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Social et libéral à la fois : comment le « modèle suédois » s’est réinventé


Avec à sa tête Magdalena Andersson, une solide économiste qui a été ministre des Finances pendant sept ans, puis Première ministre de 2021 à 2022, la gauche suédoise pourrait revenir au pouvoir à Stockholm, la capitale nordique aux 14 îles – sans compter, bien sûr, les 30 000 autres îles, îlots et îlets de son archipel ouvert sur le large. Après quatre années dans l’opposition, le parti social-démocrate (Socialdemokraterna), qui a gouverné les trois quarts du temps depuis un siècle, arrivera certainement en tête aux élections générales du 13 septembre. Mais le Premier ministre de centre droit sortant, Ulf Kristersson, n’a pas dit son dernier mot. Et tout dépendra de la capacité des deux blocs, de droite et de gauche, à former une coalition dans ce pays de 10,6 millions d’âmes où huit partis se partagent la scène politique.

Dans l’administration, un « choc de simplification »

Une seule certitude : celui ou celle qui dirigera la Suède le fera dans un pays en forme olympique. L’économie rebondit : l’année prochaine, la prévision de croissance est de +2,5 %. L’endettement public est très faible : 37 % du PIB, contre 115 % en France. Et le financement des retraites est à l’équilibre grâce à une dose de capitalisation (épargne individuelle) qui fait de chaque futur retraité un investisseur en bourse. Le climat des affaires ? « Il est résolument optimiste, tourné vers le futur et vers l’innovation », s’enthousiasme Audrey Lagerqvist, qui dirige Betao, une start-up française qui a choisi de s’installer à Stockholm pour piloter Portail Auto-Entrepreneur, un site d’aide aux autoentrepreneurs français.

Pourquoi s’établir ici ? « Créer une entreprise est plus simple en Suède qu’en France, répond cette franco-suédoise. Toutes les démarches administratives sont simplifiées et trouvent une solution en un clic. Et Stockholm est ‘le’ laboratoire de la tech. » La capitale concentre en effet davantage de « licornes » (start-up valorisées à plus de 1 milliard de dollars) par habitant que toute autre ville au monde, hormis la Silicon Valley. Spotify, Skype, Minecraft, Klarna (paiement en ligne) ou encore Lovable (création d’applications et site Internet à l’aide d’IA) ont toutes vu le jour dans la ville de naissance du groupe Abba. Selon la Commission européenne, celle-ci est la capitale la plus innovante du Vieux Continent.

Le « miracle suédois », qui se mesure aussi au sourire des gens sur leurs lieux de travail, ne doit rien au hasard. Il est d’abord le fruit d’une profonde réforme de l’Etat, initiée dès les années 1990 et qui se prolonge aujourd’hui par des mises à jour permanentes. Depuis cette époque, la Suède a procédé à un « choc de simplification » dans l’administration qui contribue hautement à la fluidité de la vie économique. Tout en « dégraissant le mammouth », le royaume scandinave n’a pas renoncé à son fameux modèle d’Etat-providence. A bien des égards, le système de protection sociale a même été amélioré, grâce à des dispositifs de formation performants qui favorisent la mobilité professionnelle. « Tous les salariés peuvent s’arrêter de travailler tous les sept ans afin de suivre une formation durant six mois, en conservant leur salaire », indique Thorbjörn Hållö, chef économiste du grand syndicat LO, qui parle au nom de 3 salariés sur 4 (le taux de syndicalisation avoisine les 70%).

Social mais libéral, le nouveau modèle suédois

Depuis le début du siècle, les gouvernements successifs ont par ailleurs aboli l’impôt sur les successions, abandonné par la gauche en 2005 ; celui sur la fortune, supprimé par la droite en 2007 ; et reculé l’âge du départ à la retraite (66 ans aujourd’hui) en l’indexant sur l’espérance de vie. Et cela, sans que personne n’y trouve à redire. « La Suède, où la pensée socialiste a imprégné l’histoire du XXe siècle, a procédé au XXIe siècle à une transformation fondamentale empreinte de libéralisme économique et sociétal », résume Anna Stellinger, directrice générale adjointe de Näringslivet, l’organisation du patronat qui – c’est à noter – entretient un dialogue constructif permanent avec les syndicats.

Anna Stellinger, directrice adjointe de Näringslivet, l'organisation patronale suédoise.Anna Stellinger, directrice adjointe de Näringslivet, l’organisation patronale suédoise.

« Aujourd’hui, les résultats de cette modernisation sont là : l’émission de gaz à effet de serre a diminué d’un tiers alors que la taille de notre économie a doublé et que le salaire réel moyen a augmenté de 56 %. C’est la preuve que l’économie de marché se marie très bien avec l’Etat-providence. En fait, elle en est la condition ! Certes, tout n’est pas parfait, le chômage demeure à un niveau trop élevé (8,7 %) et l’intégration des étrangers non-diplômés reste compliquée. Mais nous sommes sur le bon chemin. »

Mais comment le pays d’Olof Palme – le Mitterrand suédois assassiné en 1986– a-t-il réussi une telle révolution copernicienne ? Tout simplement grâce au sens des responsabilités de sa classe politique. Après la grave crise des années 1991-1993 (explosion de la dette, krach du marché immobilier, augmentation du chômage, recul du PIB, perte de la notation AAA, etc.), droite et gauche scellent une union sacrée et s’entendent sur une règle d’or : aucun budget de collectivités (communes, régions, Etat) ni d’administrations ne sera déficitaire à l’avenir. Depuis lors, l’Etat a majoritairement dégagé des excédents et, parfois, des déficits modérés. Idem pour les 290 villes et 21 régions.

Le château (à g.) et le parlement (à dr.), à Stockholm.Le château (à g.) et le parlement (à dr.), à Stockholm.

« Cette rigueur permet de rester sereins lorsque survient une crise internationale, comme les subprimes en 2008, le Covid en 2020 ou la guerre en Ukraine, puis de rebondir », se félicite, à la cafétéria du Riksdag (le Parlement), le longiligne député conservateur Adam Reuterskiöld, fier de souligner que « la Suède est l’un des neuf pays au monde à être noté ‘triple A’ par les trois grandes agences de notations ». Résultat, le pays est à l’aise pour augmenter son budget de défense à 3,5 % du PIB d’ici à 2030 (Stockholm vient de signer un contrat de 4,3 milliards d’euros pour l’achat de quatre frégates français à Naval Group), moderniser son réseau ferroviaire ou décider de construire 20 000 nouvelles places de prison, équivalentes au triplement des capacités actuelles.

Modernisation du service public

La réorganisation des services publics est une autre clé de la « success-story » suédoise, à l’instar de celle du Trésor public. Honni dans les années 1990, le fisc est devenu l’un des services publics les plus appréciés des Suédois. Il est vrai qu’après avoir été le pays le plus taxé du monde au siècle dernier avec plus de 50 % de PIB en prélèvements obligatoires, la Suède est descendue à environ 41 %, soit moins que la France (43,6 %). « Surtout, notre mentalité a évolué, raconte Anders Stridh, le penseur de l’aggiornamento philosophique de Skatteverket, l’administration fiscale. Au début des années 2000, nous avons procédé à une autocritique et modifié notre regard sur les contribuables. D’une logique accusatrice et punitive, nous avons évolué vers un vrai service à l’écoute des gens avec l’ambition de leur simplifier la vie et d’éviter toute erreur. Par exemple, au lieu de réaliser des contrôles fiscaux inopinés, nous prévenons les personnes ou les entreprises à l’avance afin de laisser à celles-ci le temps de se mettre en règle, avec notre aide s’ils le demandent. Cela nous occasionne moins de dépenses et nous rapporte davantage d’argent. » Et tous les services publics fonctionnent de la même manière, c’est-à-dire véritablement au service du public grâce à des sites Internet ergonomiques et des fonctionnaires courtois et serviable. En somme, les contribuables en ont pour leur argent.

Le Premier ministre suédois Ulf Kristersson donne une conférence de presse, le 15 juin 2024 à StockholmLe Premier ministre suédois Ulf Kristersson donne une conférence de presse, le 15 juin 2024 à Stockholm

En privatisant certains services publics dès les années 1990 (poste, chemins de fer) et en abolissant des monopoles (les pharmacies, par exemple), l’Etat a libéré des énergies. Il a aussi supprimé ou fusionné nombre d’agences et comités Théodule, passés de 483 à 367. Le mois dernier, une commission de chasse au gaspillage a encore été établie. Elle est chargée de trouver 4 milliards d’euros d’économie dans les dépenses publiques d’ici à mars 2027. « C’est une sorte de Doge [NDLR : l’éphémère agence créée par Donald Trump et Elon Musk l’année dernière], mais en raisonnable et sérieux », se réjouit le député conservateur Adam Reuterskiöld, membre de la commission des finances au parlement suédois.

Pour faire des économies, les Suédois savent se montrer créatifs, comme en témoigne la généralisation du « rollator », c’est-à-dire le déambulateur avec roues, freins, une corbeille à l’avant et une assise au milieu. Inventé en 1978 par une Suédoise handicapée qui en a soumis le concept au gouvernement, le « rollator » (prononcer « roulator ») est produit à grande échelle depuis 1981. Aujourd’hui, 1 personne âgée de plus de 80 ans sur 3 l’utilise et sa présence dans l’espace public – 250 000 sont en circulation – fait plaisir à voir. Surtout, son utilisation a largement contribué au redressement des comptes de la sécurité sociale en évitant un nombre incalculable de chutes et d’hospitalisation pour fracture de la hanche.

Invention suédoise, le déambulateur est largement utilisé dans tout le pays.Invention suédoise, le déambulateur est largement utilisé dans tout le pays.

Dans le même ordre d’idée, mais cette fois pour lutter contre l’obésité et la surconsommation de sucre qui occasionne du diabète de type 2 et des maladies cardiovasculaires, les corbeilles de fruits ont depuis vingt ans remplacé les distributeurs de snacks et de sodas dans les entreprises. Pareillement, les bureaux à hauteur réglables électriquement sont généralisés sur les lieux de travail, dans le but de lutter contre le mal de dos. Encore des économies pour les caisses de l’Etat !

La fibre entrepreneuriale s’acquiert dès l’école

Si la France est un pays d’intellectuels élitistes, la Suède est une nation d’ingénieurs terre à terre – y compris des ingénieurs sociaux – qui étudient ce qui fonctionne et le mettent en œuvre avec un grand pragmatisme. Cela commence dès l’école et le collège, où l’économie et l’esprit d’entreprendre sont enseignés sans arrière-pensées idéologiques. « L’apprentissage démarre avec des choses élémentaires comme l’économie domestique, raconte Marita Haggren, professeur d’histoire-géographie. Les élèves doivent savoir faire les courses avec une somme donnée : avec 2 000 couronnes (180 euros), on leur demande d’établir un budget pour une famille de 4 personnes pour une semaine. Dès le collège, on aborde par exemple la question des droits des consommateurs et le rôle de la publicité. » A Stockholm, le musée Ekonomiska, dédié à l’économie et pensé à hauteur d’enfant, accueille tous les jours des groupes scolaires, y compris d’école primaire.

Au lycée, en filière Economie (un tiers des élèves), les choses sérieuses se précisent : tous les élèves de terminale ou presque, soit près de 45 000 adolescents, participent chaque année au programme Ung Företag (UF, Jeune entreprise). « Par groupe de deux à quatre, ils trouvent une idée de business, déposent des statuts, ouvrent un compte en banque, se répartissent des responsabilités, raconte Tove Jarl, la directrice de l’organisation nationale (100 salariés) qui supervise le dispositif en coopération étroite avec le monde scolaire. Certains n’engrangent qu’une centaine d’euros mais d’autres, comme le créateur d’une société de nettoyage de façade à l’aide de drones, trouvent de vraies bonnes idées et leur aventure se poursuit après le bac au point de générer déjà 150 000 euros de chiffre d’affaires à la sortie du lycée.

« Tout le monde n’a pas vocation à devenir chef d’entreprise, explique encore, à Stockholm, Tove Jarl, avec son bébé sur les genoux. Mais tout le monde doit comprendre comment fonctionnent une entreprise et le marché du travail. D’ailleurs, des études montrent que le programme UF développe, chez les élèves, des compétences de base, favorise l’esprit d’initiative et la résolution des problèmes, encourage le travail en groupe, et permet aux jeunes de se faire des contacts dans le monde adulte. Ce qui leur permet, ensuite, de trouver du travail plus rapidement. » Et si on faisait pareil en France ?



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Author : Axel Gyldén

Publish date : 2026-09-11 05:30:00

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