L’Express

« Il faut s’attendre à une nouvelle dérive budgétaire aux Etats-Unis » : les scénarios de l’économiste Raphaël Gallardo

Après ces élections de mi-mandat américaines qu’il qualifie volontiers d' »historiques », Raphaël Gallardo, le chef économiste de la société de gestion Carmignac, fin connaisseur des Etats-Unis, décrypte les conséquences du basculement du Congrès en faveur des démocrates.

L’Express : Hausse des prix de l’essence et rejet de l’IA : le succès démocrate aux midterms peut-il se résumer à ces deux phénomènes constatés en 2026 ?

Raphaël Gallardo : Disons que ces arguments se sont ajoutés dans la colonne « anti-Trump » depuis le début de l’année. L’augmentation du prix à la pompe résulte de la guerre lancée en Iran par les Etats-Unis et la fronde contre les data centers a vraiment pris de l’ampleur ces derniers mois, comme en atteste l’explosion du nombre de moratoires.

Mais il faut aussi lire dans ces résultats électoraux les effets des droits de douane sur le coût de la vie, de la collusion avec la Russie, du dossier Epstein, de la corruption sans borne de Donald Trump et de son entourage. Je pense aussi que la campagne du président républicain a été catastrophique, avec des discours absurdes expliquant que la crise du pouvoir d’achat était une invention des démocrates et des remarques totalement déplacées.

Il est apparu complètement déconnecté de l’électeur médian, comme lorsqu’il a fait valoir les milliards de dollars engrangés par les compagnies pétrolières pour relativiser la hausse du prix de l’essence pour les ménages. Sa politique de lutte contre l’immigration et les expulsions totalement arbitraires lui ont aussi fait perdre le vote de nombreux Latinos.

Avez-vous été surpris que l’aversion pour l’IA et les data centers joue un tel rôle dans cette campagne, dans le pays le plus en pointe sur l’innovation ?

Donald Trump a beau être le président le plus pro business du monde, il a surtout été acheté par les patrons de la tech : Elon Musk, Mark Zuckerberg… Il leur doit son élection en 2024. Tout le monde s’est rangé derrière lui, avec des donations gigantesques à ses campagnes et à ses projets personnels.

Ensuite, certains n’ont plus joué la même partition : le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, a déclaré que l’IA était inarrêtable, qu’elle allait détruire nos emplois, et même potentiellement la planète… Quant aux data centers, ils provoquent la classique réaction Nimby, Not in my backyard : personne n’en veut près de chez soi. L’Ohio, où le parc représente 1,2 gigawatt, est l’Etat où les prix de l’électricité montent le plus vite, alors que près de 18 gigawatts supplémentaires sont en projet.

A l’électricité s’ajoute la pression sur l’eau, le foncier, le bruit… Les démocrates ont surfé sur ce rejet, avec succès. Parmi les Etats où la construction de data centers s’annonce la plus importante, trois ont basculé dans le camp démocrate : le Texas, où 93 gigawatts doivent être développés, la Géorgie et l’Ohio.

Avec un Congrès à majorité démocrate, le déploiement des data centers pourrait-il être freiné ?

Cette décision n’est pas prise au niveau fédéral. Il y a une myriade d’échelons inférieurs au sein des Etats. Ce sont les comtés et les villes qui gèrent l’équivalent de notre plan d’occupation des sols. Ensuite, des commissions locales sont chargées de la régulation de l’énergie. Le gouverneur, lui, nomme les commissaires de ces agences. C’est ici que des changements de cap peuvent intervenir. A ce stade, la majorité est en train de changer dans quatre Etats : le Texas, la Géorgie, l’Ohio et l’Iowa.

Un éventuel revirement en la matière prendrait donc quelque temps à se matérialiser ?

Oui. Même si Donald Trump lui-même a écrit sur les réseaux sociaux que tout bien réfléchi, il estimait que, pour obtenir un permis de construire, il fallait que les data centers produisent leur propre électricité et en revendent au réseau local… Alors qu’il avait promis zéro régulation sur l’IA et cherché à faire passer une loi qui retirait cette prérogative aux Etats.

Dans quels autres domaines ce contre-pouvoir démocrate au Congrès pourrait-il infléchir la politique américaine, domestique et internationale ?

La politique étrangère va rester entre les mains de Donald Trump, le Congrès a peu de leviers, même dans le cadre d’opérations militaires. Il existe bien une loi, votée après la guerre du Vietnam en 1973, qui contraint le président à stopper une intervention extérieure sous un délai de soixante jours, extensible à quatre-vingt-dix jours, mais en pratique elle n’a jamais contraint l’action de l’exécutif, le dernier exemple étant l’intervention d’Obama en Libye en 2011.

En matière de politique commerciale, la Cour suprême lui avait coupé les ailes en février, mais il avait trouvé les moyens de la contourner en invoquant différents textes pour appliquer ses droits de douane. On entend dire ces temps-ci qu’il est proche d’un accord avec le Canada. Je pense que maintenant il va s’en prendre à l’Europe, non plus sur l’industrie mais sur les services numériques.

S’agissant du budget, il peut encore faire voter une loi avec l’appui des républicains pendant ce qu’on appelle la lame duck session, période qui précède la prise de fonction du nouveau Congrès, le 5 janvier prochain. En revanche, l’année prochaine, la question du plafond de la dette se posera à nouveau, et là, les démocrates vont lui mettre des bâtons dans les roues.

Pour accepter de relever ce plafond, et donc éviter une crise, ils vont exiger l’annulation de toutes les économies et coupes budgétaires prévues par le One Big Beautiful Bill Act, qui doivent entrer en vigueur après les midterms. Ces postes incluent des sujets chers aux démocrates comme les conditions d’éligibilité à la couverture santé Medicaid et les tickets alimentaires pour les plus pauvres.

On a connu une configuration similaire en 2018, au cours du premier mandat de Donald Trump. Le compromis avait abouti à un accord budgétaire, le Bipartisan Budget Act, qui revenait sur les coupes programmées sous l’ère Obama. Il faut donc s’attendre à une dérive budgétaire des Etats-Unis, alors que le déficit public s’établit déjà à 7 % du PIB… La poursuite de cette dégradation risque de provoquer une nouvelle hausse des taux d’intérêt sur les marchés.

On entre donc dans une ère de négociations très intenses. Quelles seront les premières démarches de la nouvelle majorité selon vous ?

Les démocrates vont commencer par lancer des enquêtes sur l’entourage de Trump : sa famille, ses alliés, ses partenaires d’affaires. Ils vont passer en revue les deals, les suspicions de délits d’initiés… Comme Jared Kushner, qui investit des tickets de plusieurs milliards de dollars venant d’Israël et du Moyen-Orient au travers de son fonds de capital-investissement Affinity Partners, alors qu’il est l’envoyé spécial des Etats-Unis pour la paix dans la région. Ou Donald Trump Junior, le fils du président, associé du fonds 1789 Capital, qui a opportunément pris une participation dans une société minière au Kazakhstan un mois avant que le Pentagone annonce un contrat avec cette entreprise…

Les implications sur les nominations de l’exécutif sont nombreuses. Si un membre du Conseil des gouverneurs de la Fed démissionne, par exemple, le candidat nommé par Trump devra être validé à la majorité simple au Sénat. C’est aussi vrai pour les postes clés dans les agences fédérales et pour les juges de la Cour suprême : si un juge venait à disparaître d’ici 2028, les démocrates auront un droit de veto sur la nomination proposée par Trump.

Je ne les vois pas, en revanche, tenter la destitution de Donald Trump – ils ont déjà essayé, en vain – mais plutôt de rendre la vie impossible à ses proches, ne serait-ce que pour montrer qu’il n’y a pas d’impunité. Au Sénat, la destitution nécessite une majorité des deux tiers. Les démocrates ne l’ont pas.

Le mécontentement américain peut surprendre si l’on s’en tient à la santé de l’économie : la croissance est solide, le chômage bas. Pourquoi ce contexte favorable n’a pas bénéficié au camp républicain ?

Le message des électeurs, c’est qu’ils détestent cette économie, autant qu’ils détestaient l’économie de Joe Biden d’ailleurs. Trump n’a pas tenu sa promesse de réduire le coût de la vie aux Etats-Unis. Au contraire, il a fait remonter l’inflation à 5 %. C’est une trahison monumentale, et les citoyens lui en tiennent rigueur. Ensuite, l’économie est encore plus déséquilibrée qu’elle ne l’était. Qu’est-ce qui marche aujourd’hui ? Le secteur de la santé, qui crée des emplois, mais peu qualifiés, sur fond de vieillissement démographique. La consommation, portée par l’effet richesse des baby-boomers qui profitent de la hausse des marchés financiers. Et l’investissement dans l’IA.

Par ailleurs, la faiblesse du taux de chômage ne s’explique pas par le dynamisme du marché de l’emploi mais par la contraction de la population active, du fait des restrictions sur l’immigration et des expulsions massives, qui se poursuivent. Cette croissance est donc très concentrée, très inégalitaire. Le mécontentement ne se voit pas dans les chiffres macroéconomiques agrégés, mais il est perceptible dans les enquêtes de confiance : selon l’université du Michigan, au niveau national, elle est plus basse qu’aux pires heures de la grande récession de 2009.

À quoi peuvent ressembler les deux dernières années de mandat de Trump sur le plan économique ?

Le point positif, c’est qu’il a tout de suite reconnu le résultat des élections. Mais il ne va pas modifier sa politique. Je ne le vois pas changer d’avis sur les tarifs douaniers. Il va se concentrer sur son héritage en matière de politique étrangère, démontrer qu’il est le président américain qui a réglé le problème de l’Iran. Je m’attends d’ailleurs à une nouvelle offensive sur le pays. Au Venezuela, il n’a pas l’air intéressé de rétablir la démocratie et semble se satisfaire du deal mafieux signé avec Alejandro Betancourt pour piller les ressources pétrolières du pays.

Il pourrait désormais s’en prendre à Cuba, ce qui constituerait un tremplin pour le chef de la diplomatie Marco Rubio, descendant d’immigrés cubains, en vue de la prochaine élection présidentielle. Rubio pourrait apparaître comme celui qui aura libéré la mère patrie et récupérer ainsi le vote latino.

Mettre fin à la guerre en Iran diminuerait la pression sur les prix du pétrole. Pourquoi ne pas faire ce choix ?

Quand Trump avait énormément à perdre dans cette campagne des midterms, il n’a pas pris cette décision. Il y a une semaine, il menaçait encore d’une nouvelle attaque. Aujourd’hui, il n’a plus rien à perdre électoralement. Il n’a que faire de l’avenir du parti républicain. Ce qui lui importe, c’est son héritage. L’issue iranienne dira si l’Histoire se souviendra de lui comme un nouveau Reagan triomphant ou un second Carter humilié par les mollahs.

Les prix du pétrole restent donc élevés. Toutefois, comme les Américains escortent les navires, le détroit d’Ormuz est quasiment ouvert. La prime géopolitique va finir par baisser, parce que les flux se normalisent. Pour autant, à l’inverse de beaucoup d’observateurs, je pense que Trump va tenter de nouveau une campagne militaire. D’abord parce qu’accepter un deal aujourd’hui, c’est revenir au mémorandum de juin, qui est extrêmement défavorable aux Américains. Ensuite, parce qu’il y est poussé par Benyamin Netanyahou. Le Premier ministre israélien a intérêt à maintenir le chaos jusqu’à de nouvelles élections législatives au printemps 2027 si aucune coalition ne sort finalement du scrutin qui vient de se tenir.



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Author : Muriel Breiman

Publish date : 2026-11-05 16:00:00

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