L’Express

Entre Zinédine Zidane et l’Algérie, l’histoire d’un amour impossible

C’est l’histoire d’un amour impossible. Entre Zinédine Zidane et l’Algérie, son pays d’origine, les liens n’ont jamais été réellement rompus. Mais ils sont distants. Depuis que l’actuel sélectionneur des Bleus est sous les feux de la rampe, les Algériens le regardent avec un sentiment mélangé entre la jalousie et la sensation d’avoir raté un génie dès lors qu’on est conscient que celui qui fait les bonheurs de la France et la fait rayonner dans le monde, aurait pu (aurait dû, disent certains) le faire pour son pays natal.

Ce regret est né tôt, dans les années 1990. Dès que l’étoile de Zizou a commencé à briller, une polémique est née en Algérie : comment a-t-on laissé filer une telle pépite ? Les regards se tournent alors vers un des sélectionneurs les plus emblématiques du football algérien, Abdelhamid Kermali (1931-2013), qui a permis notamment à l’Algérie de gagner sa première Coupe d’Afrique des Nations en 1990. La vox populi reproche à l’entraîneur d’avoir vu Zidane jouer et de ne pas avoir détecté son talent. Mais dans son entourage, on se défend simplement : « Personne n’avait vu venir le génie » de l’enfant d’Aguemoune, un village perché sur les hauteurs de Béjaïa. « Jamais le nom de Zidane, ou d’un autre joueur issu de l’émigration n’a été contacté à cette époque », a démenti encore récemment la fille de l’entraîneur disparu.

La réalité est que contrairement à ce qui se dit dans certaines rédactions algéroises, Zinédine Zidane n’a jamais été contacté par la fédération algérienne de football. Plus qu’une erreur d’appréciation, cela est surtout lié à la situation de l’Algérie du temps où le talent de Zidane a éclos : les années 1990. A l’époque, le pays d’Afrique du Nord entre dans un long tunnel sombre, fait de guerre civile, d’instabilité politique et de crise économique. A de rares exceptions, les joueurs binationaux ou issus de l’émigration refusent de venir en sélection algérienne préférant, largement, l’équipe de France pour ceux, rares, qui avaient l’occasion d’y être convoqués. Certains, comme Ali Benarbia, ont longuement attendu un coup de téléphone hypothétique du sélectionneur de l’équipe de France avant de répondre à celui de l’Algérie en fin de carrière. L’équipe d’Algérie n’emballait pas footballistiquement et financièrement puisque les joueurs sélectionnés se plaignaient souvent des problèmes de paiement des primes.

Mais Zidane était loin de tout cela. Sa carrière de joueur professionnel ayant pris l’envol qu’on connaît, sa sélection en équipe de France étant une évidence, l’Algérie est dans l’embarras. Entre admirer les exploits du fils du pays et regretter de le voir porter les couleurs d’un autre pays, ancien colonisateur a fortiori, les cœurs balancent. Les médias se contentent de célébrer le « fils du pays ». Les admirateurs du foot savourent le talent et les professionnels du ballon rond en font une inspiration : Zinédine Zidane n’est plus l’enfant d’un émigré algérien, ni même une star uniquement française, c’est désormais une icône planétaire. Il suffit donc à l’ego national, souvent exacerbé par des discours rappelant le sacrifice des combattants pour l’indépendance, de savoir que le monde entier mentionne ses origines algériennes.

Récupération politique

Mais à un moment donné, il faut compter sur le don de récupération du pouvoir algérien. Le coup de boule mémorable asséné par Zinédine Zidane au défenseur italien Marco Materazzi lors de la finale de la Coupe du monde 2006 est l’occasion de célébrer « un homme d’honneur ». « Si la voix de la raison et celle du respect des règles sportives nous a fait enregistrer le ‘carton rouge’, nous vous assurons, par ailleurs, de notre compréhension, en même temps que de notre estime inentamée et de notre admiration », a écrit l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, ajoutant : « Face à ce qui ne pouvait être qu’une grave agression, vous avez réagi, d’abord, en homme d’honneur avant de subir, sans sourciller, le verdict. » L’ensemble de la presse algérienne a également salué le geste du joueur. A l’époque, des rumeurs indiquent que le geste de Zidane était justifié par une insulte de Materazzi évoquant l’honneur de la sœur du joueur français. Si le joueur italien a vraiment proféré les phrases qu’on lui prête, « beaucoup, en Algérie du moins, regrettaient que Zidane ait orienté son coup de tête vers la poitrine de Materazzi ; il aurait dû l’ajuster de quelques centimètres plus haut, vers la gueule… », a écrit le Quotidien d’Oran le 13 juillet 2006.

Dans la foulée de cet incident, Abdelaziz Bouteflika, alors au sommet de son pouvoir, est allé plus loin. Le 13 décembre de la même année, il invite la star mondiale à son palais d’El-Mouradia. Zidane est décoré, le 13 décembre 2006 de la médaille El-Athir, la plus grande distinction de l’Etat algérien, l’équivalent de la Légion d’Honneur en France. Cette décoration est attribuée en reconnaissance d’une « notoriété exceptionnelle » édifiée avec une « volonté et une sportivité uniques en leur genre ». L’exemplarité de Zidane pour la jeunesse algérienne, sa générosité et son attachement au « pays d’origine » sont également cités. En plus de cette cérémonie officielle, Zidane a visité le village natal de ses parents et s’est rendu dans des hôpitaux à Alger et en Kabylie. Il retourne dans son pays d’origine une dernière fois en mars 2010 à l’occasion d’un match de futsal réunissant les anciens joueurs français de 1998 et ceux de l’Algérie des années 1982-1986 et 1990.

Chez des pans de la société et de l’opposition algérienne, cet accueil présidentiel et officiel ne passe pas. Beaucoup y ont vu une tentative de récupération du pouvoir algérien. « Que Zidane veuille renouer avec ses racines est tout à son honneur, mais ce voyage est sa première grosse faute car il se fait à l’invitation du président Bouteflika », a notamment commenté Saïd Sadi, alors président du Rassemblement pour la Culture et la démocratie (RCD, opposition laïque).

Malgré cet épisode, les Algériens préfèrent garder l’image positive de Zidane. A travers sa Fondation, il a aidé à équiper des hôpitaux en matériel, notamment d’hémodialyse, et a donné différentes fournitures à des cliniques pour enfants. Dans son village en Kabylie, son père, Smaïl, a construit une mosquée et offert une ambulance. Mais la plupart du temps, cette œuvre de charité de Zidane se fait sans bruit. « Je l’ai vu de mes propres yeux aller donner un chèque au Croissant rouge algérien, mais il préfère la discrétion », a témoigné récemment le célèbre journaliste sportif Lakhdar Berriche, qui a longtemps vécu en Espagne.

L’affaire Christophe Gleizes

Cette affection que portent les Algériens pour Zinédine Zidane s’est récemment renforcée avec l’engagement de son fils, Luca, pour l’équipe d’Algérie. « Un retour aux sources », disent certains. « Une dette à payer envers son pays d’origine », conjecturent d’autres. Et ce n’est pas sans fierté que beaucoup ont vu que lors de la Coupe du monde 2026, la star mondiale a préféré regarder les matchs des Fennecs, sans doute pour supporter son fils, que ceux de l’équipe de France. En coupe d’Afrique des Nations au Maroc, l’ancien numéro 10 des Bleus avait également assisté, en famille, à toutes les rencontres de l’équipe d’Algérie, suscitant l’admiration des habitants du pays.

Cependant, à son installation à la tête de l’équipe de France, Zidane a, une nouvelle fois, titillé l’ego de certains Algériens. Lors de la conférence de presse de son installation, il a émis le souhait de voir le journaliste Christophe Gleizes « revenir parmi les siens ». Une partie de la presse algérienne, particulièrement soumise ces dernières années, s’en est prise au footballeur, accusé de s’immiscer « de politique » et de s’ingérer dans les affaires du pays. « Sa position peut être motivée par une conviction personnelle ou des considérations humanitaires, mais le poste de sélectionneur de l’équipe de France impose une plus grande retenue et neutralité, car toute déclaration en dehors du cadre sportif sera interprétée comme ayant des dimensions dépassant le football, surtout lorsqu’il s’agit de son pays d’origine, l’Algérie », a régi le commentateur sportif Hafid Derradji. Un dernier épisode dans cette longue relation tumultueuse entre Zinédine Zidane et le pays de ses parents.



Source link : https://www.lexpress.fr/monde/afrique/entre-zinedine-zidane-et-lalgerie-lhistoire-dun-amour-impossible-O5LDITCO4ZAUNBTXFOTU3JIVDY/

Author :

Publish date : 2026-08-03 16:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express