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« Nous sommes dans ce que même la science-fiction n’osait pas imaginer » : l’Amérique de Donald Trump vue par Jean-Michel Blanquer

Que dirait Tocqueville s’il se réveillait aujourd’hui et découvrait l’Amérique de Donald Trump ? C’est l’exercice de pensée auquel se livre Jean-Michel Blanquer, sur le mode de la prosopopée, dans son dernier essai La Démocratie et la fureur (Plon, paru le 8 octobre). « Tocqueville serait vraisemblablement choqué », explique à L’Express l’ancien ministre de l’Education nationale, pour qui l’auteur de L’Ancien Régime et la Révolution (1856) aurait aussi des choses à dire sur l’état de la France, qui traverse ces dernières semaines une crise profonde de sa démocratie. Entretien.

L’Express : Pour comprendre l’Amérique contemporaine, vous avez choisi de faire parler Alexis de Tocqueville. Pourquoi ?

Jean-Michel Blanquer : J’ai toujours été un lecteur et un admirateur de Tocqueville. C’est un auteur majeur de l’histoire de la pensée, très estimé aux Etats-Unis et un peu trop sous-estimé en France. La démarche par laquelle il a observé l’essor de la démocratie en Amérique dans les années 1830 vaut encore aujourd’hui.

Les tendances actuelles de la démocratie américaine, inquiétantes, doivent être analysées, car nous savons bien que tout ce qui se passe aux Etats-Unis a un impact sur le reste du monde. Mais pour comprendre ce qui se joue de l’autre côté de l’Atlantique, il faut dépasser la simple actualité – qui est étourdissante. Ce livre était l’occasion de prendre du recul, de mettre les choses en perspective, pour dresser un bilan non seulement de la situation américaine, mais aussi de la démocratie au XXIe siècle.

Que penserait Tocqueville s’il se trouvait confronté à la démocratie américaine de 2026 ?

Il verrait que certaines de ses prédictions se sont réalisées, particulièrement celles sur l’individualisme et le risque d’une société standardisée, caractérisée par le repli sur soi. Il considérait cet individualisme, qui était l’une de ses obsessions, comme un problème inhérent à l’essor de la démocratie.

J’ai donc tendance à penser qu’il verrait l’entropie démocratique, ce risque de fragmentation de la société, comme devant être équilibré par le principe républicain. Celui-ci renvoie plutôt au commun, au contrat social, aux devoirs civiques : autant de choses qu’il avait admirées dans la démocratie locale américaine et qui existent toujours, mais se sont affaiblies. Il plaiderait pour un renforcement républicain afin d’affermir la démocratie.

Certains aiment à voir dans la présidence de Donald Trump un accident de l’histoire américaine. Quel regard Tocqueville porterait-il sur le fait que ce pays, né d’une révolte contre l’arbitraire, ait pu réélire un président qui a encouragé l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021 ?

Le fait que Donald Trump ait été élu deux fois montre bien qu’il ne s’agit pas d’un accident de l’histoire, ou d’un épiphénomène. C’est une tendance profonde, qui remonte à des traditions anciennes aux Etats-Unis, déjà visibles au XIXe siècle. Je pense notamment à Andrew Jackson, qui était président lorsque Tocqueville a accompli son voyage outre-Atlantique, et qui est considéré comme le premier président populiste de l’histoire des Etats-Unis. On le compare souvent à Trump, et lui-même s’en réclame. Tocqueville retrouverait quelque chose de familier dans la texture de Donald Trump : il n’y verrait pas quelque chose de radicalement nouveau, mais plutôt une adaptation au temps actuel d’une vieille tendance.

En ce qui concerne l’assaut du Capitole, Tocqueville serait vraisemblablement choqué. C’est une aberration totale dans l’histoire américaine, ce pays que nous croyions immunisé contre les atteintes à la séparation des pouvoirs. Sur ce point, en faisant parler Tocqueville, j’invoque également Montesquieu, qui était vraiment son père spirituel. Ce sont vraiment les deux grandes figures françaises de la psyché publique américaine.

Selon vous, Tocqueville aurait vu dans le pouvoir trumpien une « tentation monarchique et dynastique ». Pourquoi ?

Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville compare sans cesse la démocratie américaine aux régimes monarchiques et aristocratiques européens. Mais cette classification, qui avait été évacuée au XXe siècle au profit de la distinction entre démocratie et totalitarisme, réapparaît aujourd’hui. On se rend compte qu’au sein même d’une démocratie, des tendances monarchiques ou aristocratiques peuvent ressurgir : c’est le cas aux Etats-Unis.

Donald Trump n’hésite pas à se dépeindre en roi : d’ailleurs, il voit dans son fils Donald Trump Jr un éventuel successeur. On peut aussi voir qu’il a autour de lui une sorte de cour, et qu’il s’entoure d’une aristocratie de la tech, avec le « duc Musk » et le « baron Peter Thiel ».

Votre dernier chapitre porte sur la « ploutocratie » et sur les liens entre le président américain et les puissants de la tech. Est-ce une forme de capitalisme de connivence ?

Oui. Il y a actuellement aux Etats-Unis une forme de trahison des principes mêmes du libéralisme et du capitalisme. Sur le libéralisme, je fais bien sûr référence aux multiples violations de la séparation des pouvoirs.

Quant au capitalisme, il s’est construit contre les monopoles. Or, on voit bien qu’il y a eu des concentrations ces dernières années. On peut comparer avec ce qui s’était passé à l’époque pour les chemins de fer, ou avec les compagnies d’électricité de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. A un moment, les créateurs de ces entreprises sont devenus de véritables puissances à l’intérieur des Etats-Unis. Finalement, le pouvoir politique a su imposer sa logique, notamment en brisant les monopoles lorsque cela était nécessaire.

Aujourd’hui, on voit que quelque chose s’enraye avec la concentration des richesses, qui pose un problème économique, social, mais aussi politique, puisque certains individus sont désormais plus puissants qu’un Etat. Elon Musk, par exemple, peut influer sur la guerre entre l’Ukraine et la Russie en appuyant sur un bouton de Starlink. Nous sommes dans ce que même la science-fiction n’osait pas imaginer.

Les élections des midterms vont se tenir le 3 novembre. Elon Musk est le premier donateur, et l’industrie de l’IA y aurait injecté plus de 125 millions de dollars. Est-ce aussi cela, l’aristocratie de la tech ?

Le régime juridique du financement de la vie politique aux Etats-Unis est surprenant puisque les dons aux candidats sont plafonnés, mais des comités de financement politiques (les « PAC ») peuvent se constituer au service d’intérêts particuliers, sans aucune limitation de dépenses… La jurisprudence de la Cour suprême , au nom de la liberté d’expression, empêche d’envisager un plafonnement efficace. Cela génère évidemment un risque d’inégalité et de corruption. La capacité à lever des fonds est devenue un indicateur politique.

Dans ce cadre, les barons de la Tech forment donc une sorte de nouvelle aristocratie. Donald Trump a semblé vouloir et pouvoir les maîtriser par l’esprit de cour au début de son mandat, à l’image de Louis XIV à Versailles. Aujourd’hui, ils ressemblent plutôt à des princes féodaux capables d’imposer leurs volontés dans tous les domaines par l’énormité de leurs moyens.

La Constitution américaine est encore debout.

Jean-Michel Blanquer

Les Etats fédérés et la Cour suprême ont bloqué le décret de Donald Trump voulant restreindre le vote par correspondance (le président américain y voit une cause de sa défaite en 2020). La décentralisation que Tocqueville admirait est-elle le dernier rempart contre la tentation monarchique que vous décrivez ?

Le principe de séparation des pouvoirs est abîmé mais il n’est pas mort. A l’échelle horizontale (exécutif , législatif et judiciaire) comme à l’échelle verticale (Etat fédéral et Etats fédérés), il a été très ébranlé par la pratique constitutionnelle trumpienne. Ce fut notamment le cas avec les « Executive orders », qui ont permis à Trump d’aller au-delà de ses pouvoirs constitutionnels.

Pour autant, la Constitution américaine est encore debout et son respect dépend totalement des acteurs. Montesquieu l’expliquait déjà dans L’esprit des lois, dont le titre était tout un programme. Trump a connu des désaveux judiciaires, comme dans le cas des droits de douane, et des résistances locales. C’est vraiment une question de rapport de force.

Les sondages promettent aux démocrates la Chambre, et peut-être le Sénat. Si Donald Trump perd le Congrès le 3 novembre, peut-on y voir la preuve que la démocratie américaine sait encore corriger ses tentations monarchiques ?

Les institutions américaines ressemblent en ce moment à un gratte-ciel secoué par un tremblement de terre. Il bouge, vacille, penche dans tous les sens, mais n’est pas encore tombé. Je pense qu’il ne s’écroulera pas, mais qu’il restera ed très grosses fissures, qu’il faudra réparer. N’oublions jamais que la Constitution américaine est littéralement ce qui a créé les Etats-Unis. Elle est donc sacrée et irremplaçable. Mais son esprit a besoin d’être retrempé dans un peu de vertu.

Pour répondre à votre question : cela dépendra beaucoup de l’évolution des partis politiques. La radicalisation du Parti républicain, qui vient de loin avec le Tea party, et a été accentuée par Trump, s’accompagne d’une radicalisation du parti démocrate où l’on voit s’imposer actuellement des personnalités d’extrême gauche. Aux Etats-Unis comme ailleurs, cette polarisation n’amène rien de bon. Cela tue l’esprit des institutions .

On le voit par exemple au Congrès où les clivages partisans sont devenus des freins aux compromis dont la démocratie a besoin pour respirer. Que Donald Trump dispose de « majorités automatiques » au Congrès, grâce à sa maîtrise du Parti républicain, a annihilé un aspect important de la séparation des pouvoirs.

Venons-en à la France. Dans un discours prononcé à l’Assemblée constituante le 12 septembre 1848, lors d’un débat sur le droit au travail, Tocqueville dénonçait : « accumulant dans ses mains tous les capitaux des particuliers, l’État devient enfin le propriétaire unique de toutes choses. Or, cela c’est le communisme ». Ne serait-il pas pris d’un vertige en découvrant que les dépenses publiques en France représentent aujourd’hui 57 % du PIB ?

Vous avez raison de dire que Tocqueville n’est pas seulement l’auteur de De la démocratie en Amérique, qui est un écrit de jeunesse qui lui a permis d’entrer dans le grand monde, d’être élu à l’Académie, et de devenir un personnage public, ce qui l’amènera par exemple à exercer la fonction de ministre des Affaires étrangères. Il a aussi vécu la révolution de 1848, ce qui lui ouvre les yeux sur le socialisme et même le projet communiste. Nous avons malheureusement peu d’éléments sur ce que Tocqueville pensait de Karl Marx, bien qu’ils aient été contemporains.

Quand on lit ses Souvenirs et ses discours à la Chambre, on retrouve cette inquiétude tocquevillienne pour la liberté, qui constitue un fil conducteur permanent de sa pensée. Tocqueville était très vigilant à l’égard d’un développement excessif de l’Etat. Cela culmine dans son dernier livre, qu’il n’a pas eu le temps d’achever, L’Ancien Régime et la Révolution. Comme tout ce qu’il écrivait, c’est un livre d’équilibre, où il montre avec brio que la construction de l’Etat en France s’est opérée dans la continuité davantage que dans la rupture entre la période de l’Ancien Régime et la Révolution.

La révolte des lycéens intervient au moment où la France fait face à une grave crise budgétaire et à une dérive importante de sa dette. Dans L’Ancien régime et la Révolution, Tocqueville écrivait notamment : « Le gouvernement ayant pris ainsi la place de la Providence, il est naturel que chacun l’invoque dans ses nécessités particulières. Aussi rencontre-t-on un nombre immense de requêtes qui, se fondant toujours sur l’intérêt public, n’ont trait néanmoins qu’à de petits intérêts privés ». Cette grille de lecture est-elle pertinente pour comprendre ce que nous vivons aujourd’hui en France ?

Tocqueville avait admirablement compris la mécanique d’élargissement de la circonférence de l’Etat. Depuis, les domaines relevant de sa sphère d’action n’ont cessé de croître, sans que cela améliore la qualité des services publics et la satisfaction de la population. Même quand les réponses publiques sont réussies, l’attente citoyenne peut croître plus fortement que la réponse de l’Etat. C’est aussi cela que j’appelle l’entropie démocratique : on assiste à une augmentation de l’insatisfaction, non parce que l’efficacité de l’Etat baisserait (ce qui en plus peut arriver…), mais parce que les attentes augmentent en permanence.

En France, nous avons tendance à tout attendre de l’Etat, et les gouvernements peuvent avoir tendance à chercher à résoudre tous les problèmes qui se présentent dans la société. Or, dans la société de l’information où nous sommes entrés, tous les problèmes sont visibles, transparents, objets de commentaires, et l’Etat se trouve de ce fait engagé dans une course sans fin à la résolution des problèmes, qui ne peut elle-même donner pleinement satisfaction. Cela participe à saper la légitimité de l’Etat et par ricochet, celle de la démocratie. On est là, une fois encore, dans des problématiques totalement tocquevilliennes.

En France comme aux Etats-Unis, les démocraties libérales font face à des difficultés internes grandissantes. En parallèle, le régime autoritaire chinois exerce un certain pouvoir de séduction. Tocqueville ne serait-il pas inquiet pour l’avenir de nos démocraties libérales ?

Tocqueville avait théorisé la marche inexorable de nos sociétés vers la démocratie, qui se traduisait par la poursuite de l’égalité des conditions. Cette assertion a pu sembler vraie jusqu’à une période récente. Aujourd’hui, elle est largement remise en cause. Tocqueville s’en étonnerait certainement. Peut-être se dirait-il que nous sommes entrés dans un nouveau cycle.

Pour Tocqueville, la démocratie tire tout de même une supériorité de son système de délibération.

Jean-Michel Blanquer

En tout cas, la marche en avant démocratique est grippée, et c’est ce qui m’a poussé à écrire ce livre, pour analyser les menaces qui pèsent sur nos démocraties. Tocqueville en avait vu certaines, par exemple dans le rapport au temps des démocraties et des autocraties. Il existe une forme de myopie démocratique consubstantielle à la démocratie : l’alternance politique crée des zigzags, tandis que les régimes autoritaires peuvent planifier, avoir le sens du long terme. Ces régimes semblent plus efficaces.

Mais Tocqueville, comme Aristote avant lui, nous dit que cela constitue certes une faiblesse à court terme, mais qu’en général, la démocratie tire tout de même une supériorité de son système de délibération. Nous avons plusieurs exemples où les régimes autoritaires semblent mieux se débrouiller dans les grandes crises, avant que les démocraties, dans un second temps, ne se révèlent plus efficaces.

L’exemple typique est la Seconde Guerre mondiale : un totalitarisme l’emporte d’abord, puis est écrasé, notamment par les Etats-Unis et les démocraties en lutte. Pendant la crise du Covid, on a aussi beaucoup parlé du modèle chinois, et nous étions très critiques quant à la capacité des démocraties à faire face à la crise. Dans la durée, nous avons vu que les Chinois pouvaient prendre, de manière autoritaire, des décisions contre-productives, tandis que notre débat démocratique a finalement accouché d’un pilotage plus fin. C’est ainsi que nous, Français, avons beaucoup moins fermé les écoles que le reste du monde, et a fortiori que les Chinois.

Il faut toujours garder à l’esprit que la démocratie ne doit pas être synonyme de faiblesse : le sens de l’équilibre et de la modération ne signifie pas la mollesse. C’est cela, l’esprit républicain : donner de la force à la liberté.



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Author : Baptiste Gauthey

Publish date : 2026-10-28 15:00:00

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