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Garry Kasparov, opposant russe : « Marine Le Pen à l’Elysée, ce serait une occasion en or pour Poutine »

Légende du jeu d’échecs dont il fut le champion du monde de 1985 à 2000, Garry Kasparov est engagé depuis 2005 dans l’opposition politique au dirigeant russe Vladimir Poutine. Après plusieurs arrestations en Russie, il prend le chemin de l’exil en 2013 et vit depuis à New York, ayant parallèlement obtenu la nationalité croate. Il a condamné l’annexion de la Crimée par Moscou en 2014 et soutient aujourd’hui l’Ukraine agressée par les armées russes. Né il y a 63 ans à Bakou, en Azerbaïdjan, d’un père juif russe et d’une mère arménienne, Kasparov a été prévenu cet été par les services américains et lituaniens qu’il était la cible potentielle d’un groupe de cinq personnes inculpées aux Etats-Unis sous l’accusation d’œuvrer pour les services russes. Rencontré par L’Express en octobre au Forum de sécurité de Varsovie, où il intervenait, il livre son analyse des intentions du Kremlin contre l’Europe et explique pourquoi il craint une provocation spectaculaire de la Russie avant l’élection présidentielle française d’avril et mai 2027.

L’Express : Comment les citoyens russes ordinaires réagissent-ils à la guerre et à une nouvelle mobilisation que Vladimir Poutine pourrait décréter ?

Garry Kasparov : La mobilisation est déjà en cours ; la question est de savoir si Poutine va l’annoncer publiquement ou continuer à la mener de manière graduelle. Pour l’instant, la guerre contribue à renforcer son régime, tout en créant une nouvelle dynamique sociale. Par exemple, on n’avait jamais vu autant d’argent affluer dans les zones déshéritées du pays, grâce aux soldes des militaires qui sont recrutés surtout dans les régions éloignées. Cela ne va pas forcément durer mais pour l’instant, Poutine bénéficie toujours d’un soutien considérable dans le pays.

Est-il dans son intérêt de poursuivre la guerre contre l’Ukraine ?

La guerre est le seul chemin praticable pour lui. Son régime a fait de la guerre son fondement idéologique. Il ne peut pas l’arrêter, à moins bien sûr qu’il emporte une victoire décisive. Mais celle-ci ne peut pas se limiter à une défaite de l’Ukraine ; son objectif est de restaurer le grand empire russe et de liquider les institutions qui l’empêchent de réaliser son monde rêvé, celui où la force prime le droit. L’Union européenne, l’Otan, toutes doivent disparaître ! A ses yeux, l’Ukraine est une étape.

Les dirigeants européens ont donc tort de croire qu’on peut négocier la paix avec lui ?

C’est totalement illusoire car jamais Poutine ne cessera d’escalader. Regardez le budget russe, dont les dépenses militaires augmentent continuellement ! Elles vont dépasser 200 milliards de dollars l’an prochain. Et cela, sans compter toutes les dépenses liées à la guerre qui n’y sont pas comptabilisées, par exemple la propagande guerrière et la militarisation de la société, laquelle commence dès l’enfance. Prétendre vouloir trouver un terrain d’entente avec lui est peine perdue. Il est persuadé que la Russie finira par gagner, non pas grâce à une quelconque supériorité militaire mais en raison d’une meilleure résilience et d’une capacité plus forte à endurer les pertes. Les Occidentaux ne le comprennent pas ; ils pensent qu’on peut renouer économiquement avec la Russie et que ce serait le meilleur moyen de retrouver les faveurs de leurs électeurs. A Munich en 1938, Chamberlain et Daladier étaient peut-être naïfs dans leur quête de paix avec Hitler, mais au moins ils ne cherchaient pas à faire des affaires avec les nazis !

Comment jugez-vous la décision de Donald Trump d’assouplir les sanctions contre la Russie ?

Donald Trump ne cherche qu’à conclure un accord pour s’enrichir, lui et sa famille. Même en passant sur le fait qu’il aurait été recruté par les services [russes] en 1987, on voit bien que tout ce qu’il fait est au service de Poutine. Ses deux envoyés spéciaux, Kushner et Witkoff, ne parlent pas au nom de l’Amérique, mais au nom de Trump. Ces deux spéculateurs cherchent à vendre des biens immobiliers à Poutine. Tout cela n’est gouverné que par l’argent. Cependant, le vrai problème de l’Amérique n’est pas Trump mais ce qui a permis à Trump d’être élu à deux reprises, c’est-à-dire l’échec de la politique traditionnelle. J’espère que les démocrates, une fois qu’ils auront emporté les élections de mi-mandat, s’attaqueront vraiment aux racines du trumpisme, à savoir la corruption et les autres raisons qui ont permis à Trump de devenir un quasi-monarque.

Je crains une provocation de Poutine avant l’élection présidentielle française car cette échéance est sa priorité numéro un

Que pensez-vous des dirigeants européens qui appellent de leurs vœux la victoire de l’Ukraine mais n’osent jamais souhaiter publiquement la défaite de la Russie ?

L’une est le corollaire de l’autre mais si la plupart d’entre eux évitent de parler d’une défaite de la Russie, c’est qu’ils sont paralysés par la peur, car un effondrement du régime de Poutine serait synonyme d’inconnu. Et d’ailleurs, quelle victoire de l’Ukraine veulent-ils réellement ? Pour moi, ce n’est pas seulement la survie de l’Ukraine qui est en jeu mais aussi la restauration complète de sa souveraineté territoriale, Crimée comprise. Le drapeau ukrainien flottant sur Sébastopol [NDLR : port militaire russe en Crimée] est le seul moyen de convaincre la majorité des Russes de la mort de l’empire. Il faut une thérapie de choc pour éradiquer le virus impérial de leurs esprits.

Des responsables européens avertissent que la Russie pourrait agresser un Etat européen dans les deux ou trois ans. Leur crainte est-elle fondée ?

Ils n’ont pas tort mais je vois l’échéance plutôt dans deux ou trois mois. Poutine agit de manière sensée, même s’il ne respecte aucune limite. C’est pourquoi je ne crois pas à une attaque massive visant un Etat de l’Otan, l’Estonie par exemple, tant que la guerre d’Ukraine se poursuit. Mais il n’a besoin que d’une petite incursion avec des drones, ou d’une opération transfrontalière limitée, pour démontrer que l’Amérique n’interviendrait pas pour protéger ses alliés. Il prouverait ainsi que l’Otan ne fonctionne pas. Pour lui, ce serait un gain considérable.

A qui Poutine souhaite-t-il adresser un tel message ?

Son audience se trouve en Europe occidentale, en Allemagne et en France surtout. Je crains une telle provocation avant l’élection présidentielle française car cette échéance est sa priorité numéro un. Marine Le Pen à l’Elysée, ce serait pour lui une occasion en or de ruiner l’unité européenne. Or, l’Ukraine ne peut pas survivre sans l’argent européen. Poutine a désormais compris qu’il ne pouvait pas gagner sur le champ de bataille en raison de la vigueur de la résistance ukrainienne. Mais il peut toujours détruire l’Ukraine en tant que pays en coupant le soutien vital que lui apporte l’Europe. Il n’a besoin, pour gagner la guerre, que de trouver un grand pays européen qui casserait ce lien vital.

Pourquoi l’opposition russe est-elle si divisée et impuissante à fédérer contre le régime?

Parce qu’entre opposants, nous avons des divergences fondamentales. Pour ma part, je pense qu’il faut mettre un terme à l’empire. D’autres pensent que la Russie doit se poursuivre sous une forme impériale. En Russie même, depuis 2012, l’opposition est à tous les niveaux sous le contrôle du Kremlin. C’est à ce moment que j’ai décidé de m’exiler. J’étais le premier visé, soit dit en passant, en raison de ma position anti-impériale. Si j’étais resté, j’aurais été arrêté. Mon ami Boris Nemtsov, qui avait la même position que moi, a été assassiné en 2015 à Moscou ; il était favorable à l’indépendance de l’Ukraine. Alexeï Navalny [NDLR : assassiné en prison en 2024] était beaucoup plus nuancé à ce sujet.

Que représentez-vous au sein de l’opposition russe ?

Ceux qui s’opposent à Poutine sont divisés en trois groupes. Je représente le plus petit, disons 10 à 15 % des opposants, mais nous sommes en croissance. Nous aidons activement l’Ukraine à l’emporter, nous récoltons de l’argent pour armer les Ukrainiens et les volontaires russes qui combattent à leurs côtés. Le deuxième groupe, qui fut le plus important mais qui se réduit, est une constellation de partis libéraux et d’organisations non gouvernementales. On y retrouve ceux qui étaient partisans de Navalny. Ils pensent que la guerre est une mauvaise chose mais ils ne veulent surtout pas être impliqués ni d’un côté ni de l’autre. Le troisième est le groupe devenu à mon avis le plus important, avec notamment Mikhaïl Khodorkovski [NDLR : homme d’affaires exilé depuis 2013 après avoir été détenu dix ans]. Ceux-là pensent comme nous que l’Ukraine doit gagner mais contrairement à nous, ils ne veulent pas s’impliquer dans la guerre.

Comment expliquer les voies divergentes empruntées par les Russes et les Ukrainiens, les premiers soutenant les choix de Poutine, les seconds ayant choisi l’Europe ?

Il faut remonter à 1994 pour comprendre ce qui a changé en Ukraine. Le président Leonid Kravtchouk [NDLR : premier chef d’Etat de l’Ukraine après l’indépendance de 1991] a perdu les élections cette année-là face à un candidat prorusse. Les Ukrainiens ont alors assisté à une transition pacifique du pouvoir. Pour eux, c’était une expérience tellement importante ! Ils en ont retenu que leur bulletin de vote avait un véritable impact. Cela a créé un nouvel état d’esprit. C’est pourquoi en 2004, puis en 2014, quand Poutine a tenté de leur imposer des choses, ils ont dit non. Ils veulent rester maîtres de leur destin. Je suis moi-même étonné par leur résilience phénoménale. Ils ont forgé une nation.

Verra-t-on un jour une Russie démocratique ?

La population russe, en raison de nombreux facteurs notamment historiques, a très peu d’appétit pour des notions telles que l’Etat de droit. Après la chute du communisme dans les années 1990, le soutien à la démocratie était surtout lié au désir d’augmentation du niveau de vie pour rattraper l’Occident. Le principal facteur qui pourrait pousser les Russes à reconsidérer leur position géopolitique aujourd’hui serait le refus de devenir un satellite de la Chine, s’ils comprennent que la seule alternative serait de se rapprocher de l’Europe. Mais encore une fois, il faudrait qu’ils y voient leur intérêt matériel, et que la majorité se convainque qu’il est nécessaire pour cela de renoncer aux ambitions impériales.

Vous êtes menacé personnellement. N’avez-vous pas peur lorsque vous venez en Europe ?

De quoi devrais-je avoir peur ? Ou que j’aille, le danger est là. Je croyais New York une ville sûre, mais le département américain de la Justice a révélé en septembre l’inculpation d’un groupe terroriste qui préparait un attentat très probablement contre moi et un autre opposant. J’ai une escorte de sécurité, ici comme à New York. Ce n’est probablement pas une garantie suffisante. Néanmoins, il est hors de question que je me taise. Navalny est mort, Nemtsov est mort mais moi, je suis toujours en vie. Cela me donne une responsabilité.



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Author : Par Luc de Barochez et Adam Hsakou

Publish date : 2026-10-25 16:00:00

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