Invité du podcast de François Lenglet « Pourquoi président(e) ? », diffusé le 25 octobre, Jean-Luc Mélenchon a déclenché une polémique en affirmant que la conception actuelle de la propriété privée « n’est plus supportable ». Pour répondre à la crise du logement et combattre les inégalités de patrimoine, le candidat de La France insoumise (LFI) à la présidentielle juge légitime que, « d’une manière ou d’une autre, on puisse réquisitionner ces espaces ». De quoi faire craindre à certains l’abolition de la propriété privée si Jean-Luc Mélenchon était élu président de la République.
Pour Jean-Philippe Feldman, avocat à la Cour de Paris et ancien professeur des Universités en droit public, les déclarations de Jean-Luc Mélenchon n’ont rien d’une surprise : « Cette séquence montre ce que l’on savait déjà, à savoir que c’est un collectiviste, donc un anti-individualiste radical ». Selon l’auteur d’Exception Française, Histoire d’une société bloquée de l’Ancien Régime à Emmanuel Macron (Odile Jacob, 2020), certaines propositions de LFI visant à réduire le droit de propriété reviendraient à « remettre en cause l’idée selon laquelle l’individu peut disposer librement de son corps, de son travail et du fruit de son activité ». Entretien.
L’Express : Que vous inspirent les propos tenus par Jean-Luc Mélenchon sur la propriété privée et le fait qu’elle ne serait désormais « plus supportable » ?
Jean-Philippe Feldman : Je n’ai pas été surpris, mais beaucoup de réactions passent à côté de ce qu’il a dit. Certains, sur les réseaux sociaux, lui font dire qu’il veut supprimer toute propriété privée. Ce n’est pas exactement son propos, et son discours est en réalité plus ambigu et subtil qu’il n’y paraît. Il faut partir de sa première affirmation, selon laquelle la propriété résulterait de conditions sociales. Dis autrement, Jean-Luc Mélenchon considère la propriété comme une convention, non comme un droit naturel attaché à l’individu. Ici, il s’oppose très directement à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – essentiellement l’article 2 qui fait du droit de propriété un droit naturel imprescriptible et sacré.
Mélenchon parle ensuite de manière assez vague de l’héritage, et de sa proposition de capter tout l’héritage à partir d’un certain montant – comme le proposait le communiste Georges Marchais dans les années 1970. Le problème d’une telle mesure, c’est qu’elle sous-entend que le patrimoine n’appartient pas à l’individu, mais à l’État. On retrouve là une conception tirée de l’Ancien Régime, selon laquelle le roi est propriétaire de tous les patrimoines, et a la bonté d’en laisser une partie à ses sujets. Or, la conception issue de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen postule très exactement l’inverse : le droit de propriété n’est pas un droit « accordé » par l’État à l’individu, mais un droit naturel antérieur à son existence.
Il affirme également qu’en France, presque plus personne ne possède de terres. C’est une énormité ! Il y a dans notre pays à peu près quatre millions de propriétaires de terres agricoles, et 75 % des forêts françaises appartiennent au secteur privé, soit environ 3,5 millions de propriétaires forestiers.
Robespierre lui-même n’était pas favorable à la destruction de la propriété.
Jean-Philippe Feldman
Jean-Luc Mélenchon invoque aussi Robespierre lorsqu’il affirme que la propriété est une liberté « qui a ses propres limites ». Qu’en pensez-vous ?
En disant cela, il dépeint Robespierre comme une sorte de proto-communiste. Mais le révolutionnaire, qui était certes très soucieux des questions d’égalité, était néanmoins favorable au droit de propriété, et plus précisément à une république de petits propriétaires contre les grandes propriétés. En 1848, lors d’un débat sur le droit au travail à l’Assemblée constituante, Tocqueville a fait un magnifique discours contre le socialisme et pour le droit de propriété. Il rappelait aux Mélenchon de l’époque, qui peuplaient l’extrême gauche de l’Assemblée, que Robespierre lui-même n’était pas favorable à la destruction de la propriété.
Sur la question des « limites » de la propriété, c’est là encore difficile à commenter car très flou : Mélenchon ne donne aucune précision sur la nature de ces limites. D’autant que le droit de propriété, même s’il était imprescriptible et sacré aux yeux des révolutionnaires, a en fait toujours été limité. Dans certaines conditions, fussent-elles contestables, on reconnaît à l’État un droit de réquisition ou d’expropriation. Dans les articles du Code civil de 1804, on retrouve environ 70 cas de figure où des limitations du droit de propriétés sont justifiées.
Dans la dernière version de « L’avenir en commun », le programme de La France insoumise, on trouve quelques exemples de limitations, comme l’interdiction d’expulser sans relogement un locataire qui ne s’acquitte pas de ses loyers, ou encore la volonté d’ »empêcher le droit de propriété privée de prévaloir sur la protection de l’eau, de l’air, de l’alimentation, du vivant, de la forêt, de la santé et de l’énergie ». Ne s’agit-il pas de cas où une conception moins absolue du droit de propriété pourrait légitimement s’appliquer ?
Ces propositions expliquent pourquoi Jean-Luc Mélenchon veut passer à la Sixième République. Dans le cadre de la Cinquième, avec la Constitution telle qu’elle existe aujourd’hui, ce serait très compliqué de mettre en application ce programme. Par exemple, les réquisitions auxquelles il fait référence ne respecteraient pas la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, pas plus que la jurisprudence du Conseil constitutionnel. Même constat pour l’accaparement des héritages au-delà d’une certaine limite, qui ne passerait pas les fourches caudines du Conseil constitutionnel. Il faudrait donc une réforme majeure de la Constitution.
Et sur le fond ?
Ces limitations du droit de propriété sont très dangereuses, car elles remettent en cause l’idée selon laquelle l’individu peut disposer librement de son corps, de son travail et du fruit de son activité. La protection de la propriété est fondamentale pour donner une portée concrète à la liberté individuelle. Pouvoir conserver une épargne, posséder un outil de travail ou disposer d’un lieu à soi permet aux individus de conduire certains projets sans avoir à demander une autorisation à quelconque autorité. C’est cet espace d’autonomie qui, entre autres, matérialise la liberté de l’individu vis-à-vis de la collectivité. Prenez un exemple simple : si quelqu’un essaie de vous voler votre montre dans la rue, vous allez spontanément vous défendre, car vous considérez que cette montre vous appartient, et qu’autrui ne peut pas s’en emparer à sa guise. Ce réflexe montre bien que la propriété est consubstantielle à l’individu.
Il existe enfin un argument plus utilitariste, selon lequel la propriété rend l’activité humaine plus efficace et favorise la prospérité. Simplement parce qu’un individu à qui l’État peut prendre le fruit de son travail n’est pas incité à produire. Comme disent certains économistes, les anticipations rationnelles ne jouent plus efficacement.
Jean-Luc Mélenchon est un collectiviste, un anti-individualiste radical.
Jean-Philippe Feldman
Que dit cette conception de la propriété privée de la façon dont Jean-Luc Mélenchon conçoit l’individu et son rapport à la collectivité ?
Cette séquence montre ce que l’on savait déjà, à savoir que Jean-Luc Mélenchon est un collectiviste, donc un anti-individualiste radical. C’est quelqu’un qui n’a aucun respect pour l’individu et considère qu’il est naturel, au nom de l’égalitarisme et du collectivisme, de faire prévaloir sur l’individu des entités collectives. C’est un néocommuniste, ou plutôt un trotskiste mal dégrossi.
On peut d’ailleurs lier ses considérations sur la propriété privée à d’autres aspects de son programme, comme sa volonté d’inscrire dans la Constitution le droit au travail et au logement. Ces positions révèlent une conception collectiviste du rôle de l’État, qui se fonde sur la confusion entre « droits-libertés » et « droits-créances ». Les premiers – liberté d’opinion, d’expression, de déplacement, d’entreprendre, droit de propriété, etc. – protègent une sphère d’action individuelle contre l’intervention de la puissance publique : ils imposent d’abord à l’État de s’abstenir. Les seconds – droit à l’emploi, à la santé, au logement, etc. – sont des créances que l’individu détiendrait sur la collectivité, qui exigent de l’État qu’il agisse et finance ces droits. C’est la différence entre avoir le « droit de » et avoir le « droit à ».
Le problème, c’est que ces deux logiques peuvent se heurter : pour honorer une prétendue créance à sa charge, l’État doit prélever, réglementer, donc contraindre d’autres individus. Dans le cas du droit au logement par exemple, la proposition de Mélenchon de réquisitionner des bureaux de la Défense pour les transformer en logement pour étudiants, ne peut se faire que si l’État empiète sur les droits et libertés des propriétaires. Donner à cette prétendue créance une force constitutionnelle et la rendre « effective », c’est faire du droit au logement une arme opposable au droit de propriété. C’est la raison pour laquelle du point de vue des libéraux, ce droit-créance est un faux droit. On connait la célèbre citation de Frédéric Bastiat, vers la fin des années 1840 : « L’État est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »
Mais il est certain que du point de vue des hommes politiques, il est beaucoup plus facile de promettre aux électeurs que « l’État » va leur fournir « gratuitement » un logement, un travail, l’accès à la sécurité sociale, et bien d’autres choses. Or cette promesse se fonde sur une omission fondamentale : l’Etat n’a pas de corne d’abondance ; ce qu’il donne d’une main à un citoyen, il le prend à d’autres citoyens de l’autre, et c’est d’autant plus coûteux qu’il faut par surcroît payer ses frais de fonctionnement !
Vous avez publié en 2020 un livre pour comprendre les origines du blocage de la société française. Alors que le pays traverse une crise sociale, politique et budgétaire, quel regard portez-vous sur la France de 2026 ?
L’objectif de cet ouvrage était de montrer, dans la perspective des historiens du temps long, qu’il y avait des connexions entre notre situation actuelle et le passé. J’ai essayé de comprendre d’où vient l’étatisme français. Certains de mes amis libéraux pensent que les problèmes de la France viennent de 1936 (Front populaire), 1944 (la Libération) ou 1981 (victoire de François Mitterrand).
La France est un pays de « révolutionnaires conservateurs ».
Jean-Philippe Feldman
J’ai au contraire tenté de démontrer qu’ils viennent de beaucoup plus loin : de l’Ancien Régime. En 1903, l’écrivain « socialiste libéral » Émile Faguet écrivait déjà que « tous les Français sont étatistes ». Avant lui, Alexis de Tocqueville dressait un premier diagnostic dans L’Ancien Régime et la Révolution (1856), et le libéral conservateur Paul Leroy-Beaulieu, dans son Traité de la science des finances, dont la dernière édition date du début du XXe siècle, décrivait déjà une fiscalité française particulièrement élevée. Si d’autres pays, comme l’Italie, pouvaient avoir des impôts très lourds à l’époque, la France se situait dans le haut du panier. Les problèmes que nous rencontrons aujourd’hui – le poids de l’État, de la fiscalité, de la dette -, ne sont donc pas apparus hier ; ils sont consubstantiels à notre histoire, plus ou moins évidemment suivant les périodes.
Je reprends la notion de « société bloquée » au sociologue Michel Crozier, et la rapproche de la « tyrannie du statu quo » décrite par l’économiste américain Milton Friedman. Dans son livre de 1984 (Tyranny of the Status Quo), écrit avec son épouse Rose Friedman, il expliquait que la révolution conservatrice de Ronald Reagan n’avait pas pleinement réussi parce qu’elle rencontrait la résistance de groupes opposés à la libéralisation. En France, cette tyrannie prend une forme particulière, car nous sommes un pays de « révolutionnaires conservateurs ». On manifeste, on réclame, mais on redoute que les choses changent.
Cela tient selon moi à la place des privilèges. Je ne parle pas des privilèges des riches, au sens où l’entend un Jean-Luc Mélenchon, mais de ceux d’un très grand nombre d’individus, aux revenus les plus divers, qui se cramponnent à des protections et à des avantages distribués par l’État. C’est cela, pour moi, la tyrannie du statu quo : rien ne change car tout le monde se bat pour conserver ses petits privilèges. Il faut donc convaincre nos concitoyens que ce vers quoi nous devons aller, au contraire, c’est une vraie libéralisation, que la perte de ces petits privilèges se fera au profit de davantage de liberté et de prospérité.
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Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-10-27 18:00:00
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