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« Docteur » Egisto Ott, la taupe de Vladimir Poutine au cœur de l’espionnage autrichien


Tout a commencé par un naufrage. En juillet 2017, le cabinet du ministre de l’Intérieur autrichien, Wolfgang Sobotka (ÖVP, droite parlementaire), organise une sortie en canoë sur le Danube. Une embarcation chavire, les téléphones de Michael Takacs, futur directeur général de la police, du chef de cabinet et d’un troisième conseiller tombent à l’eau. Ils sont confiés à un informaticien du BVT, le renseignement intérieur. Cinq ans plus tard, en juin 2022, les trois appareils refont surface… à Moscou, selon des messages interceptés par des enquêteurs britanniques, en 2023. Au cœur du scandale, Egisto Ott, un agent secret autrichien, très fortement soupçonné d’être une taupe du Kremlin, le dernier maillon d’une « cellule » dédiée à l’espionnage et aux assassinats, peut-être la plus importante de Moscou en Europe.

Janvier 2026 à la cour d’assises de Vienne. Egisto Ott, 64 ans, comparait. Verbe haut, mâchoire carrée et tenue entièrement noire. Outre l’affaire des smartphones, qu’il reconnaît avoir eu en sa possession mais qu’il aurait détruits, on l’accuse d’avoir récupéré des informations secrètes sur des dissidents russes pour le compte du renseignement de Moscou. Une note sur la meilleure méthode pour réussir des assassinats ciblés à l’étranger a même été retrouvée dans son ordinateur. Ott alias le « Dottore », le docteur en italien, comme il était surnommé au BVT en raison de ses origines transalpines, plaide de simples « infractions administratives ». Il parle de « complot » et dément tout lien avec le Kremlin. Peu crédible selon les jurés : il est condamné à quatre ans et un mois de prison ferme.

Lors de sa première interpellation, en janvier 2021, Egisto Ott a tenté de détruire son téléphone portable. Rare moment de panique d’un agent secret arc-bouté sur sa légende : il aurait mené des « opérations secrètes », trop sensibles pour être consignées. Selon l’historien autrichien Thomas Riegler, auteur de Vienne : un guide historique de voyage sur l’espionnage, cette stratégie « rappelle les méthodes enseignées dans les manuels de renseignement russes lorsque la situation se complique : nier, semer de fausses pistes, passer à l’offensive ».

Défi au contre-espionnage

L’affaire raconte à la fois la méticulosité et le culot fou des agents de Moscou. Egisto Ott n’a jamais été pris en flagrant délit de contact direct avec le renseignement russe ; leurs cellules fonctionnent comme un long circuit où plusieurs intermédiaires doivent diluer les liens entre les espions et leurs taupes. On constate également avec sidération que plusieurs des faits les plus graves imputés à Ott ont été commis… après son arrestation. Comme un défi au contre-espionnage autrichien, il est vrai si compromis dans cette histoire que Vienne a été exclue pendant plusieurs années du club de Berne, l’amicale de coopération des services de renseignement européens.

Egitso Ott appartient à la catégorie de ces agents qu’on dit « controversés ». Trop foutraque pour prétendre à des responsabilités, mais pas suffisamment pour justifier un licenciement. Une « patate chaude », écrit le quotidien Der Standard, ballotée de service en service au BVT. Au début de sa carrière dans le contre-espionnage, dans les années 1990, il s’occupe des pays de l’ex-URSS. En 2001, il file en Italie, comme officier de liaison, un poste qu’il retrouvera à Ankara de 2010 à 2012.

Devant le tribunal, Peter Gridling, directeur du service secret entre 2008 et 2020, décrit un agent déjà « cultivé » par la Russie lorsqu’il exerçait en Turquie. Il aurait rencontré des émissaires de Moscou de manière « anormale », sans jamais que le BVT ne prenne de quelconque mesure. Début 2017, la CIA prévient l’Autriche ; Ott se renseigne étrangement sur Dmitry Senin, un cadre du FSB en disgrâce réfugié au Monténégro. Avec cette précision troublante : certains documents en sa possession… ne peuvent émaner que du renseignement russe. Le service secret américain menace même de se décommander d’un sommet international sur la sécurité si le « Dottore » est présent. Là encore, Ott, à l’époque chargé des infiltrations en milieu djihadiste, n’est pas inquiété.

Le renseignement américain menace de boycotter un sommet sur la sécurité si Ott y est présent.

Entre-temps, il s’est rapproché de Martin Weiss, directeur d’un grand service au BVT, incluant le terrorisme, l’exploitation du renseignement ou les partenariats étrangers. Ensemble, ils vont mener un premier coup inouï : tenter un putsch au sein du service secret, au profit de l’extrême droite.

Le réseau Marsalek, tête de pont de l’espionnage russe en Europe

Le 28 février 2018, la police débarque au BVT munie d’un mandat de perquisition. On soupçonne diverses malversations. Les enquêteurs se saisissent d’un disque dur contenant tous les échanges entre le service de renseignement et ses partenaires. Plusieurs dirigeants, dont Peter Gridling, sont suspendus. Première surprise : le service de police chargé des investigations est spécialisé dans… la délinquance sur la voie publique. Il est dirigé par un proche du FPÖ, le parti d’extrême droite. Ce n’est pas une coïncidence. En décembre 2017, Herbert Kickl, le patron du FPÖ, a été nommé ministre de l’Intérieur. A la même période, un dossier anonyme parvient au parquet anticorruption. Une expertise ultérieure l’estimera rédigé par… Egisto Ott. Martin Weiss se présente comme témoin à charge, il dénonce des irrégularités. Las, la perquisition est déclarée illégale en août 2018. Le BVT n’y survivra pas, remplacé en 2021 par une autre entité, le DSN.

Une immense fraude dévoilée

Le Kremlin a-t-il œuvré en sous-main pour déstabiliser le BVT ? Telle est l’analyse de plusieurs services de renseignement européens. Au centre du système, un homme-clé, Jan Marsalek. Ce directeur des opérations de Wirecard, multinationale spécialisée dans le paiement bancaire, est une éminence grise du FPÖ. Pendant plusieurs mois, il convainc ses dirigeants de l’urgence de nettoyer le BVT, aux mains d’un « Etat profond ». Marsalek, né en 1980, est alors devenu un intime de Martin Weiss. Il est surtout un des plus précieux espions en Europe du GRU, le renseignement militaire russe. Selon plusieurs services secrets occidentaux, il aurait été recruté, vers 2010, par le général Stanislas Petlinsky. Lui seul a des contacts directs avec Moscou.

Courant 2018, Jan Marsalek embauche Daniel Weiss comme conseiller d’une de ses sociétés. Egisto Ott devient leur factotum au BVT. Officiellement, le « Docteur » a été éloigné des centres de commandement, il exerce désormais à l’académie de police autrichienne. Mais il conserve ses accès à la base de données du service secret et poursuit des enquêtes parallèles. Affublé de l’alias « John Green », censé cacher son identité, Weiss lui fournit des listes de noms sur lesquels se renseigner.

Le réseau Marsalek, tête de pont de l'espionnage russe en EuropeLe réseau Marsalek, tête de pont de l’espionnage russe en Europe

Tout paraît s’écrouler en juin 2020, lorsque est dévoilée une immense fraude de Wirecard, estimée à 1,9 milliard d’euros. Jan Marsalek en est des principaux responsables. Avec l’aide de Daniel Weiss, il s’enfuit depuis un minuscule aérodrome en banlieue de Vienne, direction la Biélorussie. Même grillé en Europe, l’homme d’affaires poursuit sa mission d’agent secret. Il commande à distance une équipe d’exécutants bulgares basés au Royaume-Uni, dont les liens avec Egisto Ott s’apprêtent à apparaître. « Pourrions-nous, en Autriche, mener une enquête sur un certain Christo Grozev ? », demande Daniel Weiss à Egisto Ott, en décembre 2020. Christo Grozev est un journaliste d’investigation bulgare, connu pour avoir révélé l’identité des espions russes auteurs de l’attentat de Salisbury (Royaume-Uni), contre le transfuge Serguei Skripal, en mars 2018. Ott s’exécute, récupère l’adresse de Grozev, réfugié en Autriche, prend des photos de son domicile. Le 11 juin 2022, « l’équipe bulgare » de Marsalek cambriole l’appartement du journaliste et dérobe un de ses ordinateurs.

Quelques jours plus tôt, Jan Marsalek écrit à Orlin Roussev, le chef du commando bulgare, officiellement consultant informatique au Royaume-Uni, que les « trois téléphones volés au ministère de l’Intérieur » sont prêts à être récupérés à Vienne. Le commando de Roussev se rend alors… au domicile de l’ex-gendre d’Egisto Ott, laissé parfois à la disposition de l’agent secret. Les hommes de main y déposent 50 000 euros dans un sac en papier McDonald’s. En novembre 2022, nouvelle virée à Vienne chez l’ex-gendre, cette fois pour récupérer un ordinateur ultra-crypté, conforme à ceux de l’Otan, sur lequel Egisto Ott avait mis la main. Durant son procès, l’officier de renseignement ne cessera de nier ces échanges, mettant en avant l’absence de relation directe entre « l’équipe bulgare » et lui. Il est vrai que seul un nom de code est mentionné entre Marsalek et Roussev, pour désigner leur taupe à Vienne : « L’Italien ».



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Author : Etienne Girard

Publish date : 2026-08-09 15:00:00

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