En regardant le paysage par la fenêtre du bus, où une nappe de panneaux solaires habille les toitures d’une petite bourgade suisse, Guillaume Texier ne cache pas son enthousiasme. « Vous voyez, lorsqu’elle est faite de manière intelligente, leur intégration peut être très harmonieuse ». Pour le directeur général de Rexel, le royaume de l’électron est un terrain de jeu qui ne cesse de s’étendre.
Fort de ses 27 000 salariés et d’un chiffre d’affaires de 19 milliards d’euros, ce groupe fondé en 1967 fait partie du club des champions tricolores de l’électricité, aux côtés de Legrand, Schneider Electric ou de son concurrent direct Sonepar. Ce distributeur inconnu du grand public fournit aux professionnels des kilomètres de câbles, des solutions d’économie d’énergie ou encore des équipements d’éclairage.
Diplômé de Polytechnique et des Mines, Guillaume Texier en a pris les commandes en 2021. Ce quinquagénaire à la silhouette de marathonien démarre habituellement sa journée de travail sur les coups de sept heures. Une habitude héritée de plus de dix années passées chez Saint-Gobain, après un détour par les ministères de l’Environnement et de l’Industrie. Sous son impulsion, Rexel se transforme : hausse des ventes en ligne, automatisation des centres logistiques… Et convainc les investisseurs – en Bourse, son cours a plus que doublé en quatre ans. Au point d’aiguiser l’appétit d’un groupe américain. En 2024, le distributeur de produits pour la construction QXO a tenté une offre de rachat, rejetée par le Français – preuve que le secteur du matériel électrique, jadis chasse gardée de quelques spécialistes, devient stratégique.
Réindustrialisation et transition
Chez Rexel, on salue l’avènement d’un « âge d’or » de l’électrification. La thématique s’invite aussi bien dans les feuilles de route des Etats que dans les plans des géants de la tech pour assouvir les besoins nés du boom de l’intelligence artificielle. Les Etats-Unis, en particulier, sont un marché clé pour le groupe : avec des data centers qui poussent comme des champignons, sa croissance annuelle dans ce segment a dépassé 30 % sur les deux dernières années. « La volonté de l’administration américaine de réindustrialiser le pays est bénéfique pour nos activités : elle va se traduire par la construction d’usines qui devront être électrifiées », ajoute Guillaume Texier.
En plus d’être un moteur de croissance, la transition vers un monde plus électrifié est une conviction personnelle du dirigeant. En 2025, ce dernier a commandé une étude à OpinionWay sur le sujet. Verdict : 75 % des Français sont favorables à l’électrification, mais les collectivités territoriales déplorent des difficultés pour la mettre en œuvre, pointant contraintes budgétaires et complexité administrative.
Des freins qui n’empêchent pas les projets de Rexel en Europe de foisonner. A l’instar de la rénovation du système d’éclairage du centre de congrès de Bâle, avec des gains d’efficacité énergétique à la clé. Ou encore l’accompagnement d’une menuiserie suisse dans l’installation d’un système de panneaux photovoltaïques et de batteries. « Le couplage entre stockage et solaire va devenir de plus en plus fréquent, remarque Guillaume Texier. Déjà présent en Suède ou en Allemagne, il est encouragé par les gestionnaires de réseau pour assurer la stabilisation du système électrique ».
Sur le toit de cette usine dans le canton de Berne, le patron montre fièrement ces unités de stockage alignées. Dessus, des caractères chinois rappellent cependant une amère réalité – celle du retard européen en la matière. Dans les technologies vertes, « l’Europe a manqué l’occasion de créer un marché domestique, contrairement à la Chine, estime Guillaume Texier. Il aurait fallu massifier la production beaucoup plus rapidement pour peser sur les prix. Rien n’est perdu, mais il est urgent pour l’Europe de rattraper ce retard si elle veut regagner une souveraineté énergétique et industrielle. »
En revanche, les entreprises chinoises occupent peu le terrain des câbles, interrupteurs et disjoncteurs, nuance le patron. « En Europe, nous construisons pour durer ; les électriciens n’ont pas envie d’installer un disjoncteur chinois, c’est risqué ». Néanmoins, la lourdeur bureaucratique de la Commission européenne l’exaspère. « Bruxelles a une vision cohérente sur la transition énergétique, mais sa mise en œuvre est trop rigide pour en faire une opportunité ». Hésitations, revirements … L’UE entretient un flou délétère sur sa stratégie d’électrification. Le récent report de la fin des véhicules thermiques en 2035 en a été la dernière illustration criante.
Ecosystème illisible
En France aussi, le chemin guidé par la Fée Électricité n’est pas dénué d’embûches. Guillaume Texier se dit surtout interloqué par les zigzags du gouvernement sur la pompe à chaleur, qui rendent l’écosystème illisible. « Je préférerais des mécanismes de soutien plus modestes mais constants, admet-il. Aujourd’hui, le système fonctionne comme les soldes ; on décide d’installer une pompe à chaleur car il y a une aide. En matière de politique industrielle, il vaudrait mieux créer un marché stable plutôt que d’essayer de faire émerger des usines à coups de subventions à l’investissement ».
Comme beaucoup de professionnels du secteur, il se désole aussi de la publication retardée de la planification pluriannuelle de l’énergie (PPE). « Ce report crée un vide stratégique qui freine les décisions d’investissement : sans cap clair sur le mix énergétique, les industriels peinent à prévoir leurs capacités, à engager leurs projets et à sécuriser leurs coûts ». Le credo de ce passionné de vélo ? Une écologie pragmatique. Les débats houleux sur la climatisation l’agacent. « Il faut être réaliste : malgré tous les efforts faits sur la prévention du changement climatique, il va falloir se poser la question de l’adaptation. Couplée à une production d’électricité décarbonée, comme le solaire, la climatisation fera partie de la solution ».
Malgré ces quelques accrocs, pas de doute : l’électrification va, pour Rexel, le sens de l’Histoire. La future génération de milliardaires sera faite d’électriciens, tant leurs compétences sont essentielles, a fait valoir le patron de Nvidia, Jensen Huang. Guillaume Texier ne pourrait être plus d’accord.
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Author : Tatiana Serova
Publish date : 2026-01-10 06:00:00
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