Toute son histoire familiale l’ancrait au cœur de la France et de ses traditions, mais Ariane Daguin rêvait d’Amérique. Née à Auch, fille d’un grand chef étoilé figure de la gastronomie gasconne, elle quitte le giron familial à 20 ans. Avec 1 500 dollars en poche, Ariane Daguin part comme jeune fille au pair à New York pour suivre des études de journalisme. Sept ans plus tard, elle fonde D’Artagnan, la première entreprise à commercialiser du foie gras frais aux Etats-Unis. Là-bas, on la surnomme la « Doyenne of Duck ». A New York, elle est d’ailleurs aux premières loges lorsque frappe l’horreur du 11 Septembre. Sa carrière américaine, elle, n’en finit pas : comme lorsqu’elle s’occupe des repas de la série Les Sopranos ; ou comme ce jour de 2018, où elle se retrouve invitée à la Maison-Blanche. En 2022, elle cède son entreprise pour 102 millions de dollars.
Mais cette success-story a failli mal se terminer. Quelques années plus tôt, un coup de poignard dans le dos de son associé manque de lui faire perdre son entreprise. Sur le point de baisser les bras, elle prend finalement la décision de contre-attaquer. Ariane Daguin nous raconte comment elle a surmonté cette trahison.
Une interview issue du podcast Anatomie d’une décision, à écouter sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de cet article.
L’Express : Nous sommes en 2005, et un jour, George, votre associé depuis 20 ans déclenche ce qu’on appelle une clause de rachat pour tenter de prendre seul le contrôle de votre entreprise. Il en avait parfaitement le droit puisque cette possibilité figurait dans le contrat qui vous liait. Mais vous découvrez qu’il a assorti cette offre d’un délai de seulement 30 jours. Vous avez donc un mois pour trouver 3 millions de dollars et contrer son offre. Autant dire, mission quasi impossible. Vous êtes sous le choc, prête à jeter l’éponge. Mais quelque chose ou plutôt quelqu’un va vous dissuader de baisser les bras. Racontez-nous.
Ariane Daguin : J’ai eu de grands doutes : c’était fin juin, et tous mes banquiers étaient partis en vacances dans les Hamptons. Et puis j’ai appelé ma fille, qui était déjà partie en Gascogne rejoindre un copain et son fils, et m’attendre pour qu’on aille tous ensemble en Chine. Je lui ai dit : « Bon, d’abord, je ne viens plus. Est-ce que tu veux rester à Auch, est-ce que tu vas aller en Chine ou est-ce que tu veux rentrer aux Etats-Unis ? » Elle m’a dit : « Bien sûr, je vais aller en Chine. » Mais juste après, elle m’a demandé : « Est-ce que tu vas le laisser faire ? Et si moi, un jour, je voulais reprendre d’Artagnan ? » C’est cette petite phrase qui m’a fait tenir, qui m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas lâcher le coup. Et puis, il y a eu quelques petits miracles.
Pouvez-vous nous décrire ce qui s’est passé dans votre tête quand vous avez réalisé que votre associé venait de vous trahir ?
D’abord, je n’avais vraiment aucune idée de ce qui se passait. Je ne l’ai pas vu venir du tout. Il y avait des tensions, c’est sûr. Ça faisait un an qu’il essayait de vendre, qu’il me disait à chaque fois : « Allez, on vend », qu’il essayait de me présenter des acheteurs potentiels, qui n’en étaient pas vraiment, mais bon. Je ne pensais pas qu’on en était là. Et en plus, cette clause en question, je n’avais aucune idée qu’elle existait.
L’avocat nous avait fait signer des papiers pour l’assurance-vie, pour pouvoir, dans le cadre d’un buy-sell, si jamais l’un de nous mourait, reprendre les parts de l’autre. Donc vraiment, je suis tombée des nues. Il a fait ça à un moment assez stratégique. Pour moi, c’était un effondrement. Pendant 20 ans, D’Artagnan, c’était toute ma vie. Quand on est associés, on fait des bêtises, son côté ou ensemble, on fait des erreurs. Mais au moins, on ne les fait pas dans son intérêt personnel et au détriment de l’autre. On les fait parce qu’on ne sait pas faire mieux. Alors que là, c’était une trahison totale. Je suis devenue complètement parano. Pour pouvoir faire ça, il n’avait pas pu agir tout seul. Donc je ne comprenais pas bien.
Vous avez alors 30 jours pour racler les fonds de tiroir. Comment avez-vous réussi à réunir l’argent nécessaire ?
Après le coup de fil avec ma fille, je me suis réveillée et je suis partie à la chasse aux sous. J’avais deux possibilités : le CIC et une banque d’investissement américaine. Le CIC m’offrait un emprunt à un taux d’intérêt plutôt haut. La banque d’investissement américaine me proposait une participation à 20 %, un taux d’intérêt plutôt bas, mais au bout de cinq ans, il fallait tout rembourser. Et ça n’aurait pas été possible. Le banquier du CIC était là pour accompagner les entreprises françaises déjà clientes de la banque aux Etats-Unis. C’est lui qui, finalement, a financé ce qui manquait. Pas les 3 millions, mais pas loin. J’avais raclé les fonds de tiroir, sollicité les copains, la famille, et voilà.
Après une telle trahison, est-il encore possible de faire confiance sur le plan professionnel ?
D’abord, je me suis sentie très seule. Ensuite, je me suis tout de suite entourée de gens plus intelligents que moi. Il fallait absolument que j’aie une équipe à moi. Parmi les anciens, j’ai essayé de comprendre lesquels avaient été dans son camp et lesquels dans le mien. Je me suis vraiment entourée de gens costauds, en particulier au niveau financier. Ça nous a permis de développer la croissance et la boîte beaucoup mieux que si j’étais restée avec lui. Je n’ai absolument aucun regret à ce niveau-là. Mais c’est vrai qu’au niveau de la confiance, ça m’a marquée, c’est sûr.
Quand vous êtes arrivée devant George, on imagine que vous avez dû savourer votre revanche en lui annonçant avoir réuni les fonds nécessaires…
Il était en train de fêter l’anniversaire de sa nouvelle petite copine dans le meilleur restaurant de New York. Je le savais, car nous avions la même secrétaire et la même assistante. Je suis arrivée un peu avant. J’ai commandé deux flûtes de champagne. Le serveur est arrivé à la table de George avec les deux flûtes et une petite enveloppe. Un peu étonné, il prend le champagne, ravi, regarde l’enveloppe, l’ouvre, et là, j’avais écrit : « Non, c’est moi », et signé. Il a regardé partout. A ce moment-là, je suis un peu sortie de l’alcôve et je l’ai salué en souriant. Il faisait quand même une drôle de tête. Pendant plusieurs années, je n’ai pas pu le regarder en face. C’était impossible. On se croisait de temps en temps à quelques cocktails, mais je ne pouvais pas lui parler. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à le regarder en face. Enfin, maintenant, ça va mieux, de l’eau a coulé sous les ponts. Mais quand même, le premier à qui j’ai pensé le jour où j’ai vendu pour 102 millions, c’était lui.
L’histoire s’est finalement bien terminée pour vous puisque vous avez même revendu quelques années plus tard D’Artagnan pour 102 millions de dollars : c’est 20 fois plus que ce que vous proposait votre associé au moment où il tentait de vous évincer. Avec le recul, y a-t-il malgré tout quelque chose que vous auriez fait différemment ?
Non, je ne regrette rien. Peut-être que j’aurais dû me méfier un peu plus tôt. Il y avait quand même des signes qui n’étaient pas trompeurs. Ça faisait vingt ans qu’on réinvestissait tout ce qu’on gagnait dans la boîte pour grandir et nourrir la croissance. Il en avait marre, et moi pas. Ça, je l’avais senti, bien sûr. Mais après vingt ans côte à côte, je n’avais pas senti qu’il était à ce niveau de traîtrise. Le jour où on a signé l’accord et où il est parti avec les 3 millions, je suis restée dans son bureau pour regarder son ordinateur. Il avait effacé tous les e-mails de sa boîte de réception, mais il avait oublié d’effacer les messages envoyés. J’ai passé la nuit à regarder tout ce qui s’était passé, comment il avait été approché par des investisseurs en capital-risque et la façon dont il me traitait, dont il parlait de moi. Ce n’était pas bien. Ça m’a ébranlée.
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Author : Propos recueillis par Laurent Berbon
Publish date : 2026-10-27 16:30:00
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