De quoi parlaient-ils ? Impossible de le savoir avec certitude. Mais pour l’un comme pour l’autre, le business n’est jamais très éloigné du plaisir, même le temps d’une soirée. Surtout quand elle se déroule à Mar-a-Lago, la fastueuse demeure floridienne de Donald Trump. En plein shutdown le plus long de l’histoire du pays, le républicain y a tenu fin octobre une réception d’Halloween sur le thème de Gatsby le Magnifique. Ambiance costumes trois-pièces, robes à paillettes, plumes et colliers de perles. Plusieurs photos de la soirée ont filtré. Au premier plan de l’une d’elles figurent, tout sourire, le secrétaire d’Etat Marco Rubio, sa femme Jeanette, et l’ex-vedette de Fox News Jeanine Pirro, nommée cet été procureure de Washington sur demande du président américain. Ce dernier, attablé à l’arrière, affiche un air sérieux. Il fixe un document que Gina Rinehart, en tenue noire et blanche, penchée au-dessus de son épaule, pointe du doigt.
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A Mar-a-Lago, la personne la plus riche d’Australie joue à domicile – ou presque. Elle y vient en voisine depuis l’achat à Palm Beach, en 2023, de deux propriétés via des sociétés liées à sa famille. Grande fan de Donald Trump, elle a participé à sa soirée électorale victorieuse en novembre 2024, ainsi qu’à son investiture à la Maison-Blanche en début d’année. Une solide amitié s’est nouée entre eux. Fructueuse, aussi. Le tout bien aidé par le contexte géopolitique et la volonté des pays occidentaux – Etats-Unis en tête – de desserrer l’étau chinois sur les métaux stratégiques. Si Gina Rinehart doit sa fortune au fer, elle a senti avant tous les autres l’importance de ces éléments indispensables à la transition énergétique. D’après Bloomberg, la femme d’affaires de 71 ans possède, hors Chine, le plus grand portefeuille d’investissements dans les terres rares. Certes, Pékin en domine toujours largement la production (70 %) et le raffinage (90 %). Mais elle « détient une pièce de plus en plus importante du puzzle », confirme John Coyne, directeur du programme de sécurité nationale à l’Institut australien de stratégie politique (Aspi).
Gina Rinehart apparaît comme l’une des grandes gagnantes de ce réalignement mondial, tant sa société Hancock Prospecting profite de la frénésie récente des chefs d’Etats en matière d’accords commerciaux. Fin octobre, l’Australie et les Etats-Unis ont scellé un partenariat inédit sur les métaux critiques et terres rares. Les deux pays se sont engagés à financer pour 8,5 milliards de dollars de projets d’exploitation, de traitement et de raffinage sur le sol australien. Dont un milliard chacun dans les six prochains mois. Canberra va injecter 100 millions de dollars dans le projet Nolans qui, une fois opérationnel, pourrait produire jusqu’à 5 % de la demande en terres rares. Or celui-ci est opéré par l’entreprise Arafura Rare Earths, dans laquelle Gina Rinehart a récemment doublé sa participation (à hauteur de 15 %). « Elle a aussi tiré profit de ses investissements dans Lynas, qu’elle détient à 8,2 %, et qui exploite la mine de terres rares de Mount Weld en Australie-Occidentale », ajoute Adam Webb, responsable des minéraux au cabinet de conseil Benchmark Mineral Intelligence. Cette société a produit en mai dernier, dans une usine en Malaisie, des quantités importantes d’oxyde de dysprosium, l’une des terres rares les plus stratégiques. Une première hors de Chine.
« Clairvoyante et avisée »
Washington n’hésite pas à mettre la main à la poche pour sécuriser sur son sol l’approvisionnement de ces éléments, utilisés aussi bien dans les brosses à dents électriques que par l’industrie de l’armement. Ce qui fait les affaires de Gina Rinehart. En juin, le Pentagone a signé un contrat de 120 millions de dollars avec Lynas pour installer une raffinerie de terres rares au Texas. Cet été, il a annoncé investir 400 millions de dollars dans MP Materials, l’exploitant de la mine de Mountain Pass, en Californie. Les banques JPMorgan et Goldman Sachs abonderont d’un milliard. Le deal prévoit également la prise d’une participation dans la société, l’octroi d’une facilité de crédit et la signature d’un contrat d’achat de dix ans. Jackpot pour Hancock Prospecting, qui détient une part – non dévoilée – de cet actif. « Le soutien du gouvernement américain a fait grimper considérablement le cours des actions, augmentant la valeur des investissements de Gina Rinehart », note Adam Webb.
La patronne a du flair. « C’est une dirigeante d’entreprise clairvoyante et avisée. Elle accorde une attention particulière à la géopolitique, à l’économie et aux marchés, décrit John Coyne. A l’image du Parti communiste chinois qui avait identifié, il y a trois décennies, que les terres rares deviendraient le pétrole du futur, elle a su reconnaître une véritable opportunité commerciale dans le domaine. » Elle place ses pions partout où elle entrevoit des débouchés. En Amérique latine, avec Brazilian Rare Earths et Saint-George Mining. Ou dans d’autres métaux, comme le lithium et le cuivre – tout aussi importants pour la transition énergétique. La diversification s’avère très lucrative : la fortune de Gina Rinehart se chiffre, selon Forbes, à plus de 30 milliards de dollars. De quoi ajouter de nouvelles lignes à l’incroyable saga familiale, née dans la terre ocre du Pilbara, région reculée du nord-ouest de l’Australie.
L’exemple et la fortune du père
Avant Gina, il y avait surtout son père, Lang Hancock. La légende de sa grande découverte fondatrice débute en novembre 1952. A bord de leur avion, Lang et sa femme Hope volent en direction de Perth. Le temps se gâte. Pour échapper aux nuages inquiétants, le futur magnat opte pour une trajectoire en basse altitude. Il remarque alors un scintillement sous la pluie : du minerai de fer. Sa poule aux œufs d’or. Il lui faudra plus de dix ans pour obtenir les concessions et confier l’extraction du gisement à Rio Tinto. En échange, le géant minier lui verse des royalties de 2,5 % sur tout le minerai extrait. A perpétuité. Le début d’une immense richesse.
Née en 1954, Gina Rinehart grandit dans cet univers de puits et de poussière. Elle développe une relation fusionnelle avec son père, qu’elle suit très tôt dans la plupart de ses déplacements. La jeune fille apprend le métier et épouse ses idées. Selon la journaliste Adele Ferguson, auteure d’une biographie non autorisée, elle se décrit à 21 ans comme « le portrait craché » de son paternel, en accord avec lui « sur tous les points importants ». Par exemple l’idée d’une sécession de l’Australie occidentale – un mouvement promu et financé par Lang. Ou encore l’utilisation pacifique de petites bombes nucléaires pour exploiter les gisements, construire des barrages ou des ports. Des positions jamais vraiment reniées… et enrichies par de nouvelles polémiques, personnelles celles-là. Comme cette saillie de 2012 suggérant aux Australiens de travailler plus dur pour rivaliser avec les Africains qui gagnent moins de deux dollars par jour. Ses opinions controversées sur le changement climatique s’avèrent tout aussi paradoxales, alors que sa prospérité est de plus en plus liée à la transition énergétique.
Saga familiale digne de Succession
Gina Rinehart a beau fuir les médias autant que possible, elle finit régulièrement par faire les choux gras de la presse australienne. Vers la fin des années 1980, la relation père-fille finit par se détériorer. Lang n’apprécie pas le mari de Gina, Franck Rinehart, un Américain de deux fois son âge dont elle prend le nom – il la laissera veuve à 36 ans. Gina réprouve le remariage de son père avec Rose, sa femme de ménage philippine de 37 ans sa cadette. Le paternel modifie son testament pour inclure sa nouvelle épouse, provoquant mélodrames et batailles juridiques interminables. Sept jours avant son décès, Lang rectifiera le tir, à l’entier bénéfice de sa fille. Un rebondissement digne de Succession, cette série qui dresse le portrait d’une famille se déchirant pour le contrôle d’un empire.
Malgré les rancœurs, Gina souhaite poursuivre le rêve de son père : posséder et exploiter sa propre mine. Elle éponge ses dettes, remet l’entreprise sur les bons rails et s’impose avec brio dans une industrie ultra-masculine. « Gina Rinehart est l’une des personnalités les plus complexes et discrètes du monde des affaires australien. Dure et intransigeante. Derrière son apparence sévère, elle est sensible à la critique et ne tolère pas les personnes qui ne sont pas d’accord avec elle », raconte Adele Ferguson.
L’entrepreneure divise. Icône autodidacte, figure de courage et de réussite pour les uns ; symbole des privilèges et du pouvoir sans limite pour d’autres. « Ses âpres batailles juridiques avec deux de ses enfants au sujet du trust familial n’ont pas amélioré l’opinion de ses détracteurs, qui y ont vu la preuve qu’elle accordait plus d’importance au contrôle qu’à toute autre chose », poursuit la journaliste. Une génération plus tard, la question de l’héritage continue d’empoisonner la dynastie de l’intérieur…
Et d’inspirer à l’extérieur. Plusieurs biographies de Gina Rinehart ont vu le jour. La mini-série House of Hancock, sortie en 2015, a retracé sur petit écran l’histoire mouvementée de la famille. Visiblement agacée par le résultat, la femme d’affaires, procédurière, a poursuivi la chaîne. Elle a obtenu le droit de visionner en avant-première le deuxième épisode du show, qui relate une période sensible : le décès de son père et sa bataille juridique avec sa belle-mère. Gina Rinehart a eu la peau de plusieurs scènes, supprimées et jamais diffusées. Elle n’a pas eu le même succès, l’an dernier, avec un portrait peu flatteur réalisé par l’artiste Vincent Namatjira, dont elle demandait le retrait de la Galerie nationale d’Australie : non seulement la caricature est restée accrochée, mais elle est devenue virale.
Une fière « Trumpette »
Un échec minime pour Gina Rinehart, qui ne risque pas de voir son empire vaciller : ses connexions s’étendent bien au-delà du monde de la mine. Hancock Prospecting investit également beaucoup dans l’agriculture, s’adonne à la philanthropie. La milliardaire soutient depuis plus de trois décennies la natation australienne via des financements directs, des bourses d’études ou des aides à la reconversion. Pour les JO de Paris, elle a offert de jolies primes aux médaillés : 20 000 dollars pour l’or en individuel, 15 000 pour l’argent et 10 000 pour le bronze. Son influence ne s’arrête pas aux bassins : elle déborde dans le champ politique. « Elle a financé des causes conservatrices, s’est prononcée contre les taxes et les réglementations minières et a soutenu les médias de droite, ajoute sa biographe. Elle préfère travailler dans les coulisses, mais son empreinte est souvent visible lorsque les intérêts commerciaux et la politique s’affrontent. »
Gina Rinehart est une fière « Trumpette ». Une vraie « Donald Trump au féminin », d’après les dires de la fondatrice de ce groupe de femmes qui soutient l’action du président américain. La richissime Australienne, qui a récemment augmenté ses parts dans le groupe Trump Media, l’exploitant du réseau Truth Social, ne cesse de pousser pour que l’idéologie Maga (Make America Great Again) traverse le Pacifique. « Les deux représentent la même chose : un nationalisme farouche, une fierté à défier le politiquement correct et une image de self-made-men. Ils considèrent la réglementation gouvernementale comme l’ennemie des entreprises, réclament une baisse des impôts pour les sociétés et une réduction des mesures en faveur du climat », remarque Adele Ferguson. Toujours selon la journaliste, ils suscitent des réactions similaires : « Gina inspire une loyauté sans faille à ceux qui partagent ses opinions, mais elle peut être une patronne difficile et exigeante pour les autres. Le sentiment général est que l’on est soit avec elle, soit contre elle. »
Une image clivante, comme celle d’Elon Musk. La tycoon ne masque pas son admiration envers le patron de Tesla, X et SpaceX. Elle l’a rencontré dès le lendemain de la victoire présidentielle de Donald Trump. Ils ont discuté liberté d’expression et gaspillage gouvernemental. L’échange semble avoir marqué Gina Rinehart. Selon la presse australienne, elle voudrait profiter de la rénovation prochaine des bureaux de sa société, à Perth, pour accrocher sur un mur une plaque gravée… d’une citation d’Elon Musk sur la liberté.
Et pourquoi pas une autre avec « Drill, Baby, Drill » (« Fore, chérie, fore ») ? Le mantra de Donald Trump lui convient aussi comme un gant tant les richesses du sous-sol ont fait sa fortune. Longtemps surnommée Iron Lady, la Dame de fer, Gina Rinehart est désormais bien plus que cela. Où s’arrêtera-t-elle ?
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Author : Baptiste Langlois
Publish date : 2025-11-24 06:50:00
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