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Guerre en Ukraine : « Project Archangel », ces camps qui forment les pilotes de drones de Vladimir Poutine

Guerre en Ukraine : « Project Archangel », ces camps qui forment les pilotes de drones de Vladimir Poutine

La petite ville portuaire de Touapsé, sur les bords de la mer Noire, est surtout connue pour ses plages de galets et sa raffinerie – l’une des plus importantes de Russie. Mais depuis quelques mois, elle abrite également un centre d’entraînement d’un genre particulier. Dans des salles de classe improvisées, installées dans de vastes tentes, des dizaines d’élèves en treillis militaires réparent des cartes mères, soudent des câbles, ou s’entraînent à piloter sur ordinateurs des drones.

Une partie des récents succès militaires russes contre l’Ukraine se joue ici. Ces camps d’entraînement de fortune appartiennent au « Project Archangel », une initiative populaire russe créée au début de l’invasion de l’Ukraine. Si son objectif était au départ de lever des fonds pour fournir des drones aux soldats, l’initiative s’est depuis transformée en un groupe organisé, en lien avec l’armée et certains industriels militaires. Archangel forme désormais de futurs soldats russes au pilotage, dont certains rejoindront Rubicon, la redoutable unité spécialisée dans les attaques par drones.

Au cœur de la guerre en Ukraine

Le projet Archangel voit le jour en octobre 2022, sous la forme d’un groupe Telegram. « Amis », peut-on lire dans le tout premier message du groupe, consulté par L’Express, « ce canal a été créé pour venir en aide à nos combattants dans la zone de l’opération militaire spéciale ». L’objectif d’alors est simple : équiper en drones les unités russes en Ukraine grâce à des dons. « Chaque drone étant composé d’une dizaine de petites pièces, dont le coût unitaire est relativement faible, chacun peut choisir ce qu’il est en mesure de financer et de commander », indique le message. Les drones, qui coûtent entre 10 000 et 40 000 roubles (soit entre 100 et 400 euros), devaient ensuite être assemblés par Archangel. « Nous les livrerons, et nous formerons nous‑mêmes les combattants à leur utilisation », promettait alors l’expéditeur.

Depuis ce premier message, la dimension du groupe a changé. Le projet Archangel est désormais « un des groupes de volontaires les plus importants à entraîner des pilotes de drones pour le compte de l’armée russe », explique Sam Bendett, chercheur spécialiste des équipements militaires russes. Le groupe aurait formé au pilotage de drones plus de 3 000 civils depuis sa création, et bénéficie du soutien du ministère de la Défense et d’industriels de l’armement. Tout est fait pour encourager les volontaires à signer : Archangel propose même des formations pour les femmes désireuses de rejoindre les rangs, indique un message publié en décembre.

Les offres de formation qu’Archangel propose sont alléchantes : l’instruction, qui dure un mois, est gratuite, avec nourriture et hébergement compris, et les participants n’ont besoin d’aucune connaissance préalable. Les cours sont dispensés par des instructeurs professionnels, et les élèves ont accès à des ateliers, des laboratoires et à des terrains d’entraînement. Ils se forment au pilotage de drones FPV, avec des casques immersifs, mais aussi au maniement de drones de reconnaissance, et apprennent les rudiments de la guerre électronique et du renseignement. À la suite de leur formation, ils peuvent devenir pilotes de drones intercepteurs, spécialistes de la défense antidrones, ou encore techniciens, réparateurs ou eux-mêmes formateurs.

À la fin de la formation, les anciens élèves sont assurés de signer un contrat avec le ministère de la Défense. Certains peuvent même intégrer des unités d’élite de drones, comme Rubicon, se vante régulièrement Archangel sur Telegram. Les participants touchent une prime au moment de la signature de leur contrat, et se voient même décerner un diplôme reconnu par l’Etat à la fin de la formation. En plus de celui Touapsé, Archangel disposerait de plusieurs centres d’entraînement dans le pays, dont un dans l’oblast de Belgorod, une région de Russie située à proximité de la ville ukrainienne de Kharkiv, un à Tver, au nord de Moscou, ainsi qu’un autre dans la région occupée de Crimée. Un centre serait même installé en Ukraine, dans la région de Zaporijia, indique un message. Et des projets d’expansion seraient en cours, afin d’accroître encore le nombre de formations dispensées.

Des offres d’emploi sont régulièrement partagées sur Telegram, notamment pour le détachement Varyag, constitué de petites unités mobiles chargées par le ministère de la Défense d’aller donner des cours directement sur le terrain. Le régiment recrute des opérateurs de drones, des instructeurs, des spécialistes de la maintenance ou des développeurs, et offre des contrats plutôt attractifs. Les missions sont de six mois. Les candidats reçoivent des indemnités en cas de blessure ou de décès et un salaire mensuel compris entre 205 000 et 235 000 roubles. Ses sommes très supérieures au salaire moyen reçu par les jeunes russes en 2025, estimé à 95 500 roubles.

Des volontaires devenus un rouage officiel de l’appareil militaire

« En un an, nous avons formé 1 800 nouveaux combattants pour le ministère de la Défense, ainsi que plus d’une centaine de volontaires et d’opérateurs de drones pour la Garde nationale », se félicitaient les modérateurs dans un message envoyé fin décembre sur Telegram. Le groupe serait également impliqué dans la défense de sites industriels et de villes, où il piloterait des drones intercepteurs.

Le groupe participe également à améliorer les capacités IA russes. Dans un récent message, les modérateurs demandaient que les membres leur fournissent des images de drones en vol, de nuit ou au milieu de manœuvres précises, afin d’entraîner les IA militaires.

Archangel ne compte cependant pas en rester là, et a un nouveau but officiel : produire ses propres drones. Dans le canal Telegram, des appels à participations ont été lancés pour recruter des « bricoleurs, bureaux d’études, start-up et inventeurs indépendants ». Ceux ayant développé des appareils ou des prototypes prometteurs peuvent les faire parvenir à Archangel, qui se chargera de les tester sur le terrain. Si leurs solutions sont retenues, elles seront ensuite produites à grande échelle, grâce à un accord officiel passé avec Kalachnikov.

Le deal prévoit que le fabricant d’armes produira les drones sélectionnés par Archangel, après une phase de tests en Ukraine, et mettra à disposition du groupe ses infrastructures de formation. Les drones sélectionnés doivent être par la suite officiellement « intégrés au portefeuille de drones de Kalachnikov », d’après des messages échangés sur le groupe.

Cette institutionnalisation du groupe marque un tournant majeur, et une reconnaissance de son importance stratégique par les principaux acteurs militaires. Elle souligne surtout la pénurie d’ingénieurs en Russie : nombreux sont ceux à avoir fui le pays au début de l’invasion de l’Ukraine. Le ministère du Travail russe estime qu’il manquera près de 400 000 experts en informatique d’ici 2030. L’arrivée des drones d’Archangel serait donc « une solution optimale, car les structures officielles — disons‑le franchement — n’ont jusqu’à présent pas fait preuve d’une grande efficacité en matière de production de drones à grande échelle », assène sur Telegram un modérateur.

La carence en hommes se fait également ressentir sur le champ de bataille. L’Otan estimait en octobre que près de 1,1 million de soldats russes avaient été blessés et étaient morts depuis le début de la guerre. Alors que Vladimir Poutine a ordonné en 2024 de porter le nombre de soldats dans l’armée russe à 1,5 million, les autorités cherchent activement à recruter, et n’hésitent pas à s’appuyer sur les groupes de volontaires.

Si Archangel n’est pas directement financé par le ministère de la Défense, le groupe reçoit tout de même des fonds par le biais de la DOSAAF, un organisme officiel d’aide à la défense, a révélé en 2024 le média ukrainien Center for Journalistic Investigation. Le fondateur d’Archangel, Mikhail Filippov, est également apparu en 2023 aux côtés de Pavel Popov, alors vice-ministre de la Défense, lors d’un reportage officiel.

Archangel n’est d’ailleurs pas le seul groupe de volontaires russes appuyant l’effort de guerre. Le bataillon de volontaires Sudoplatov, l’un des plus importants avec Archangel, se vantait dès décembre 2023 d’être capable de produire 1 000 drones par jour. L’unité Margelov, connue pour son activité dans la région ukrainienne de Kherson, entraînait en mars 2024 des volontaires aux affrontements entre drones, rapportait l’agence de presse russe Tass. La brigade « Española », créée en mai 2023 et dissoute en 2025, a formé des centaines de pilotes et développé des drones de reconnaissance nocturne ainsi que des modèles à haute vitesse.

Tous ces projets sont bien connus des autorités russes. Un rapport de décembre 2024 du Institute for the Study of War, un centre de recherche américain notait d’ailleurs que Moscou cherchait à centraliser ces initiatives, et à reprendre la main sur la production de drones. Ce qui aurait mené à la création de l’unité Rubicon, dont les récents succès sur le front inquiètent les forces ukrainiennes.

Mais le projet Archangel s’est également fait remarquer en dehors de Russie. Le 22 décembre, le groupe Telegram a célébré l’anniversaire d’une tentative d’assassinat qui aurait visé son fondateur, Mikhail Filippov, l’année dernière. D’après le groupe, les services ukrainiens auraient placé une bombe dans un courrier qui lui était destiné. Avec un ton moqueur, le message explique que depuis cette attaque manquée, le groupe « n’a fait que devenir plus fort », et qu’il a de nombreux objectifs pour 2026. Archangel devrait coordonner un « détachement spécial du ministère de la Défense » dans la région de Krasnodar afin d’assurer la défense antidrone, et augmenter sa production d’engins. Le groupe fait une promesse aux nouvelles recrues : « Tu feras voler tout ce qui vole, et tu feras ce dont rêve chaque bon Russe : tuer les Ukrainiens. »



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Author : Aurore Gayte

Publish date : 2026-01-08 04:45:00

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