Debout sur le pont d’un destroyer balayé par les embruns, la jeune fille, en tailleur-pantalon, le bras tendu vers la mer, semble indiquer quelque chose à l’horizon à son père, Kim Jong-un. La photo, diffusée par l’agence officielle KCNA début juin, a été prise lors d’un essai du nouveau fleuron de la flotte nord-coréenne. Le message est limpide : âgée d’environ 13 ans, l’adolescente jouerait un rôle de plus en plus important aux côtés du tout-puissant dirigeant du Royaume ermite.
Nul ne sait si Ju-ae partage la passion de son père pour la chose militaire. La jeune fille au visage poupin l’accompagne pourtant dans la plupart de ses « inspections » d’équipements de défense. Les observateurs y voient le signe qu’elle pourrait lui succéder à la tête de la seule dynastie communiste de la planète. Même les services secrets sud-coréens en semblent convaincus. Après avoir longtemps cru que Kim Jong-un avait un fils – qu’il aurait pu préparer en secret – ils pensent désormais que ce n’est pas le cas.
Au-delà de la question centrale de la succession, l’omniprésence médiatique de Ju-ae témoigne d’une féminisation de l’entourage d’un leader moins traditionaliste que ses prédécesseurs et, plus largement, du régime. Autoproclamée « paradis pour les femmes », la République populaire et démocratique de Corée garantit certes depuis sa création en 1948 l’égalité politique et économique entre les hommes et les femmes. « Sauf que la femme socialiste idéale était censée être réservée, prête au sacrifice et obéissante envers son mari ainsi qu’envers le régime communiste, profondément patriarcal », décrypte la journaliste sud-coréenne Jung Hawon.
Les femmes aux commandes des échoppes dans les marchés
Mais les mentalités ont changé. Selon les témoignages récents de réfugiés nord‑coréens, de plus en plus de femmes accèdent aux hautes sphères du régime depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong‑un, en 2011. Ce changement reflète une évolution de la place des femmes dans la société. Pendant les terribles famines des années 1990, des centaines de marchés fleurissent à travers un pays exsangue, vendant de tout, du plat de nouilles au téléphone portable « made in China ». Aux commandes des échoppes, les femmes font vivre les familles alors que les maris, employés par le régime, n’ont plus de quoi assurer la pitance quotidienne du foyer. « On nous traitait comme des citoyens de seconde zone, indignes du pouvoir, d’un statut social et d’être au service de l’Etat. Nous étions donc mieux placées pour explorer de nouvelles voies de survie quand le système de distribution de nourriture par l’Etat s’est effondré », raconte aujourd’hui Seol Song-ah, ancienne commerçante passée au Sud. Et d’ajouter, avec une touche d’humour noir : « On ne peut survivre que si les maris servent le socialisme et les épouses le capitalisme ».
Avec Kim Jong-un, la gestion des personnels a changé. Le leader « rétrograde ou renvoie rapidement [les cadres] s’ils n’obtiennent pas les résultats escomptés », écrit Cheong Seong-chang de l’institut Sejong de Séoul et auteur de La Face cachée de Kim Jong-un (Ateliers des Cahiers, 2026), ce qui profite aux femmes. Au sein du Parti du travail (au pouvoir), elles sont désormais nommées à des postes de cadres, comme le constate le « Livre blanc 2022 sur les droits humains en Corée du Nord », de l’Institut coréen pour l’unification. Beaucoup accèdent aux fonctions de juges, d’agents de la sécurité d’État, de policiers, mais aussi, dans une moindre mesure, d’officiers dans l’armée ou d’élues à l’Assemblée populaire. Certaines femmes sont même érigées en modèles. Kim Jong-un a ainsi accueilli en héroïnes à leur retour les joueuses de l’équipe de football de Naegohyang FC, vainqueur fin mai de la Ligue des champions féminine asiatique.
Kim Jong-un en compagnie de sa femme, Ri Sol-ju, et de sa fille, Kim Ju-ae, le 26 juillet 2026.
Sa femme apporte du glamour à son image
La tendance est également visible au plus haut niveau. Choe Son‑hui, fille adoptive d’un ancien Premier ministre, qui a étudié en Chine, en Autriche et à Malte, et fut interprète de Kim Jong-un, dirige le ministère des Affaires étrangères. Quant à Hyon Song‑wol, une ancienne chanteuse qui aurait eu dans les années 2000 une liaison avec Kim Jong-un, elle a été promue directrice adjointe du très stratégique département de la Propagande et de l’Agitation.
Mais l’évolution la plus spectaculaire touche la famille du dirigeant. Son père, Kim Jong-il, n’est jamais apparu en public avec ses épouses. Kim Jong-un, lui, n’hésite pas à s’afficher avec des femmes, à commencer par son épouse, Ri Sol-ju, qui apporte du glamour à son image. Après avoir étudié le chant classique en Chine, elle a fait partie en 2005 d’une troupe de pom-pom girls baptisée « Armée de beautés », envoyée au Sud pour encourager les Nord-Coréens lors des championnats asiatiques d’athlétisme. Un reportage de la télé officielle révèle son identité et son statut d’épouse du leader en 2012. Elle tient son mari par le bras, du jamais vu. « Cette Première dame arbore une coiffure élégante et porte des tenues ajustées de style occidental, avec des ourlets s’arrêtant au-dessus du genou, qui tranchent radicalement avec la norme. Elle ne se présente ni en ‘hanbok’ [NDLR, la tenue traditionnelle coréenne] ni dans [des] tenues socialistes ternes », observe cette année-là Darcie Draudt, chercheuse en sciences politiques au Carnegie Endowment for International Peace. Ri endosse ensuite son rôle de Première dame sur la scène diplomatique. En Chine, en 2019, elle impressionne par son style. Des internautes chinois la trouvent « aussi jolie » qu’une actrice sud-coréenne alors très populaire en Chine.
Autre figure féminine majeure aux côtés de Kim Jong-un, dotée, elle, de vraies responsabilités, sa soeur Yo-jong. Née en 1987, la jeune femme connaît une ascension éclair au sein de l’appareil nord-coréen. Après une scolarité en Suisse entre 1996 et 2000, elle suit des cours à l’université militaire Kim Il-sung. Dès 2002, « Kim Jong-il affirme fièrement à ses interlocuteurs étrangers que sa plus jeune fille s’intéresse à la politique et veut faire carrière au sein du régime« , signale le site spécialisé North Korea Leadership Watch. En février 2018, Kim Yo-jong est au centre de l’attention, lorsqu’elle assiste à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang, en Corée du Sud. « Pratiquement inconnue des médias internationaux, elle devient alors aussi célèbre, voire plus célèbre, que la Première dame », note Elizabeth Campbell, de l’université de Corée. Nommée en février dernier directrice du département des affaires générales du Parti, elle multiplie les prises de position tranchantes. Elle qualifie en juin la volonté américaine de dénucléariser le Nord de « rêve anachronique ». Les efforts du Japon pour renforcer sa défense sont selon elle une dérive d’un « Etat criminel de guerre » vers « un Etat militariste ». Son influence est telle que certains l’imaginent potentiellement succéder à son frère, à la santé jugée fragile.
Jusqu’à l’explosion médiatique de Kim Ju-ae. Depuis sa première apparition publique en 2022, à l’occasion de l’essai d’un missile balistique intercontinental, elle est partout. Accompagnant son père, la jeune fille assiste même au défilé militaire organisé le 3 septembre 2025 à Pékin, où elle rencontre le président chinois Xi Jinping. Aujourd’hui, « Kim Ju‑ae bénéficie d’un traitement privilégié par rapport à sa mère », note Cheong Sang-cheon, de l’institut Sejong. Cette mise en avant ne plaît pas à tout le monde. Elle aurait convaincu Ri Il-gyu, diplomate nord-coréen, de faire défection en 2024 à Séoul. « L’idée que mes enfants puissent s’incliner devant cette petite fille m’est insupportable », avait-il lâché à l’époque.
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Author : Philippe Mesmer
Publish date : 2026-08-18 15:00:00
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