un cadre postcolonial et s’informent sur les réseaux sociaux se rangent du côté des Palestiniens, tandis que les plus de 50 ans vont du côté israélien », décrypte Meron Mandel, sociologue israélo-allemand et directeur du Centre éducatif Anne Frank.
La « raison d’Etat » allemande
Même dans les bastions traditionnels de l’amitié avec Israël – l’Allemagne et les pays d’Europe centrale -, le soutien indéfectible s’érode légèrement. A commencer par Berlin qui a, historiquement, une relation presque « existentielle » avec Israël, fondée sur la mémoire de la Shoah et la doctrine du Staatsräson (la sécurité d’Israël comme raison d’Etat allemande), proclamée en 2008 par l’ex-chancelière Angela Merkel. Alors que le gouvernement Merz a formulé récemment des critiques sur la création de 3 400 nouveaux logements israéliens qui couperaient en deux la Cisjordanie, le ministre Bezalel Smotrich, petit-fils de survivants de l’Holocauste, s’en est violemment pris au chancelier allemand au mois d’avril : « L’époque où les Allemands dictaient aux juifs où ils avaient le droit de vivre et où ils ne le pouvaient pas est révolue et ne reviendra pas. Vous ne nous forcerez pas à vivre à nouveau dans des ghettos ». Si des tensions sont apparues, elles ne remettent toutefois pas en cause, à l’heure actuelle, la profondeur de l’alliance entre l’Allemagne et Israël. En Europe, la Grèce poursuit son rapprochement avec l’Etat hébreu après l’acquisition, le 23 juillet, du « bouclier d’Achille », un système de défense antiaérienne et antimissile d’une valeur de 3 milliards d’euros.
Une autre relation européenne reste particulièrement solide dans ce contexte géopolitique très tourmenté : celle avec la Tchéquie, gouvernée par le fantasque milliardaire trumpiste Andrej Babis, revenu au pouvoir à la fin de l’année 2025. Depuis 1948 et la création de l’Etat d’Israël, ce pays d’Europe de l’Est est même perçu comme l’allié européen le plus constant. Après la Révolution de velours de 1989, ce soutien est même devenu une façon d’affirmer son appartenance politique et morale au camp occidental postcommuniste. Trois jours après le 7-Octobre, Jan Lipavsky, ministre des Affaires étrangères tchèque, était le premier Européen à faire le déplacement en Israël. « Il n’y a que très peu de sujets en Tchéquie qui font l’objet d’un consensus transpartisan. Israël en fait partie. A tel point que la diplomatie tchèque est l’un des messagers d’Israël au sein de l’Europe », analyse Irena Kalhousova, directrice du Centre Herzl d’études israéliennes, à Prague.
Ce sont d’ailleurs actuellement ces mêmes pays d’Europe orientale – et l’Allemagne – qui font barrage à la suspension de l’accord d’association commerciale UE-Israël. Une relation à ménager puisque Bruxelles reste le premier partenaire commercial de l’Etat hébreu (30 % de ses exportations en 2025). Face à ce blocage, l’idée d’un embargo commercial global sur les colonies israéliennes en Cisjordanie progresse à Bruxelles. Mais celui-ci exige l’unanimité des Vingt-Sept. Or, seule une dizaine d’Etats y seraient aujourd’hui favorables, et la Commission mise désormais sur la rentrée pour débloquer ce dossier très sensible.
Les pressions exercées sont fortes entre la cheffe de la diplomatie Kaja Kallas, adepte d’une ligne plus dure envers Israël, et Ursula von der Leyen, à la recherche d’un consensus. Lors d’un déplacement au Mexique au mois de mai, la diplomate en chef de l’UE aurait comparé, au cours de réunions à huis clos, le traitement réservé par Israël aux Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie aux politiques racistes d’apartheid de l’Afrique du Sud des années 1990. « Au sein de la Commission européenne, une véritable lutte d’influence est en cours », constate Benedetta Buttiglione, directrice de l’American jewish committee.
A Bruxelles, comme dans toutes les capitales européennes, on attend avec impatience les élections législatives en Israël de l’automne, qui vont se résumer à un vote « pour » ou « contre » Netanyahou. Ce scrutin pourrait réorienter certaines politiques stratégiques, voire écarter les deux ministres d’extrême droite de l’exécutif israélien qui ont constamment joué les pyromanes. « Dans aucun scénario Smotrich et Ben Gvir ne resteront en place », prédit un diplomate. Mais Tel-Aviv va aussi scruter les élections en Europe, au premier rang desquelles celles de la France, en 2027. En avril, Joshua Zarka, ambassadeur d’Israël en France, s’est discrètement entretenu, avec tous les partis politiques, dont Marine Le Pen pour le RN. Une réunion surprenante quand on se souvient des propos ouvertement antisémites tenus par son père Jean-Marie. Mais depuis quinze ans, de l’eau a coulé sous les ponts. LFI est désormais l’épouvantail et le RN, selon Jordan Bardella, « le meilleur bouclier des Juifs de France ». Autant de paradoxes qui résument, à eux seuls, le vertige politique d’Israël face à ses alliés européens.
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Author : Charles Carrasco
Publish date : 2026-07-25 05:45:00
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