L’Express

« Ces renforts sont impératifs » : dans les coulisses de la mobilisation européenne contre les incendies

Un feu hors de contrôle, erratique et imprévisible. En ce vendredi 24 juillet, les sapeurs-pompiers français luttent déjà depuis trois jours contre l’incendie qui ravage les alentours du bassin d’Arcachon et de l’agglomération bordelaise, en Gironde. Les flammes ont dévoré plus de 10 000 hectares en 72 heures et entraîné l’évacuation d’environ 40 000 personnes, sans que le brasier ne puisse être fixé. À plus de 700 kilomètres de là, les pompiers suisses observent, impuissants, la progression du feu, et devinent l’épuisement de leurs confrères français.

Habitué à travailler de l’autre côté de la frontière, notamment en coopération avec le département de Haute-Savoie, le Groupement du Service d’Incendie et de Secours (GSIS) de Genève prend alors l’initiative de proposer un appui à la France par l’intermédiaire de la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC). « Tout est allé très vite : nous avons fait une proposition de moyens à 12 heures, et la France nous a confirmé les besoins à 16h36 précisément. Dès le lendemain, un détachement de 34 pompiers suisses volontaires et professionnels partait pour la Gironde », raconte à L’Express le lieutenant-colonel Frédéric Jaques, commandant adjoint du GSIS Genève.

Sur le terrain, leur aide est plus que bienvenue. Dès son arrivée, dans la nuit du 25 au 26 juillet, le détachement est mobilisé pour éteindre le feu dans un champ de panneaux photovoltaïques. Dans les jours qui suivent, les pompiers romands sont intervenus de manière quasi continue pour contenir l’avancée des flammes, protégeant les axes routiers, noyant le sol pour anéantir les reprises d’incendie autour des habitations, effectuant des missions de reconnaissance… Le tout en lien constant avec le commandement des opérations de secours (COS) français.

« Malgré les fortes chaleurs et l’intensité physique de l’engagement, le moral des sapeurs-pompiers romands reste solide », fait savoir ce jeudi le GSIS de Genève, qui insiste sur « l’esprit de corps, la fraternité et la solidarité avec [ses] camarades français ». Le groupement compte bien s’engager sur la durée. Compte tenu « du nombre de foyers résiduels restant encore à traiter » dans la région et malgré la récente fixation de l’incendie, la Suisse a annoncé une relève de 33 nouveaux sapeurs-pompiers, qui rejoindront le territoire français à partir du 2 août.

Engagement international

Si cette coopération avec la Suisse s’est organisée de manière bilatérale entre les deux pays, la France a également pu compter sur une solide aide de l’Union européenne pour faire face aux incendies. Le 24 juillet, Emmanuel Macron a demandé l’activation du Mécanisme de protection civile de l’UE (MPCUE), créé en 2001 et qui permet de solliciter rapidement l’aide des 27 États membres et dix autres pays participant au dispositif, via le Centre de coordination de la réaction d’urgence (ERCC) basé à Bruxelles.

Dans les heures et les jours qui suivent, des moyens aériens de lutte contre les incendies sont envoyés à Bordeaux par le Portugal, la Slovaquie, la République tchèque, la Suède, l’Allemagne, la Turquie ou encore la Croatie, tandis qu’un agent de liaison de la Commission européenne rejoint la Gironde pour coordonner le dispositif. Cette impressionnante mobilisation permet de venir à bout de certains foyers d’incendie. En cinq jours d’engagement, les onze membres de l’armée de l’air croate déployés en France ont par exemple effectué sept missions de lutte contre les feux, totalisant 22 heures de vol et larguant plus de 1 000 tonnes d’eau, comme l’indique à L’Express le ministère de la Défense croate. Un appui indispensable, alors même que les flammes dévoraient au même moment plusieurs centaines d’hectares par heure, épuisant les forces terrestres.

Pour gérer une telle armada et répondre aux demandes des différents pays membres, l’ERCC peut compter sur une équipe de 22 experts mobilisés 24 heures sur 24 et sept jours sur sept à Bruxelles, en contact continu avec les unités de protection civile locales. Alors que des moyens étaient envoyés en France, la cellule a également pris soin de gérer les incendies en Espagne, déployant en moins de 24 heures des moyens aériens grecs, italiens et turcs dans le centre du pays, ainsi que trois équipes terrestres de lutte contre les feux de forêt en provenance du Portugal. « Jusqu’à maintenant, nous n’avons jamais été à court de moyens et n’avons pas eu à choisir entre plusieurs pays pour envoyer de l’aide, car les ressources des États membres sont très importantes », précise un membre de la Commission. Pour activer le mécanisme, les pays demandeurs n’ont qu’à solliciter l’ERCC par le biais d’une plateforme commune, baptisée CECIS. La cellule met ensuite en place un processus d’aide précis, en priorisant les offres d’appui spontanées des autres membres.

Réserve européenne

Si ce niveau de réponse ne suffit pas, l’ERCC peut faire appel à la réserve européenne de protection civile (RescEU), financée et organisée par l’UE, composée de 22 avions et cinq hélicoptères bombardiers d’eau, répartis un peu partout en Europe. D’ici 2030, la Commission européenne se dotera d’ailleurs de 12 nouveaux avions type Canadair et de cinq hélicoptères, qui viendront renforcer cette flotte permanente. Depuis le début de la décennie, le centre de coordination a également créé un programme européen de prépositionnement, dans le cadre duquel les pompiers de plusieurs Etats membres sont déployés à l’avance dans les zones confrontées à un risque élevé de feu de forêt durant la saison estivale. Plus de 770 pompiers issus de 14 pays différents sont ainsi répartis tout l’été dans les zones dites “à haut risque” que sont le Portugal, l’Espagne, la France, l’Italie, la Grèce et Chypre.

Dans le cadre de ce programme, 40 sapeurs-pompiers roumains ont par exemple été prépositionnés en France du 1er au 31 juillet 2026, dans le but de réduire le temps de réaction en cas d’incendies graves. Dans le Var, leur présence s’est avérée plus que nécessaire : fin juillet, plusieurs incendies massifs se sont déclenchés dans le département, notamment dans le massif du Gros Bessillon, où plus de 4 500 hectares ont brûlé. Pour tenter d’étouffer les flammes, les équipes roumaines ont mené plusieurs opérations d’extinction d’incendies dans le secteur de Pontevès, et ont aménagé un point d’approvisionnement en eau destiné à alimenter leurs propres véhicules d’intervention et ceux de leurs homologues français. « Le niveau de difficulté des opérations est élevé, car les feux sont complexes et évoluent rapidement », souligne Mihaela Turcan, officier de liaison de la deuxième relève du module roumain de véhicules terrestres de lutte contre les incendies.

La commandante évoque notamment des feux de surface et de broussaille se déployant très rapidement via l’herbe sèche, des feux de cimes qui se propagent à travers la canopée et sont très sensibles aux vents, ou encore des incendies qui intègrent la couche organique du sol. « Sur ce feu, il y a près de 200 kilomètres de lisière qu’il faut traiter, pour éviter qu’il n’y ait des réactivations. Il y a des endroits très inaccessibles, sur des collines ou en pleine forêt, pour lesquels il faut creuser des pistes, débroussailler… Ces renforts sont impératifs », salue William Vogl, responsable de la communication des pompiers du Var. Face aux demandes françaises soumises à l’ERCC, les autorités roumaines ont pris la décision de prolonger de deux semaines la participation du pays à la lutte contre les feux de forêt.

Budget conséquent

Dans les prochaines semaines, un contingent roumain sera également envoyé en Grèce, dans le cadre du même programme de prépositionnement du MPCUE. Selon la vice-présidente grecque du Comité technique international de prévention et d’extinction du feu (CTIF) Zisoula Ntasiou, 238 pompiers étrangers sont déployés dans le pays pour la période estivale, en provenance notamment de France, de République tchèque, de Moldavie et de Roumanie.

Un tel engagement nécessite évidemment un budget conséquent : depuis 2022, le financement du MPCUE a fortement évolué, passant d’un budget d’environ 500 millions d’euros en 2020 à une enveloppe de plus de 3 milliards d’euros pour la période 2021-2027. “Ce chiffre est en train d’être revu à la hausse : la Commission a fait une proposition à 10 milliards, nous nous battons pour la monter à 12 milliards. Il faut être à la hauteur de ce qui nous attend”, commente Grégory Allione, député au Parlement européen (Renew Europe) et fondateur d’un groupe transpartisan sur la politique de protection civile européenne face au dérèglement climatique. Début juillet, il prenait la parole au Parlement, rappelant que plus de 15 000 hectares étaient déjà partis en fumée en France – soit trois fois plus que l’année précédente à la même période. « Le climat accélère, mais notre réponse, elle, reste trop lente », faisait valoir celui qui, à la ville, est aussi sapeur-pompier professionnel.

Pour renforcer la coopération européenne sur le sujet, l’UE a par ailleurs lancé fin 2025 le projet de recherche Dare, doté d’un budget de 3,6 millions d’euros dans le cadre du programme Horizon Europe. Le dispositif réunit des services de secours, des chercheurs et des industriels de plusieurs pays membres afin d’améliorer la coordination des équipes déployées lors de catastrophes naturelles – en harmonisant par exemple les procédures opérationnelles, les systèmes de commandement ou les outils de partage d’informations. Il y a urgence : selon la Commission européenne, plus d’un million d’hectares ont brûlé dans les 27 États membres sur la seule année 2025. Soit la pire saison de feux de forêt jamais enregistrée par le système européen depuis le début des relevés harmonisés, en 2006.



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Author : Céline Delbecque

Publish date : 2026-07-31 06:00:00

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