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Jean-Christian Petitfils : « Sans la dette, il n’y aurait pas eu de Révolution française »

Au rayon des essais et documents de la rentrée, La révolution française (Perrin) de Jean-Christian Petitfils figure en bonne place. A quelques mois d’une élection présidentielle que certains annoncent « révolutionnaire », les Français se replongent dans les années 1780. D’une plume alerte et corrosive, l’historien les guide au cœur des événements fatidiques, égratignant au passage idées reçues et figures de proue. Entre les canicules, la dette publique en surchauffe, et la société bloquée, il y a des similitudes troublantes entre la France de 1789 et celle de 2026. Selon le biographe de Louis XVI et Jésus, la révolution a véritablement commencé en 1786 avec une tentative de Révolution royale par le haut avortée, et en miroir une contre-révolution nobiliaire qui s’y opposa farouchement. Dès lors, se met en branle un engrenage que plus rien n’arrêtera.

Avec le regard de la science politique, mais aussi celui d’ancien banquier, Jean-Christian Petitfils revisite cet événement fondateur de notre modernité soulignant ses enjeux en matière de souveraineté, de légitimité, de jeux de pouvoirs, de luttes de clans, de stratégies de camouflage, de propagande et de technique d’embrigadement idéologique. « Notre société reste aussi politiquement intoxiquée par la Révolution, selon l’historien : le refus d’un dialogue constructif, l’idée d’une démocratie apaisée, la transformation de l’adversaire en ennemi viennent de là. »

L’Express : Quelles parallèles peut-on établir entre la France de 1789 et celle de 2026 ?

Jean-Christian Petitfils : On peut, certes, faire de nombreuses parallèles, mais en nuançant les choses. La crise financière d’abord : On rencontre assurément la même incapacité de l’État à se réformer, les mêmes blocages institutionnels.

On peut également dresser un parallèle climatique assez frappant : l’année 1788 a été marquée par des dérèglements dramatiques, une succession d’épisodes caniculaires, de sécheresses, d’orages de grêle, avant un hiver d’une rigueur extrême. En mai 1788, faute d’argent, le roi fut contraint de proclamer une semi-banqueroute : on dut payer les troupes avec des billets portant intérêt. Nous ne savons pas ce que nous réserve la crise actuelle de la dette, sinon qu’elle est très grave.

La Révolution française n’a pas commencé en 1789 selon vous. Alors quand ?

C’est une erreur, je crois, de parler de pré-Révolution pour la période 1786-1789, comme on le fait souvent. Il faut intégrer ces années dans la Révolution elle-même pour comprendre sa genèse. Il y eut d’abord, en 1787, une tentative de Révolution royale par le haut, et en miroir une contre-révolution nobiliaire qui s’y opposa farouchement.

En quoi cette révolution royale a-t-elle consisté ?

L’endettement du royaume était tel qu’il fallait en réformer les structures. D’où cette révolution prônée par le contrôleur général Calonne dans la lignée de la monarchie administrative qui, de Sully à Colbert et Vauban, a toujours voulu débarrasser le pays de ses vieilles institutions féodales. Mais le grand problème était la faiblesse de la monarchie. Elle n’avait pas la force de revenir sur les privilèges et les libertés accordées à certaines provinces. C’était une société de corps et d’ordres qui ne reflétait plus l’évolution de la société, tirée par le développement du tiers état et de la bourgeoisie.

À quel point le royaume était-il endetté ? Est-ce comparable avec la situation actuelle ?

Il est difficile de comparer le niveau d’endettement, parce qu’il faudrait connaître le PIB du royaume, ce qui est impossible. Mais on était entre 1,2 et 1,9 milliard de livres de dette, pour un budget de recette d’environ 475 millions, des dépenses supérieures à 600 et par conséquent un endettement avoisinant les 130 millions. L’État était très dépensier.

Quant à l’endettement, lourd et insupportable, il était largement dû à la politique de Necker. En 1781, il présenta son fameux Compte rendu au roi en prétendant que les finances étaient en léger excédent. Ces comptes étaient insincères. Il commit surtout un scandale inouï pour l’époque en révélant publiquement le budget de l’État. Sous la monarchie absolue, cela relevait du « secret du roi » : on ne dévoile ni les dépenses de la Cour ni le budget militaire. Cette forme de transparence, louable en démocratie, rendit furieux Louis XVI qui finit par le renvoyer.

Rappelé plus tard, Necker reprit sa politique d’endettement : plutôt que de faire confiance au peuple français – pourtant très patriote au moment de la guerre d’Amérique et prêt à payer davantage d’impôts ou à souscrire un emprunt national -, il préféra emprunter sur les marchés internationaux, alourdissant encore la dette. Ce fut l’erreur majeure. Sa popularité, largement usurpée, vient d’ailleurs d’un malentendu : le peuple croyait voir en lui un protecteur alors que le grand argentier flattait surtout la haute aristocratie.

On sent que vous n’aimez guère Necker. Calonne, contrôleur général des finances de 1783 à 1787, semble davantage trouver grâce à vos yeux. Aurait-il pu sauver la France de la banqueroute ?

Calonne, il faut le reconnaître, a longtemps lui-même aggravé l’endettement en menant grand train et en poursuivant la politique de Necker. Il évoluera ensuite plutôt mal en devenant un pur contre-révolutionnaire. Mais il y eut chez lui un moment de vérité, un moment de réforme à partir d’août 1786, quand il comprit que la situation, devenue intenable, nécessitait des réformes de structures : sortir la monarchie de tout son appareil féodal, notamment des derniers restes du servage – il y avait encore à la veille de la Révolution 100 000 serfs en Bourgogne – et de ces innombrables privilèges concédés au fil du temps, afin de pouvoir continuer à emprunter. C’était une machine pataude qui avançait en reculant sans cesse ! Son plan ne suffisait évidemment pas à sauver le royaume : il manquait fondamentalement une représentation de la monarchie.

Qu’est-ce qui pesait le plus sur le déficit de la nation à la veille de la Révolution ?

Le poids de la dette d’abord, puis les dépenses militaires – la guerre d’Amérique a coûté très cher. Les dépenses de la Cour, en comparaison, ne représentaient qu’environ 16 % du budget : ce n’était pas énorme, même si celles-ci étaient choquantes en exhibant un luxe qui insultait la misère du peuple. Il faut aussi se garder d’un contresens : l’administration royale était très légère ; on ne peut pas la comparer à notre bureaucratie actuelle. Il y avait quelques milliers de titulaires d’offices ayant acheté leur charge et quelques commissaires dépendant directement du pouvoir, notamment les intendants. Le pays restait très rural, quasi autonome économiquement.

Avec le recul, peut-on dire que sans la dette, la Révolution française n’aurait pas eu lieu ?

Sans la dette, on n’aurait clairement pas eu la Révolution. Elle fut l’un des principaux facteurs qui se conjuguèrent. Après l’échec du plan Calonne, puis des tentatives de Loménie de Brienne, on se retrouva en mai 1788 dans une urgence absolue. Le roi demanda à l’ordre du Clergé d’augmenter son « don gratuit » – sa contribution au budget – à 8 millions, ce qui n’était pourtant pas grand-chose. L’assemblée du Clergé refusa et fit la leçon au roi en exigeant la convocation des états généraux. Elle finira par consentir un don de 1, 8 millions. Quelques mois plus tard, les biens du Clergé seront nationalisés, lui faisant perdre 100 millions de livres.

Quels sont les autres facteurs ?

Il y eut la coalition des trois noblesses – d’épée, de robe et de finance -, unies par des liens familiaux et matrimoniaux, qui firent front commun contre le pouvoir royal pour l’empêcher de réformer. Il y eut aussi une tentative d’alliance du roi et du peuple contre les aristocrates, dans la tradition médiévale, qui échoua parce que le petit peuple, séduit par le discours anti-despotique issu des Lumières, préféra faire confiance à l’aristocratie plutôt qu’au roi, perçu comme faible et hésitant.

Enfin, il y eut l’hubris des députés du tiers état eux-mêmes, qui se proclamèrent Assemblée nationale le 17 juin 1789 alors qu’ils n’étaient qu’une assemblée consultative, révocable par le roi : c’était, du point de vue de la science politique, un véritable coup d’État, un déplacement gigantesque de la souveraineté royale vers une souveraineté nationale absolue.

Les Anglais, eux, n’ont jamais posé cette question métaphysique de la souveraineté : lors de la Glorious Revolution de 1688, ils se sont contentés de limiter le pouvoir royal, sans le renverser. C’est ce qui explique, selon moi, pourquoi leur évolution vers la modernité s’est faite dans la douceur, alors que la nôtre s’est faite dans le sang.

Un personnage de l’époque, l’abbé de Véri, proche de Maurepas, le conseiller de Louis XVI, disait que ce roi avait le courage des martyrs et non celui des monarques. Quelle fut sa part de responsabilité dans la Révolution ?

C’était un homme bon, généreux, mais faible, hésitant, incapable de communiquer avec l’opinion. Après l’échec du plan Calonne, il sombra dans une véritable dépression : il devint hébété, aboulique, s’endormant en Conseil. Cependant, il y avait chez lui ce désir d’être aimé, qui l’empêcha de prendre les décisions impopulaires qui s’imposaient.

Vous réhabilitez Mirabeau. Pourquoi ?

Mirabeau est le personnage qui domine intellectuellement l’époque, malgré ses côtés sombres, voire répugnants. Son projet de démocratie royale était la seule voie qui aurait peut-être pu être efficace. Lui seul avait la capacité de comprendre les enjeux multiples de la situation.

Et Robespierre ? Qu’est-ce que sa légende a occulté ?

Ce n’était pas un meneur. Il était absent lors des grandes journées révolutionnaires, notamment au 10-août. C’était un penseur solitaire, marqué par Jean-Jacques Rousseau, qui ne cherchait pas à conduire les foules, mais à les inspirer en dénonçant les traîtres et les complots, sans jamais rien proposer de constructif.

De quelle manière l’héritage de 1789 influe-t-il encore sur la France politique d’aujourd’hui ?

Notre société reste politiquement intoxiquée par la Révolution : le refus d’un dialogue constructif, l’idée d’une démocratie apaisée, la transformation de l’adversaire en ennemi viennent de là. La démocratie, telle que nous la concevons, avec ses libertés fondamentales, ses contre-pouvoirs, n’est pas née sous la Révolution, malgré les élections, le suffrage universel masculin instauré en août 1792.

Ce que nous avons connu alors, c’était plutôt ce que l’historien israélien Jacob Talmon appelait une « démocratie totalitaire », une démocrature, comme il en existe dans certains pays. Aujourd’hui même, ce droit à la liberté d’expression est de nouveau contesté : combien de gens, à gauche, voudraient supprimer telle chaîne d’information parce qu’elle ne leur plaît pas ? C’était la logique de Saint-Just : pas de liberté aux ennemis de la liberté !

La révolution que Louis XVI et Calonne ont tentée évoque la promesse du macronisme. La France serait-elle incapable de transformer par le « haut » ?

Telle est bien la leçon politique du livre : quand la France veut réussir une révolution par le haut, sans autorité ni fermeté suffisantes, cela échoue. Un des rares contre-exemples, c’est Bonaparte sous le Consulat : lui s’impose sans s’embarrasser d’assemblées hostiles. Il mène à bien le Code civil, la réforme monétaire, la création des grandes institutions. Sans ces « masses de granit », la Révolution aurait pu être emportée, comme ce fut le cas en Espagne ou dans le sud de l’Italie, après la chute de l’Empire. C’est pour cette raison que je considère que la Révolution s’achève seulement en 1804 : le Consulat en est l’aboutissement et en même temps la réussite de cette monarchie administrative dont Calonne avait rêvé sans pouvoir l’imposer.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-09-06 14:59:00

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