L’Express

Du fiasco des gilets jaunes au 17 octobre : le renseignement territorial, mal-aimé de la sécurité intérieure

Dans son bureau tard le lendemain du 17 octobre, un préfet se désespère. « C’est une sacrée défaite », souffle ce professionnel du maintien de l’ordre. Elle est quantifiable : un écart de 300 000 personnes entre la mobilisation prévue par le renseignement (200 000) et le nombre réel de manifestants (500 000). Emmanuel Macron a dénoncé « des défaillances d’anticipation et de renseignement ».

Pour l’exécutif, la direction nationale du renseignement territorial (DNRT), les yeux de l’Etat dans les départements, a été frappée de cécité. Les critiques déjà émises au moment des gilets jaunes ou de l’assassinat de Samuel Paty refont surface : l’agence aurait du mal à percevoir les « signaux faibles » des grands mouvements sociaux et à prévenir les décideurs en conséquence. Le mal est ancien. Dix-huit ans après la dissolution des mythiques RG, les renseignements généraux, le vide n’est pas comblé. « Nous courons après une capacité de renseignement sociétal que l’on n’a plus depuis les années 2000. On est tous un peu nostalgiques des RG », avoue un préfet en poste dans l’Est de la France.

Les mal-aimés

Héritière ingrate, la DNRT est la candidate idéale à la critique. « Ce sont les mal-aimés de la sphère sécuritaire. Côté police-gendarmerie, on estime qu’ils ne sont pas dans l’opérationnel et qu’ils ne prennent pas les coups. Côté renseignement, on pense qu’ils ne s’occupent que du menu fretin », schématise un ancien conseiller élyséen. Les agents du renseignement territorial seraient nos Slow Horses, à l’image des « tocards » de la série britannique dépeignant les aventures d’agents secrets ratés mis au placard dans une annexe du contre-espionnage.

Leur difficulté à évaluer le nombre de manifestants dévoile une faiblesse : le manque d’interlocuteurs fiables de la DNRT face à l’affaiblissement des corps intermédiaires. De l’avis des préfets interrogés, le renseignement territorial est particulièrement efficace dans le suivi des crises agricoles ou des plans sociaux locaux – deux cas où ils piochent leurs sources chez les syndicats. Mais il est à la peine avec le mouvement actuel, qui refuse « tout type d’organisation » : « Ça rend forcément l’établissement de contacts beaucoup plus difficile – ici, personne ne veut être le chef », remarque un préfet du nord de la France. Un problème que reconnaît une source proche du service : le RT a été « touché directement dans la capacité d’analyse » de ces mouvements.

Eléments chiffrés

Pour compenser, depuis les gilets jaunes, les agents du RT se sont tournés vers Facebook. « Mais avoir des milliers de gens intéressés par un événement sur Internet ne se traduit pas forcément dans la rue, et inversement », observe une source sécuritaire. En février 2022, les « convois de la liberté », mouvement de contestation contre les mesures sanitaires liées au Covid-19, avaient fini par s’éteindre d’eux-mêmes, malgré leur visibilité sur les réseaux sociaux. L’utilisation accrue de messageries chiffrées – de WhatsApp à Telegram – ou de serveurs discrets comme Discord complexifie la situation.

Une chose a pourtant été bien perçue par les renseignements territoriaux : la possibilité de violences accrues le 17 octobre. Dans une note produite la veille, la DNRT mettait en garde contre « une convergence de radicalités et l’absence de planification et d’encadrement du mouvement (faisant) craindre des actions éruptives, peu préparées et offensives ». Ses agents alertaient sur un « risque de violences urbaines élevé, notamment dans l’après-midi du 17 octobre », assorti de « dégradations » et de « pillages ». « Il y a le renseignement et ceux qui l’interprètent. Il faut être équitable et ne pas tout mettre sur le dos du renseignement », souligne l’ancien préfet des Yvelines Jean-Jacques Brot, qui insiste : « Les policiers ont besoin d’être guidés par la centrale et par leur préfet. Sans quoi ils ne peuvent pas savoir où chercher ». Mais l’administration a également besoin d’éléments chiffrés pour ajuster son dispositif de sécurité.

Une « erreur philosophique fondamentale »

Vanté pour son expertise en matière d’extrémisme violent, le renseignement territorial a du mal à pénétrer les sphères d’ultragauche, ces « spécialistes de la dissimulation », pour reprendre l’expression d’un préfet. « C’est un milieu très fermé, qui se méfie de la figure du flic. Le policier lui-même n’a pas l’habitude de les fréquenter », poursuit un autre. Ce qui pourrait expliquer pourquoi le changement de stratégie de l’ultragauche a été tardivement perçu le 17 octobre. D’habitude, les black blocs interviennent en fin de manifestation. Ce jour-là, les premières actions des militants radicaux ont commencé très tôt, parfois dès l’aube, comme à Marseille.

Pour certains observateurs, cette surprise vient d’une compréhension parcellaire de l’univers politique dans lequel évolue l’ultragauche. « Il n’y a jamais eu de frontière étanche au sein de la gauche radicale et même de la gauche tout court, pas plus qu’il n’y en a au sein de la droite radicale et de la droite tout court. Si vous n’avez pas connaissance de la grammaire de ces milieux, vous passez au travers de ce qui se passe vraiment », estime un préfet de l’Ouest, qui regrette une « erreur philosophique fondamentale ».

Une « limite stricte »

Si la nostalgie des RG est vivace, elle n’a pas fait oublier l’un des plus gros scandales du service : celui qui a frappé Yves Bertrand, à leur tête de 1992 à 2004. L’ancien patron a scrupuleusement rempli 23 carnets de notes comprenant des détails personnels (de l’orientation sexuelle à la fiscalité) de personnalités politiques. Pour obtenir ces informations, « le patron des RG pouvait compter sur une poignée de fonctionnaires dévoués, des barbouzes et quelques journalistes affidés, parfois rémunérés », décrivait un article du Point en 2008. Cette année-là, ce scandale précède leur dissolution. Le renseignement territorial, lui, a l’interdiction d’enquêter sur les personnalités politiques ou d’en parler dans ses notes.

« Mon service n’est pas compétent pour le suivi des représentants et des structures […]. Aujourd’hui, le suivi des partis politiques et de la sphère privée de leurs membres est formellement exclu de notre compétence », a souligné Bertrand Chamoulaud, directeur de la DNRT, lors d’une audition devant l’Assemblée nationale en décembre 2025. Raphaël Arnault, cofondateur du collectif antifasciste de la Jeune Garde, ne pourrait par exemple pas être suivi par le renseignement territorial depuis son entrée à l’Assemblée nationale. « C’est une limite stricte », insiste une source sécuritaire.

La question des violences urbaines

Egalement chef de file de la communauté du renseignement en matière de violences urbaines, le service est particulièrement en difficulté. En 2018, il n’a pas vu venir la crise des gilets jaunes. Ni les huit jours d’émeutes qui ont suivi la mort de Nahel, tué par un policier à Nanterre le 27 juin 2023. « Il reste extrêmement difficile de prédire ce type d’événement. Dans les années 1990-2000, les RG avaient tenté de créer une échelle des violences urbaines, afin de savoir quel type d’événement pourrait faire boule de neige. Mais ce n’était pas très concluant », témoigne un ancien commissaire.

Un angle mort vient compliquer la tâche de la DNRT : celui des quartiers populaires. « Ce service est monté en puissance dans les années de plomb des attentats, mais a perdu en compétences sur l’anticipation des violences urbaines. Ils n’ont pas d’antenne dans les quartiers », note un haut fonctionnaire à la longue carrière dans la préfectorale. Difficile d’autant que beaucoup d’émeutiers venaient de ces quartiers, selon des observations… du renseignement territorial. Le service dit travailler sur ce sujet, sans préciser comment.



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Author : Alexandra Saviana

Publish date : 2026-10-29 04:45:00

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