On ne s’en lasse pas. On a beau avoir déjà lu moult écrits sur l’incroyable mystification de Romain Kacew, dit Romain Gary, on savoure toujours autant l’histoire rocambolesque du doublé du romancier gaulliste natif (en 1914) de Vilnius, prix Goncourt 1956 pour Les Racines du ciel et prix Goncourt 1975 pour La Vie devant soi. C’est cette histoire, ou plutôt cette intrigue, minutieusement développée, que nous livre Kerwin Spire dans le 3e volet de son Monsieur Romain Gary (après les ouvrages consacrés au Consul général de France et à l’Écrivain-réalisateur, Folio), Émile Ajar – Aux bons soins du Mercure de France : 26, rue de Condé, Paris VIe.
Tout commence en janvier 1974 : par l’intermédiaire de son ami Pierre Michaut, Romain Gary fait déposer aux éditions Gallimard un manuscrit intitulé « La Solitude du python à Paris », écrit par un certain Emile Ajar vivant au Brésil. Sa première lectrice, Christiane Baroche, est fort élogieuse. Très vite, Romain Gary met au parfum Robert Gallimard, le neveu de Gaston, le grand patron, en lui expliquant qu’il souhaite « recommencer dans une tout autre peau » et échapper à son personnage stéréotypé par la presse – il sera le seul de la maison dans la confidence. Finalement, le roman paraîtra en septembre 1974 au Mercure de France, dirigée par Simone Gallimard, la belle-fille de Gaston, sous le titre Gros-Câlin et passera à quelques voix du prix Renaudot. Notons qu’en cette même année 1974, Romain Gary, insatiable, signe deux autres ouvrages, son autobiographie, La nuit sera calme et Les Têtes de Stéphanie, sous le pseudonyme (lui, vite confondu) de Sharan Bogat.
Vient septembre 1975, paraît La Vie devant soi, initialement titré « La Tendresse des pierres ». Tandis que la presse s’enflamme et se perd en conjectures, Gary fait incarner son Emile Ajar par Paul Pavlowitch, fils d’une cousine germaine, qu’il appelle « Paul-mon-neveu ». On connaît la suite, racontée ici par le menu, émissions de radio, de télé, interviews diverses, à l’appui. Défile alors toute la fine presse littéraire de l’époque, Matthieu Galley pour L’Express, Jacques-Pierre Amette dans Le Point, Jean Freustié dans Le Nouvel Observateur, Yvonne Baby pour Le Monde, Didier Decoin dans Les Nouvelles littéraires, mais aussi Jacques Chancel, Bernard Pivot…
Avec Kerwin Spire, nous sommes au plus près de Romain Gary. Entre ses huit heures d’écriture par jour, ses déjeuners solitaires chez Lipp, ses rapports cordiaux avec son ex-femme Jean Seberg, ses amours avec la (très) jeune peintre Florence Baumgartner, ses rapports tendus avec son avocate Gisèle Halimi, l’homme se découvre tel qu’il est, génial et de plus en plus angoissé au fur et à mesure que la parution de La Vie devant soi approche. Et c’est passionnant, tout comme l’inédit, Lettres à Sigurd 1937-1944, publié également par Gallimard. Sigurd Norberg était un camarade suédois de notre homme-orchestre rencontré sur les bancs du lycée de Nice en 1928 et jamais perdu de vue.
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Author : Marianne Payot
Publish date : 2025-12-22 08:00:00
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