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Andrew C. Kuchins : « La guerre froide continue… et elle est plus dangereuse que jamais »

Andrew C. Kuchins : « La guerre froide continue… et elle est plus dangereuse que jamais »

Et si la guerre froide n’avait en réalité jamais pris fin ? C’est la thèse détonante d’Andrew C. Kuchins, professeur à l’université Johns Hopkins et senior fellow au sein du Center for the National Interest, un think tank néoréaliste américain. Certes, il y a eu la chute du mur de Berlin, la réunification de l’Allemagne et l’effondrement de l’Union soviétique, « mais une chose n’a pas changé d’un iota : le risque de confrontation nucléaire », pointe-t-il. Avec un déplacement de la ligne de démarcation vers l’Est : « La période actuelle est beaucoup plus dangereuse – en particulier avec la guerre en Ukraine, qui pourrait s’intensifier et s’étendre – qu’elle ne l’était pendant la guerre froide ».

En filigrane, Andrew C. Kuchins analyse les reconfigurations géopolitiques susceptibles de modifier la donne. « Du simple fait de l’augmentation du nombre d’acteurs importants, les formats multipolaires sont plus difficiles à gérer. Les risques de mauvaise interprétation des intentions des adversaires et donc de conflit sont plus grands, surtout lorsqu’il existe des puissances insatisfaites du statu quo, comme la Russie et la Chine aujourd’hui ». Entretien.

L’Express : Selon vous, la guerre froide n’a pas réellement pris fin en 1991. Vous risquez d’en surprendre plus d’un…

Andrew Kuchins : Lorsque l’on pense à la fin de la guerre froide, trois événements survenus entre 1989 et 1991 viennent naturellement à l’esprit : la chute du mur de Berlin, la réunification de l’Allemagne et l’effondrement de l’Union soviétique. Mais une chose n’a pas changé d’un iota : le risque de confrontation nucléaire. Certes, l’affrontement entre les États-Unis et l’URSS a disparu, nous vivons désormais dans un monde multipolaire… Aujourd’hui comme hier, tous les pays dotés d’armes nucléaires continuent de pointer leurs missiles les uns vers les autres à titre dissuasif. C’est précisément ce qui, pour l’instant du moins, empêche le monde de sombrer dans une guerre totale… C’est en substance ce que suggère mon collègue Sergey Radchenko à la page huit de son livre To Run the World: the Kremlin’s Cold War Bid for Global Power (2024) : « Les superpuissances nucléaires continueraient d’exister à moins qu’elles ne se désintègrent de l’intérieur et s’effondrent (comme l’Union soviétique l’a finalement fait). Mais un conflit direct entre les superpuissances est devenu tout simplement impensable, ce qui conduit logiquement à la possibilité d’une guerre froide sans fin ; une guerre froide après une guerre froide après une guerre froide. Rétrospectivement, il semble naïf que nous n’ayons pas perçu cette réalité fondamentale de l’ordre mondial en 1989. »

En réalité, George Orwell a été le premier à utiliser l’expression « guerre froide » dans un article intitulé « You and the Atom Bomb » publié en octobre 1945, deux mois seulement après que les États-Unis eurent largué des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Il imaginait un monde dans lequel deux ou trois superpuissances dotées d’armes nucléaires se partageaient simplement le monde entre elles. Et il concluait de manière plutôt sombre que cette situation était susceptible de mettre fin aux guerres à grande échelle, au prix d’une « paix qui n’était pas une paix » prolongée indéfiniment.

Où voulez-vous en venir ?

La présence d’armes nucléaires parmi les grandes puissances est la condition essentielle de la guerre froide, et cela n’a certainement pas changé avec l’effondrement de l’Union soviétique. Ensuite, rappelez-vous ce qui a caractérisé la période post-guerre froide : la disparition de la division territoriale entre l’Otan à l’Ouest et le Pacte de Varsovie à l’Est. Cette configuration n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, près de trente-cinq ans après l’effondrement de l’Union soviétique, c’est comme si la ligne de confrontation s’était simplement déplacée vers l’Est. Mais elle est toujours bien réelle. La différence fondamentale étant que la période actuelle est beaucoup plus dangereuse – en particulier avec la guerre en Ukraine, qui pourrait s’intensifier et s’étendre – qu’elle ne l’était pendant la guerre froide. Pour ces raisons, dans vingt ou trente ans, les historiens pourraient bien considérer la période à partir de 1945 et au-delà comme une longue guerre froide.

Sauf que cette fois-ci, un conflit armé se déroule sur le territoire européen…

Il est vrai que nous n’avons jamais connu ce type de confrontation pendant la période soviétique, même si nous avons connu de multiples crises autour de Berlin dans les années 1950 et 1960, qui n’ont jamais dégénéré en guerre directe, probablement en partie à cause des dangers d’un conflit nucléaire. Mais l’ombre atomique plane sur la guerre russo-ukrainienne depuis le début, avec les menaces d’escalade de Poutine, les livraisons d’armes et autres aides soigneusement calibrées à l’Ukraine… par crainte même d’une escalade nucléaire !

Vous affirmez également que la guerre froide ne s’est pas terminée en Asie non plus. Pourquoi ?

Il convient d’examiner les éléments constitutifs de la guerre froide dans cette région, à savoir l’absence de traité de paix entre l’Union soviétique et le Japon après la Seconde Guerre mondiale, et la guerre de Corée de 1950 à 1953. Quelle est donc la situation aujourd’hui ? Premièrement, le Japon et la Russie – l’URSS ayant disparu – n’ont toujours pas signé de traité de paix, même si le conflit est terminé depuis longtemps. Deuxièmement, bien qu’un armistice ait été conclu en Corée, là encore, aucun traité de paix n’a jamais été officiellement signé. Et les systèmes d’alliances actuels en Asie ressemblent beaucoup à ceux qui prévalaient pendant la guerre froide. Une fois de plus, la Russie et la Corée du Nord sont très proches. De même, Moscou et Pékin sont probablement plus proches qu’elles ne l’ont jamais été, même dans les années 1950, pendant l’alliance sino-soviétique. En bref, nous avons toujours, d’un côté, les États-Unis et leurs principaux alliés asiatiques, la Corée du Sud et le Japon, et de l’autre, la Chine, la Corée du Nord et la Russie. Tous, bien sûr, armés jusqu’aux dents…

Dans le meilleur des cas, dîtes-vous, la guerre froide n’aurait été que brièvement suspendue avant de reprendre.

Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée en décembre 1991, l’Occident était très optimiste et pensait que la Fédération de Russie nouvellement indépendante deviendrait une démocratie de marché orientée vers l’Occident. Je n’ai jamais été aussi optimiste à ce sujet, car il était évident que les conditions économiques des Russes allaient considérablement se détériorer avant de commencer à se redresser. Le fardeau économique hérité de l’Union soviétique était énorme et impossible à surmonter rapidement ou facilement. Naturellement, il y a eu une réaction populaire contre Eltsine et son équipe de réformateurs, et en moins d’un an, leur chef de file, le Premier ministre par intérim Egor Gaïdar, a été évincé du pouvoir et remplacé par un apparatchik soviétique chevronné, Viktor Tchernomyrdine. Les nationalistes et les communistes ont ainsi tiré profit politiquement des élections des années 1990.

L’Occident, en particulier les États-Unis, fut alors considéré comme responsable en raison de son association avec les réformateurs et des bouleversements économiques et sociaux traumatisants que les Russes ont connus dans les années 1990. Le concept même de démocratie de marché avait souffert aux yeux de la majorité des Russes. Poutine en a ainsi habilement tiré profit politiquement en soulignant le discours selon lequel les Américains ne se soucient pas vraiment de la démocratie, mais préfèrent profiter de la Russie sur le plan géopolitique pendant cette période de relative faiblesse géopolitique et économique. Il n’y a donc pas de date précise à laquelle on peut affirmer de manière définitive que la guerre froide a repris. Ce fut une conjonction d’événements… Mais, encore une fois, son aspect nucléaire n’a jamais changé.

Une différence majeure avec la seconde moitié du XXe siècle réside dans la place occupée par Pékin dans le jeu géopolitique… Dans quelle mesure la montée en puissance de la Chine a-t-elle modifié la dynamique de la guerre froide ?

La guerre froide traditionnelle était marquée par une confrontation bilatérale entre deux superpuissances, les États-Unis et l’Union soviétique, et leurs alliés et partenaires à travers le monde ; c’était ce que les théoriciens des relations internationales appellent un conflit bipolaire. L’essor rapide de la Chine et le potentiel d’un certain nombre de grandes puissances régionales, notamment l’Inde, signifient que nous sommes désormais dans un monde multipolaire semblable à celui des grandes puissances européennes du XIXe siècle. Du simple fait de l’augmentation du nombre d’acteurs importants, les formats multipolaires sont plus difficiles à gérer. Les risques de mauvaise interprétation des intentions des adversaires et donc de conflit sont plus grands, surtout lorsqu’il existe des puissances insatisfaites du statu quo, comme la Russie et la Chine aujourd’hui.

Les risques croissants liés à la prolifération nucléaire vous inquiètent-ils ? Cette dynamique pourrait-elle marquer une rupture dans la continuité de la guerre froide que vous décrivez ?

Absolument, je suis préoccupé par la perspective d’une nouvelle phase de prolifération nucléaire, mais je ne la considère pas tant comme une rupture avec la guerre froide que comme une continuité, caractérisée par une instabilité croissante. De fait, la situation actuelle semble plus dangereuse qu’elle ne l’a jamais été au cours des 80 dernières années : la Chine, la Russie et les États-Unis, les trois plus grandes puissances nucléaires, investissent massivement dans la modernisation de leurs arsenaux nucléaires. Et ils ne sont pas les seuls. Nous constatons également un intérêt croissant parmi les principaux alliés et partenaires des États-Unis – ce qui, soit dit en passant, n’est pas sans rapport avec la politique de Donald Trump – en Europe, en Asie et au Moyen-Orient !

Si l’on examine les 80 dernières années, le nombre d’États dotés d’armes nucléaires a augmenté en moyenne d’un par décennie. Ce rythme pourrait s’accélérer. Ce n’est pas anodin, car, parallèlement à cette tendance, de nombreux acteurs tentent de renforcer ou d’acquérir des systèmes de défense antimissile. En d’autres termes, la prolifération nucléaire en soi pourrait maintenir le statu quo entre les différentes puissances, mais ce qu’elle génère en parallèle, à savoir la prolifération des systèmes de défense antimissile, crée un niveau d’instabilité très élevé…

Comment cela ?

Un système de défense antimissile impénétrable pourrait bien rompre le principe de dissuasion nucléaire, qui, je vous le rappelle, repose sur la capacité réciproque d’infliger des dommages incomparables en cas d’attaque. Depuis les années 1960, des négociations tentent de réglementer l’émergence de tels systèmes de défense, mais les États-Unis, par exemple, envisagent désormais de s’en doter, comme en témoigne le projet « Golden Dome » de Donald Trump. Le problème est que cela encourage une course aux armements nucléaires offensifs, car il est plus facile pour les États menacés d’augmenter leurs missiles offensifs que de développer leurs propres systèmes de défense. Poutine a été très explicite sur ce point.

Quel est l’impact de la politique étrangère de Donald Trump sur la continuité de la guerre froide contemporaine ?

Les politiques de Trump sont une réponse à la réticence croissante du peuple américain à supporter une charge économique aussi lourde que celle qu’il assume depuis la Seconde Guerre mondiale en tant que garant de la sécurité dans le monde. Il considère que nos alliés profitent des engagements des États-Unis en matière de sécurité sans fournir suffisamment de ressources propres pour maintenir leur sécurité. Je suis en grande partie d’accord avec lui sur ce point. La restructuration de ces relations est un processus difficile à long terme, mais Donald Trump n’est pas un stratège patient et visionnaire. Il veut des résultats immédiats. Le danger serait donc de « jeter le bébé avec l’eau du bain » et de provoquer une rupture profonde de nos relations d’alliance en Asie et en Europe, ce qui ne serait dans l’intérêt ni des Américains, ni de nos alliés européens et asiatiques.

Qu’est-ce qui pourrait mettre définitivement fin à la guerre froide ?

Le premier scénario, apocalyptique, et le plus probable, serait que la dissuasion nucléaire échoue et que nous finissions par détruire le monde. Un autre scénario, qui m’a toujours laissé sceptique, serait que toutes les puissances nucléaires décident de renoncer à leurs armes nucléaires. Cette idée a toujours été populaire à gauche depuis l’apparition des armes nucléaires, mais je la considère comme une utopie folle. Les armes nucléaires sont la principale raison pour laquelle nous n’avons pas connu de conflit direct à grande échelle entre les grandes puissances depuis quatre-vingts ans. De plus, je ne vois pas de confiance suffisante pour que cela se produise, ni aujourd’hui ni probablement jamais.

Un scénario plus plausible serait peut-être l’émergence d’un nouveau système d’armes qui neutraliserait la menace des armes nucléaires, les rendant ainsi inoffensives. Une technologie qui transcenderait la puissance des armes nucléaires. Une chose est sûre : nous sommes coincés dans cette guerre froide pour longtemps. Le scénario souhaitable étant que la dissuasion nucléaire continue à fonctionner.



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Author : Alix L’Hospital

Publish date : 2025-11-28 15:00:00

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