Dix-neuf mois seulement. C’est le temps qu’il aura suffi à Xenia Fedorova – la chroniqueuse russe accusée de relayer la propagande du Kremlin en France et visée par un arrêté ministériel d’expulsion – pour semer la zizanie au sein de la droite radicale. Au Rassemblement national, à moins d’un an d’une élection présidentielle cruciale, la polémique lancée par son expulsion expose au grand jour de profondes divisions internes entre les tenants de la ligne historique russophile et ceux qui, autour de Jordan Bardella, défendent l’Ukraine. Dans l’empire médiatique de Vincent Bolloré, où sa protégée a bénéficié d’une liberté presque totale pour déverser dans l’espace public français le narratif du régime de Vladimir Poutine, son influence a suscité un profond malaise.
Tenant comme d’autres à rester anonyme, un journaliste du groupe a du mal à contenir sa colère. Il vit très mal l’évolution de la ligne éditoriale de son média depuis un an et demi : « la montée en puissance de Xenia Fedorova a clairement coïncidé avec le virage prorusse et la disparition, au début discrète et désormais absolue, du point de vue ukrainien ». Au sein des rédactions du groupe, la pilule est difficile à avaler. La couverture du JDNews, affichant en majesté l’appel de Philippe de Villiers, Nicolas Dupont-Aignan, Luc Ferry et Henri Guaino à « renouer avec la Russie et à stopper l’escalade vers la guerre », a suscité l’indignation. « Quand on a vu que les « quatre fantastiques » étaient en couverture, on a halluciné. Entre nous, on a préféré le prendre à la rigolade, mais ceux qui ont l’ambition de faire du vrai journalisme le vivent très mal », témoigne un journaliste du magazine.
Consternation dans les rédactions
« La majorité de mes collègues sont consternés, jusqu’à la direction d’ailleurs. Presque personne n’est d’accord avec l’évolution de la ligne éditoriale et l’importance prise par Fedorova », assure l’un de ses confrères, qui se souvient avec nostalgie du temps, pas si lointain, où les médias du groupe envoyaient encore des journalistes en reportage auprès de l’armée ukrainienne. « À cette époque, on n’était pas prorusse, donc on pouvait traiter de la guerre en Ukraine sérieusement. » Mais ça, c’était avant. Avant que l’ancienne présidente et directrice de l’information de RT France – une chaîne financée par la Russie et visée par une interdiction de diffusion depuis mars 2022 – ne prenne progressivement une place démesurée au sein du groupe. Au point de devenir la gardienne du dicible et de l’indicible sur tout ce qui touche de près ou de loin à la Russie, et d’être accusée d’avoir pesé dans l’éviction de plusieurs intervenants de CNews ou d’Europe 1, comme le journaliste de Valeurs Actuelles Victor Eyraud et le général Bruno Clermont.
Ce virage pro-russe n’est pas sans conséquences sur le travail des journalistes. Certains ont perdu des sources précieuses qui refusent dorénavant de parler à un média qui « fait de l’anti-France ». D’autres ne peuvent que constater leur impuissance face à la liste toujours grandissante des sujets devenus impossibles à traiter : « on ne peut plus vraiment parler de ce qui se passe en Afrique francophone, des influences de Moscou au Mali, en Centrafrique, au Niger… La guerre hybride, les sabotages, les cyberattaques, tout ça devient très dur à couvrir, et si on le fait, il faut que ce soit très subtil ».
Il faut dire que « Dieu » – surnom donné à Vincent Bolloré dans les afterworks où les langues se délient – veille au grain : tous les samedis, il relit le JDD juste avant sa publication, et peut parfois décider au dernier moment de faire passer un papier plutôt qu’un autre. « C’est pour cela que j’étais très étonné que la tribune de Robert Ménard passe… Il qualifie quand même Xenia Fedorova de « relais de la propagande du Kremlin » ! Il [Vincent Bolloré] nous a habitué à un tel niveau d’ingérence et de censure… il devait être en vacances », ironise l’un de nos interlocuteurs à propos d’une tribune publiée le 2 août dans le JDD, dans laquelle le maire de Béziers dénonçait certes l’arrêté d’expulsion au nom de la liberté d’expression.
Mélange des genres
Désormais bien connu, l’interventionnisme du milliardaire et de ses lieutenants ne s’arrête pas aux médias du groupe. En février, Félicité Herzog, alors PDG de la librairie L’Écume des pages (qui appartient au groupe Vivendi), démissionnait, dénonçant dans une lettre le « mélange des genres entre influence politique et conduite des affaires » et expliquant être « parvenue à neutraliser certaines interventions extérieures », notamment des « demandes de Vincent Bolloré visant le lancement de l’ouvrage de Xenia Fedorova ». À Fayard, maison d’édition du groupe Hachette dont la famille Bolloré est le principal actionnaire -, un livre en préparation sur les ingérences étrangères mentionnant la Russie aurait provoqué des remous ces dernières semaines.
Dans les rédactions du groupe Bolloré, beaucoup rêveraient de suivre l’exemple de l’ancienne patronne de la librairie historique du boulevard Saint-Germain. Mais claquer la porte n’a rien d’une sinécure, surtout pour les jeunes journalistes confrontés à un marché de l’emploi saturé. Nulle fronde ouverte ou démissions en cascade donc, mais beaucoup nous décrivent une apathie généralisée. « Il y a quand même un climat de surveillance, on est un peu tous sur nos gardes. Les personnes qui sont critiques, même si elles sont majoritaires, le font au bar. Au JDD, on ne dispose même pas de syndicat ou de société des journalistes », regrette un rédacteur, qui s’avoue résigné. Selon un journaliste de la chaine CNews, certains présentateurs » doivent tout au groupe, et ont bien conscience qu’ils n’auraient jamais eu de telles opportunités et le même niveau d’exposition ailleurs ».
« Climat bolchévique »
Pour éviter de faire des vagues, l’autocensure règne en maître. « Ce qui est pervers, c’est qu’on est dans un tel excès de zèle qu’il n’y a presque jamais besoin d’une intervention directe de la part de Xenia Fedorova », remarque un autre journaliste du groupe, qui ne manque pas de souligner l’ironie de voir un média de droite tomber dans un « climat bolchévique ». Certains rédacteurs en chef – pourtant en parfait désaccord avec l’évolution de la ligne éditoriale – s’occupent eux-mêmes de faire le sale boulot : « parfois, ils nous disent ‘je suis désolé mais, si on ne touche pas ton papier, tu vas avoir des problèmes’. Ils ne le font pas par complicité, mais par bienveillance envers leurs équipes. » Quant aux rares cas de rébellion, ils s’apparentent le plus souvent à un coup de fusil dans l’eau. Ce fut notamment le cas lorsqu’un journaliste du JDD aurait refusé de publier le communiqué de Canal + et Lagardère dénonçant l’expulsion de Xenia Fedorova.
L’embarras est loin de s’arrêter aux portes du groupe Bolloré. Au RN, la polémique force le parti à se positionner, au risque d’exposer publiquement ses divisions. Le silence de Marine Le Pen et Jordan Bardella et l’absence de consignes témoignent de la gêne occasionnée. Auprès de L’Express, un cadre – qui confie « ne pas partager un mot de ce que peut dire Mme Fedorova » – nous l’assure : « si Marine Le Pen et Jordan Bardella n’ont pas parlé, c’est parce qu’ils ont considéré qu’à côté de la crise migratoire à Ceuta et des incendies qui ravagent la France depuis le début de l’été, cette actualité n’était pas de première importance. Or, la position du RN est claire et a été exprimée par ses deux porte-paroles, Julien Odoul et Thomas Ménagé : nous ne sommes pas opposés à cette décision ».
Fracture au sein du RN
Mais selon le chercheur Olivier Schmitt, auteur avec Nicolas Lebourg de Paris-Moscou. Un siècle d’extrême droite (Le Seuil), l’affaire Fedorova révèle au contraire une fracture profonde au sein du parti, entre un courant « historique » autour de Marine Le Pen, qui « constitue la ligne traditionnelle prorusse du parti », et un courant « pro-ukrainien » autour de Jordan Bardella et des identitaires, « très favorable à l’Ukraine parce qu’il considère les Ukrainiens comme des « vrais slaves », tandis que la Russie leur apparaît comme un empire multi-ethnique relativement dégénéré ».
Ces derniers mois, les tentatives pour maintenir ces désaccords sous le boisseau se heurtent à la multiplication des polémiques issues de la sphère médiatique de Vincent Bolloré. En juin, la couverture du JDNews sur « l’appel au sursaut » avait déjà déclenché un échange d’amabilités par tweets interposés entre les deux eurodéputés RN Pierre-Romain Thionnet, figure du courant pro-ukrainien, et Philippe Olivier, tenant de la ligne historique. Plus récemment, l’annonce de l’arrêté d’expulsion par le ministère de l’intérieur n’a pas manqué d’agacer Thierry Mariani. Sur son compte X, l’eurodéputé, connu pour sa russophilie assumée, a accusé le gouvernement français de vouloir faire « taire l’une des rares voix dissonantes dans la presse française qui ne répétait pas le récit officiel autorisé sur le conflit en Ukraine ».
Pour Olivier Schmitt, »la fracture entre pro-russes et pro-ukrainiens se superpose à la compétition interne qui existe au sein du parti entre Marine Le Pen et Jordan Bardella ». Au RN, on s’emploie pourtant à relativiser l’ampleur du désaccord. Interrogé sur ces divisions par L’Express, un proche de Jordan Bardella tempère : « si les sensibilités personnelles comme celles de Thierry Mariani perdurent, il s’agit d’une ligne divergente de la ligne du parti, qui a changé avec 2022 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie ». Une lecture contestée par d’autres au sein du parti, preuve que le débat est loin d’être tranché.
Aux luttes internes s’ajoute un autre enjeu de taille. « L’étiquette pro-russe est le dernier verrou à faire sauter pour achever la normalisation auprès d’un électorat qui lui a historiquement toujours résisté : les retraités. Jordan Bardella et d’autres au sein du RN l’ont bien compris », décrypte le journaliste politique Lucas Jakubowicz, auteur de Vote religieux, un tabou français (Editions de L’Observatoire). Lors des deux dernières élections présidentielles, Marine Le Pen n’avait au second tour recueilli que 26 % puis 32 % des suffrages des retraités. Pour briser le plafond de verre qui la sépare de l’Élysée, la candidate du RN doit faire mieux auprès de ceux qui représentent environ un tiers des votants et dont la participation électorale est particulièrement élevée. Or, insiste Lucas Jakubowicz, pour récupérer ces voix, le RN doit convaincre qu’il a définitivement abandonné sa russophilie, les plus de 65 ans étant la catégorie de la population la plus favorable au soutien à l’Ukraine.
Dans les intentions de vote pour le second tour de la présidentielle, Marine Le Pen est passée devant un candidat du bloc central chez les plus de 65 ans. Une bascule encore fragile, prévient Lucas Jakubowicz : « les boomers n’aiment pas être brusqués. Si le RN donne le sentiment d’être encore un parti trop pro-Poutine, soumis à des ingérences étrangères, ils pourraient préférer un vote Édouard Philippe ». Pour transformer l’essai, le RN doit donc mettre de l’ordre dans ses propres rangs et clarifier la position officielle du parti. Mais selon Olivier Schmitt, le chemin est encore long, d’autant que le récent « retour » de Marine Le Pen en tant que candidate officielle a bouleversé le rapport de force en interne : « Ça a décomplexé les tenants de la ligne historique qui, ces dernières semaines, sont plus visibles alors qu’ils se tenaient à carreau », note le chercheur.
L’affaire Fedorova offre un avant-goût de ce qui pourrait être le principal clivage au sein du « camp patriote » lors de la campagne présidentielle. Pour ceux qui évoluent au cœur de l’écosystème médiatique de Vincent Bolloré, la question se pose avec encore plus d’acuité. Selon l’un d’eux, « le vrai clivage est là, entre les patriotes et nationalistes qui acceptent de servir des intérêts étrangers, quitte à soutenir une personne qui signe des chroniques contre le réarmement de la France et de l’Europe, et ceux qui refusent d’avaler des couleuvres ».
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Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-08-26 15:00:00
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