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« Rendez-vous sur l’autre rive », de Jay McInerney : l’heure des adieux à ses personnages fétiches

Quatre décennies plus tard, ils ne se quittent toujours pas. Alors que Les Eclats, fausse autofiction horrifique de Bret Easton Ellis, vient d’être adaptée par Ryan Murphy en série sous son titre originel (The Shards sur Disney +), Jay McInerney clôt avec Rendez-vous sur l’autre rive sa saga romanesque consacrée au couple Corrine et Russell Calloway. Dans les années 1980, après avoir publié les romans cultes Bright Lights, Big City et Moins que zéro, les deux compères, enfants terribles des lettres américaines, ont été associés par les médias au « literary brat pack », groupe de romanciers branchés et noceurs. Sans doute la dernière fois où des écrivains ont pu poser à côté de rock stars, d’acteurs et de mannequins dans les pages people. Depuis, si la cocaïne, les marques de luxe et les célébrités ont continué de peupler leurs fictions, Bret Easton Ellis et Jay McInerney ont emprunté des voies très différentes. L’auteur d’American Psycho est retourné dans sa Californie natale, s’est brûlé les ailes à Hollywood et a confirmé que Stephen King était son vrai maître. Admirateur de Balzac, le second n’a jamais déménagé de New York et a fait de la ville le vrai sujet de sa comédie humaine.

Depuis son chef-d’œuvre Trente ans et des poussières (1992), qui tournait autour du krach de 1987, Jay McInerney aime confronter ses personnages fétiches, les Calloway, aux crises historiques, propices aux turbulences intimes. Dans l’émouvant La Belle Vie, le choc du 11 septembre 2001 bousculait les certitudes de ce couple glamour de la faune intellectuelle. Les Jours enfuis prenait pour cadre la crise de 2008 et l’espoir suscité par l’élection de Barack Obama. Dans Rendez-vous sur l’autre rive (titre tiré d’un beau poème de W.S. Merwin), le Covid-19 contamine les corps, tandis que le virus du wokisme s’empare des esprits, entre #MeToo et Black Lives Matter.

Sexagénaires, Corrine et Russell sont des survivants : ils ont réussi à rester à Manhattan malgré les loyers exorbitants. Les enfants ont eux déserté l’île pour Brooklyn. Leur fille Storey a opté pour le métier le plus en vogue des années 2020 : cheffe. Fan de Bernie Sanders, leur fils Jeremy est un militant d’extrême gauche. En dépit de ses problèmes érectiles, Russell est tenté par un dernier adultère. L’éditeur va-t-il succomber à la jeune romancière Astrid, qui a eu une liaison avec Philip Roth en personne ?

L’évolution de New York en toile de fond

Plus que ces tribulations conjugales, c’est l’évolution de New York qui intéresse McInerney. A Manhattan, les artistes ont été remplacés par les chiens (Cavaliers King Charles dans l’Upper East Side, bouledogues français dans le Village). Les fantômes de Norman Mailer, George Plimpton ou Tom Verlaine hantent encore les lieux. L’Odéon, restaurant iconique qui se trouvait sur la couverture de Bright Lights, Big City, a survécu intact, mais les lofts bohèmes de Tribeca ont été transformés en appartements de grand standing. La culture est-elle en déclin, ou est-on simplement devenu un vieux schnock ? McInerney, qui a été chroniqueur œnologique pour le Wall Street Journal, ironise aussi sur sa passion pour le vin : son alter ego Russell ne peut ouvrir une bouteille sans soûler ses convives sur le domaine ou le millésime.

Les critiques anglo-saxons n’ont pas été tendres avec ce roman, lui reprochant son côté soap opera ou son matérialisme bien dans l’air du temps. Difficile pourtant de ne pas verser sa larme quand vient l’heure des adieux. On aura accompagné les Calloway sur trente-cinq ans, dans une ville phénix qui n’a cessé de se consumer et de renaître sur le bûcher des vanités. Jay McInerney, dont la vie privée fit les délices des tabloïds, s’est marié quatre fois, mais en littérature au moins, son couple aura tenu bon.

Rendez-vous sur l’autre rive, par Jay McInerney. Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Decottignies. L’Olivier, 332 p., 23,50 €.



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2026-09-05 09:30:00

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