L’Express

« L’Occident est tombé dans le piège du Kremlin » : le mythe de la grandeur russe dégonflé par Christian Caryl

Les uns voudraient y voir le bastion des valeurs familiales par excellence. Les autres, un modèle de puissance militaire… Une vision occidentale de la Russie largement fantasmée, plaide Christian Caryl, chroniqueur pour le magazine Foreign Policy, ancien chef du bureau de Moscou de Newsweek et auteur de Strange Rebels : 1979 and the Birth of the 21st Century. De Voltaire jusqu’à la droite américaine, en passant par Barack Obama, ce fin connaisseur du pays de Vladimir Poutine retrace l’évolution de cette tendance à idéaliser la « grandeur russe », qu’il rattache à une forme de « racisme inversé ». Au passage, Christian Caryl corrige nombre d’idées reçues, en insistant sur la corruption et l’inefficacité du pouvoir russe. Il appelle aussi, pour ne pas tomber dans le piège inverse – sous-estimer Moscou -, à renouer avec le « scepticisme ». Entretien.

L’Express : The Economist a récemment suscité la polémique en consacrant sa couverture à Andrey Melnichenko, un oligarque russe pourtant sous sanctions internationales… Vous y voyez le symptôme d’un écueil qui ne concerne pas seulement le magazine britannique : celui d’un Occident tombant dans le piège du « mythe de la grandeur russe ». Comment cela ?

Christian Caryl : L’Occident dans son ensemble a toujours eu tendance à idéaliser la Russie. Voltaire, qui était extrêmement critique de ce qu’il percevait comme un fanatisme religieux en France, voulait par exemple voir en la Russie de Catherine II une nouvelle approche de la religion : tolérante, ouverte… L’Église orthodoxe demeurait pourtant la religion d’État, et se convertir à une autre confession restait illégal. Il n’y était jamais allé, et c’est précisément pour cette raison qu’il a pu projeter ses fantasmes sur ce pays.

On retrouve ce même mécanisme chez les communistes – notamment en France – qui ont voulu voir en l’URSS un modèle. De même qu’on l’observe très clairement au sein d’une frange de la droite actuelle, notamment parmi les républicains américains, qui considèrent la Russie comme un bastion des valeurs familiales traditionnelles. Mais là encore, c’est une vision déformée de la réalité. Le taux d’avortement y est très élevé, celui de la natalité extrêmement bas, et la fréquence des divorces y est parmi les plus élevées au monde.

Ce phénomène a-t-il pris une ampleur particulière au XXIe siècle, notamment avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et la progression de l’extrême droite en Occident ?

Il est en constante évolution, mais on aurait tort de le rattacher uniquement à l’extrême droite. Pour s’en convaincre, il suffit de remonter à l’administration Obama, lorsque celui-ci et Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, ont commencé à traiter avec le président russe Dmitri Medvedev, un homme de Saint-Pétersbourg – une ville réputée pour son ouverture vers l’Occident. Ironie de l’histoire : Saint-Pétersbourg avait également été, au XVIIIe siècle, le laboratoire de la transformation autoritaire de Pierre le Grand. Toujours est-il que Medvedev était perçu comme un dirigeant libéral, incarnant une Russie désormais ouverte au dialogue avec Washington. A tort, puisqu’il avait les mains liées par Vladimir Poutine, alors Premier ministre. Leur erreur a été de s’illusionner sur le rôle que jouait vraiment Medvedev.

Il existe à ce titre une anecdote particulièrement symptomatique de cet excès d’optimisme diplomatique, et de naïveté… En 2009, l’administration Obama, qui venait de prendre ses fonctions, ambitionnait de « réinitialiser » les relations américano-russes qui s’étaient détériorées sous George W. Bush, notamment après la guerre russo-géorgienne de 2008. Pour symboliser cette idée, Hillary Clinton avait présenté à son homologue russe Sergueï Lavrov un petit coffret contenant un gros bouton rouge sur lequel était inscrit « reset » en anglais et, en théorie, « réinitialisation » en russe. Sauf que, comme lui a aussitôt fait remarquer Lavrov, la traduction n’était pas la bonne. Il était écrit « peregruzka », qui signifie en fait « surcharge » en russe. Une erreur que Lavrov n’a pas manqué de souligner.

Si je vous raconte cette anecdote, c’est parce qu’avec le recul, celle-ci s’est en quelque sorte révélée prophétique : la relation américano-russe ne s’est pas « réinitialisée ». Elle n’a fait que se « surcharger » de tensions nouvelles, que ce soit avec la guerre en Crimée en 2014, ou l’ingérence électorale en 2016… Cette histoire illustre bien ce piège dans lequel retombe régulièrement l’Occident : parier sur un homme ou un symbole plutôt que sur une lecture réaliste des rapports de force qui structurent véritablement le pouvoir russe.

Comment expliquer cette lecture biaisée de la réalité ?

La Russie occupe une place particulière dans l’imaginaire occidental, contrairement à d’autres pays comme la Chine ou n’importe quel autre pays eurasien. Ce, pour une raison que j’ai pu observer en vivant dans ce pays, et que je qualifierais de « racisme inversé » : nous considérons les Russes comme des « Européens », si bien que nous formulons à leur égard des hypothèses que nous ne ferions jamais sur d’autres pays dont nous nous sentons moins proches. C’est une forme de racisme, au sens où nous assignons les Russes à une identité qui, à nos yeux, nous « ressemble », et nous flatte. Or la réalité est plus complexe.

Notre vision déformée de la Russie contribue à masquer un profond autoritarisme et un chauvinisme propre

Au fond, les traditions politiques russes – système autoritaire, religion d’État, concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul individu – sont bien plus proches de celles d’autres empires eurasiens comme la Chine, la Perse ou l’Empire ottoman. Évidemment, il ne s’agit pas de dire que la Russie n’a rien à voir avec l’Europe – elle a par exemple largement contribué à sa culture. Mais ce que les Occidentaux ont tendance à oublier, c’est qu’en Russie, cette tradition culturelle européenne coexiste avec le reste de la culture nationale. Les Russes opèrent eux-mêmes une distinction entre les deux. Par exemple, il n’est pas rare que soit précisé que des appartements à louer ont bénéficié d’une « rénovation européenne ». Si les Russes se sentaient européens, ce genre de choses n’existerait pas. Et pourtant, nous continuons à projeter notre vision déformée. Tant pis si, en définitive, celle-ci contribue à masquer un profond autoritarisme et un chauvinisme propre, comme le montrait déjà très bien Dostoïevski dans ses écrits.

Le Kremlin a-t-il une stratégie délibérée pour induire l’Occident en erreur sur sa « grandeur », ou est-ce simplement une forme d’opportunisme ?

C’est un mélange des deux. En Russie, le pouvoir a un sens aigu de l’opportunisme : il n’a, contrairement à ce que l’on entend parfois, notamment parmi les républicains américains, pas d’idéologie fixe – exception faite de son obsession pour renforcer le pouvoir de l’État et étendre son influence sur les pays voisins. En clair : le Kremlin utilise ce qui fonctionne, et les valeurs de l’élite russe moderne sont situationnelles – elles changent selon ce qui sert leurs intérêts. Le pouvoir russe peut tout à fait utiliser indifféremment capitalisme, communisme ou autre, tant que cela peut leur être utile. Même Vladislav Sourkov, l’architecte de l’idéologie moderne du régime, se présente comme fan de rock occidental, de littérature postmoderne et de Che Guevara, tout en promouvant simultanément des politiques chauvinistes et impérialistes.

On peut toutefois également parler de stratégie délibérée. Rappelons que nous parlons du pays qui a inventé le « village Potemkine ». Ce n’est pas un hasard : montrer aux dirigeants étrangers ce qu’ils veulent voir est une pratique bien rodée depuis des siècles, de Catherine la Grande à Staline en passant par l’ancien secrétaire général du Parti communiste soviétique, Iouri Andropov. Il était probablement la personne la moins libérale d’URSS, mais ses agents ont mis tant d’efforts à construire une image de mélomane, adepte de jazz et de bon whisky, ouvert et tolérant, que l’Occident a fini par y croire.

Certains pourraient considérer le fait que Moscou contrôle toujours environ 20 % du territoire ukrainien après quatre ans de guerre comme le signe que la Russie reste une grande puissance…

Sa puissance en tant que telle n’est pas un mythe. La Russie a toujours bénéficié d’un vaste territoire, de ressources, de capacités militaires… Cela dit, l’Occident a tendance à sous-estimer la part de corruption et d’inefficacité qui gangrène son pouvoir depuis bien longtemps. A la fin du XIXe siècle, la Russie était une immense puissance émergente. L’Europe craignait vraiment ce géant colossal enjambant l’Eurasie dont la population augmentait à vue d’œil… Puis est venue la guerre russo-japonaise, qui s’est soldée par une défaite pour le camp russe. Les Japonais avaient compris, contrairement à l’Occident, les faiblesses inhérentes au régime tsariste, que l’on retrouve aujourd’hui : soit, j’y reviens, l’inefficacité du système et la corruption.

Tout ceci se ressent dans la guerre que mène Vladimir Poutine en Ukraine, de la même façon que cela s’était déjà fait sentir lors de la seconde guerre en Tchétchénie. A l’époque, il était déjà clair qu’une mentalité de corruption était profondément enracinée, chacun tirant profit de la guerre dès qu’il le pouvait. La Russie en est certes sortie victorieuse, mais non sans mal, notamment en raison de cette mentalité que je décris – il y a notamment eu des cas de commandants russes vendant des armes, des rations et des équipements aux Tchétchènes.

Aujourd’hui, Poutine a lancé un énorme programme de modernisation militaire – de nouveaux tanks, avions et missiles. Mais face à un adversaire déterminé comme l’Ukraine, une grande partie de cette puissance se révèle être une façade. Comme nous avons pu le voir à plusieurs reprises, de nombreux responsables de la défense ont été épinglés pour corruption et détournements de fonds, les équipements et les réformes annoncées ne se traduisent pas toujours en capacités réelles sur le terrain. Autrement dit : si la Russie est bien une puissance militaire réelle, ses faiblesses structurelles la minent. Ainsi, si l’Occident ne regarde pas au-delà de l’image de « grand pays puissant » que la Russie s’est forgée, il risque d’être à nouveau à nouveau pris de court, comme lors de la guerre russo-japonaise, en découvrant que la Russie n’est peut-être pas aussi solide qu’elle en a l’air.

On pourrait penser que le fait que nombre d’experts reconnus aient surestimé la puissance militaire russe trahit moins une fascination pour la Russie qu’une erreur d’appréciation…

Je ne suis pas certain d’avoir un avis définitif sur la question. A mon sens, nombre de spécialistes, notamment au sein du Pentagone, sont victimes d’une pensée de groupe héritée de la Guerre froide. L’idée étant : « la Russie a été l’ennemi principal pendant de nombreuses années – donc un adversaire redoutable. Maintenant elle est de retour ». Mais, là encore, c’est faire abstraction de ce qui se passait à l’époque ! Je me souviens de ma première visite en Union soviétique, en 1982, alors que j’étais étudiant. Quand je suis arrivé à Moscou, j’ai été étonné de voir que cet État que je pensais superpuissant n’était en fait même pas capable de nourrir sa population. Les épiceries étaient vides, les gens devaient passer par des canaux informels pour se nourrir… C’est cette perception, qui se transmet de générations en générations, entre l’image de puissance et la réalité économique et sociale qui empêche des intellectuels comme John Mearsheimer de regarder la réalité en face.

Quel est le principal danger que cette idéalisation de la Russie fait peser sur l’Occident aujourd’hui ?

En continuant à projeter nos propres hypothèses sur la Russie, le risque est que le Kremlin les exploite à son avantage. Ce danger est incarné par l’émissaire du président américain, Steve Witkoff, qui, après l’une des tentatives d’assassinat de Trump, a déclaré aux journalistes : « Quand le président a été blessé par balle, il [Poutine] s’est rendu dans son église locale et a rencontré son prêtre pour prier pour le président. » L’idée que Poutine, ancien membre de longue date de la police secrète soviétique, croie sincèrement en l’intercession divine dépasse l’entendement. Mais cela fait partie intégrante de l’image que Witkoff se fait du président russe : celle d’une figure tsariste dont les désirs d’envahir ses voisins sont légitimés par le passé impérial.

Comment se défaire de cette vision biaisée sans pour autant tomber dans le piège inverse, à savoir sous-estimer la Russie ?

Tout l’enjeu est de faire preuve de scepticisme, dans un sens comme dans l’autre. En définitive, la question n’est pas tant de savoir si la Russie est puissante ou non, mais comment elle utilise cette puissance et avec quelle efficacité ? Sur le papier, oui, son armée est grande, les ressources et l’argent existent. Ils ont même réussi à régler certains problèmes intérieurs, comme les files d’attente pour l’essence. Mais sur le front, envoyer encore cent mille hommes ne changera rien si la structure de commandement n’est pas réformée. Pour paraphraser mon ami Edward Lucas, un fin connaisseur de la Russie : ce pays est malade, dans un état terrible. Mais même un estropié peut se lever de sa chaise roulante et frapper ses voisins à coups de béquilles. Ne sous-estimons ni ne surestimons pas la Russie : restons sceptiques et vigilants. Même si, sur le dossier ukrainien, il me semble clair que la Russie a un désavantage par rapport à Kiev qui risque de lui coûter cher.

Lequel ?

La motivation. Les Ukrainiens sont extrêmement motivés, contrairement aux Russes. Pour cause : en Ukraine, il existe un véritable tissu civique, des réseaux d’entraide et un activisme qui tient le pays debout. Mais en Russie, les gens ont été conditionnés pendant des siècles d’autoritarisme à cultiver leurs parcelles, mener leurs vie calmement et laisser l’État se charger de leur sécurité et de leur salaire. Or ce pacte tacite a été rompu en raison du chaos de la guerre, de l’effondrement des entreprises et la conscription qui menace les familles. La rhétorique patriotique est une chose. Mais combien de Russes désabusés sont désormais prêts à envoyer leurs fils mourir en Ukraine ?



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Author : Alix L’Hospital

Publish date : 2026-08-09 05:45:00

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