L’Express

Crise des migrants à Ceuta : l’hypocrisie de Giorgia Meloni

On peut reprocher beaucoup de choses à Pedro Sanchez. En tête de liste, les scandales de corruption qui touchent son entourage et le Parti socialiste. Mais le procès en inaction et en laxisme dans le drame migratoire de Ceuta, instruit contre le Premier ministre espagnol par Giorgia Meloni, ressemble davantage à de la malhonnêteté intellectuelle. Face aux images qui ont fait le tour du monde – plus de 60 000 migrants entrés par le Maroc massés dans l’enclave espagnole et des forces de sécurité débordées – Madrid était en droit d’attendre la solidarité de ses voisins européens, à commencer par l’Italie. Mais c’est tout l’inverse qui s’est produit. « Les images en provenance de Ceuta sont choquantes et démontrent, une fois de plus, que l’immigration clandestine incontrôlée représente une véritable menace pour la sécurité des frontières européennes », a commenté la Première ministre italienne. Faut-il rappeler à Giorgia Meloni que l’Italie a enregistré environ deux fois plus d’entrées irrégulières que l’Espagne entre 2021 et 2025, que les conditions de détention des migrants dans ses centres en Albanie sont dans le collimateur de nombreux élus européens et qu’elle-même a déjà dû faire face à une crise migratoire semblable en 2023 lorsque plus 10 000 exilés venus de Tunisie sont arrivés en quelques jours sur l’île de Lampedusa ?

Quelques heures seulement après la tragédie, qui a déjà causé 72 morts selon les autorités espagnoles, la sanction est tombée : Rome suspend l’Espagne de l’accord de Schengen. Une décision « nécessaire pour protéger la sécurité de nos citoyens et défendre les frontières de l’Europe », a écrit sur X le ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, justifiant ainsi la mise en place des contrôles aériens et maritimes avec Madrid pendant un mois. Cette mesure reste largement symbolique – l’Italie et l’Espagne n’ayant pas de frontière terrestre commune. Et ne change rien à la situation de Ceuta qui bénéficie d’un statut dérogatoire au sein de l’espace Schengen (accord de 1991) et applique donc déjà une seconde vérification systématique d’identité – après le Maroc -, empêchant ainsi la libre circulation dans le reste de l’Espagne et de l’Europe.

Mais le Vieux Continent s’est immédiatement engouffré dans la brèche ouverte par l’Italie. Sous la pression de leurs extrêmes droites respectives, plusieurs gouvernements ont réclamé à leur tour des mesures similaires. Vingt-deux pays ont, par ailleurs, demandé dans une lettre une réunion d’urgence le 4 août des ministres de l’Intérieur. Parmi les signataires figurent le chancelier allemand Friedrich Merz et les chefs de gouvernement danois, hongrois, suédois et polonais. Français et Portugais n’ont pas signé le courrier, Emmanuel Macron réaffirmant à l’Espagne la « solidarité » de la France tout en renforçant les contrôles aux frontières.

Un programme de régularisation

Antonio Tajani a justifié ce durcissement en s’en prenant au récent programme espagnol de régularisation massive de sans-papiers, qu’il considère comme corrélée aux événements de Ceuta. Un plan qui permettrait, selon le chef de la diplomatie italienne, d’offrir « la citoyenneté espagnole, donc européenne, à plus de 500 000 immigrés irréguliers ». Cette affirmation ne résiste pas non plus à l’épreuve des faits. Non seulement Madrid n’a distribué aucun passeport européen mais, surtout, le précieux sésame n’accorde aux bénéficiaires qu’un permis de séjour d’un an ainsi que le droit de travailler uniquement sur le territoire espagnol. L’ex-président italien du Parlement européen, qui connaît parfaitement les arcanes de Bruxelles, s’est bien gardé de préciser que les candidats à la régularisation en Espagne doivent répondre à des critères précis : ne pas avoir de casier judiciaire, prouver leur présence sur le territoire espagnol depuis au moins cinq mois ou avoir déposé une demande d’asile avant fin décembre 2025. Une situation qui n’a donc absolument rien à voir avec celle des migrants qui ont tenté au péril de leur vie de rejoindre Ceuta.

En visant l’Espagne aussi frontalement, Rome fait donc de Madrid l’unique responsable de ce nouveau drame. Or, les révélations de plusieurs médias espagnols, s’appuyant sur des sources au sein du renseignement, accréditent l’idée que le Maroc a bien laissé la vague migratoire vers Ceuta se produire (sans toutefois selon eux l’avoir directement pilotée). Le journal allemand Der Spiegel décrit, lui, témoignages à l’appui, un rôle plus actif des forces marocaines : certains migrants affirment avoir été conduits jusqu’à la frontière, voire frappés par des agents, pour les pousser à entrer en Espagne. « Un précédent existe : en 2021, une arrivée massive de migrants s’était déjà produite à Ceuta, dans un contexte où Rabat exprimait son mécontentement envers Madrid. Le schéma se répète, mais à une échelle bien plus grande cette fois », analyse Haizam Amirah Fernandez, directeur du Centre d’études arabes contemporaines de Madrid. Depuis plusieurs jours, de nombreuses hypothèses ont circulé pour expliquer l’attitude hostile du Maroc envers l’Espagne : la récente visite de Pedro Sanchez en Algérie et le dossier explosif du Sahara occidental ou bien encore la bataille pour accueillir la finale de la Coupe du monde 2030… Mais pour Madrid, qui s’est jusqu’ici gardé d’accuser officiellement Rabat, aucune de ces hypothèses ne suffit à expliquer ce qui s’est réellement joué la semaine dernière dans l’enclave espagnole.

Cet exode massif a visiblement été en partie alimenté par une rumeur devenue virale sur les réseaux sociaux, après une récente décision de la Cour suprême espagnole. Contrairement à ce qui circulait largement sur les messageries instantanées au Maroc, la décision de cette instance ne donnait pas davantage de chances de rester en Espagne aux migrants arrivés à la nage qu’à ceux qui tentaient de franchir à pied les clôtures de Ceuta. Elle obligerait seulement les autorités à examiner leur situation individuellement avant un éventuel renvoi au Maroc. Selon Madrid, une mauvaise interprétation de la décision de justice, relayée par des « mafias », aurait donc poussé des milliers de jeunes Marocains à croire qu’une nouvelle porte d’entrée vers l’Espagne s’était ouverte.

Mais la réalité des faits importe désormais moins que leur exploitation politique. Donald Trump s’est déjà emparé de cette crise en la comparant à une « invasion ». « Si nous ne sommes pas au pouvoir, notre pays sera envahi à des niveaux qui feront passer ce qui arrive en Espagne pour de la gnognotte », aurait déclaré le président américain en présence de ses ministres, selon la presse américaine. Du pain bénit pour le camp Maga mais aussi pour Giorgia Meloni. A un an des élections législatives, la Première ministre a instrumentalisé cette énième crise migratoire à des fins électorales. Bousculée sur sa droite par Futuro Nazionale, le parti fondé par l’ex-général devenu eurodéputé Roberto Vannacci, la cheffe du gouvernement refuse de laisser le monopole de la question migratoire à un rival crédité aujourd’hui d’environ 7 % des intentions de vote. Le plus inquiétant est que, face à cette nouvelle surenchère, l’Europe a rapidement cédé aux sirènes venues de Rome.



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Author : Charles Carrasco

Publish date : 2026-08-04 07:26:00

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