L’Express

« Cette fois, le peuple iranien est dans la rue pour renverser le régime », par Marzieh Mohebbi

« Cette fois, le peuple iranien est dans la rue pour renverser le régime », par Marzieh Mohebbi

Partout où un message peut se frayer un passage, j’écris. WhatsApp, Telegram, Instagram, e-mail… Je jette ces mots comme des bouteilles à la mer : « Mon amour, mon souffle, comment vas-tu ? » Puis, tandis qu’un frisson de terreur glacée me traverse de la tête aux pieds, je rassemble mon courage et j’ose poser la question fatidique : « Es-tu en vie ? Et les autres ? Dis-moi, que se passe-t-il dans la ville ? »

Du matin au soir, du soir au matin, les jours se succèdent. A chaque instant, je fixe l’écran de mon téléphone, j’attends. Peut-être qu’un souffle soudain se lèvera, que sa connexion reviendra, qu’il me dira qu’il est vivant. Que les forces du régime ne l’ont pas arrêté dans la rue avec leur brutalité coutumière. Que les fusils à plomb n’ont pas visé ses yeux. Que les balles de guerre n’ont pas transpercé son cœur. Mais aucune nouvelle n’arrive. Rien.

Car nous sommes Iraniens. Et où que nous cherchions refuge dans le monde, même au sein des plus grandes démocraties, les bras de la République islamique sont assez longs pour serrer nos gorges et nous torturer. Dans l’industrie de la répression, la souffrance et la torture, ce régime devance le monde entier.

Et pourtant, aujourd’hui en Iran, une véritable révolution est en cours. Dans toutes les villes, petites et grandes, le cœur des rues bat dans le feu, le sang et les cris, oscillant entre peur et espoir. Cette fois, le peuple est dans la rue pour sa libération, pour le renversement total du régime – et rien de moins.

Mais la République islamique tente de rompre tous les liens : entre les citoyens eux-mêmes et avec le monde extérieur, afin de les enfermer dans le cachot de la solitude. Le régime a coupé les lignes fixes, les réseaux mobiles, Internet et toutes les voies de communication imaginables. Il a même réussi à perturber le fonctionnement des rares terminaux Starlink qui opéraient clandestinement en Iran. Nous ne pouvons plus prendre des nouvelles les uns des autres. Et cela en 2026, alors que l’humanité a atteint le sommet des technologies de communication.

L’objectif de ce black-out est clair : nier la présence incroyable, courageuse, de millions d’Iraniens sur l’asphalte glacé de l’hiver, pour prolonger encore quelques jours l’exploitation de ce pays occupé et meurtri. Et permettre au régime de tuer autant qu’il le souhaite, à huis clos, sans que le monde ne s’en aperçoive.

Anxieuse, inquiète, un rictus amer me vient aux lèvres : le monde ? Depuis quand la République islamique se soucie-t-elle de son jugement ? Le monde a-t-il jamais retenu la main du régime lors des massacres répétés de ces dernières années ? L’a-t-il puni ? Le monde a-t-il élevé la voix à l’automne 2019, lorsque celui-ci a coupé Internet comme aujourd’hui, massacrant en trois jours 1 500 jeunes qui manifestaient contre la hausse du prix de l’essence ? Le monde a-t-il senti l’odeur des cadavres calcinés quand, à l’automne 2022, un membre des Gardiens de la révolution armé d’une mitrailleuse automatique a ouvert le feu sur des ouvriers à Mahshahr, incendiant les roselières où ils s’étaient réfugiés ? Pourquoi se soucierait-il aujourd’hui du peuple iranien ?

Et pourtant, je me dis qu’aujourd’hui est peut-être un autre jour. Peut-être existe-t-il désormais des oreilles pour entendre ces cris, et des mains pour offrir de l’empathie. Peut-être que la présence de millions d’Iraniens dans les rues a enfin permis au monde de comprendre la réalité de la vie sous le joug de la République islamique. Alors je veux lui dire : cher monde, n’as-tu pas signé avec moi un pacte bâti sur les principes fondamentaux des droits de l’homme ?

Parfois, quelqu’un parvient à envoyer un message grâce à un terminal Starlink ayant échappé au sabotage du régime : « A Machhad, le peuple a libéré la ville. C’est incroyable. Plus d’un million de personnes sont descendues dans les rues ». La nouvelle tourne dans ma tête mais est bien vite ternie : « Deux nuits consécutives, les Gardiens de la révolution ont monté des mitrailleuses automatiques sur des pick-up, se sont embusqués, et ont tiré dans la masse compacte de la foule. Les corps se sont empilés. Le sang coule sur le pavé ». Des mitrailleuses automatiques face à une foule dense… Quelle immense capacité de massacre.

Tandis que je me tords de douleur, sans répit, les nouvelles continuent d’affluer : « Jeudi, quatre-vingt-seize morts. Vendredi, encore davantage. Personne ne connaît les noms des victimes. Les Gardiens de la révolution volent immédiatement les corps. Parfois, les familles parviennent à emporter les dépouilles pour les cacher, car les cimetières n’enterrent personne sans l’autorisation des Gardiens. Les cadavres restent dans les bras de leurs proches. Dans les hôpitaux, c’est le chaos, il n’y a plus de place pour les blessés. Des centaines ont perdu la vue. D’autres ont été amputés par des balles de guerre. Le personnel soignant manque de médicaments et d’équipements. Puis vient, soudain, le bruit des bottes : les Gardiens envahissent les hôpitaux, arrachent les blessés de leurs lits et les emmènent. Les cris stridents se mêlent aux hurlements des miliciens et aux coups de feu. Tous cherchent leurs enfants ».

La rue est prise dans un tourbillon de feu, d’angoisse, d’espoir et de douleur. Oui, amis Français, ceci n’est pas la chronique de quelques jours du destin que la République islamique nous a imposé. Ce qui se passe aujourd’hui dans les rues d’Iran est l’expression inédite d’une authentique révolution. Après quarante-sept ans de pillage par ce régime idéologue, le peuple est tombé dans une pauvreté extrême. Les ressources du pays, l’environnement, les biens des citoyens ont été saccagés. Le pétrole a été vendu et l’argent partagé entre les Gardiens de la révolution et les groupes terroristes du monde entier. La misère est telle que des enfants s’évanouissent de faim à l’école. Faute de mieux, les enseignants leur donnent de l’eau sucrée. Les ouvriers, écrasés par le poids du chômage et de la pauvreté, se suicident.

Pendant ce temps, une oligarchie effrénée dore les portes et les fenêtres de ses villas, achète des propriétés de plusieurs milliers de mètres carrés dans les quartiers les plus chers de Londres, détourne des pétroliers, et ne restitue jamais l’argent.

Chaque minute de leur douloureuse existence, les citoyens sont menacés de prison, de flagellation et d’exécution pour n’avoir pas respecté les règles rigides de l’islam politique. Cela fait des années qu’ils n’ont pas goûté à la liberté. Dépouillés de tous leurs droits matériels et spirituels, allégés de tout, ils n’ont plus rien à perdre que leur vie – et ils en font le gage de leur liberté.

Aujourd’hui, pour la première fois, ils se sont rassemblés autour d’un appel lancé par Reza Pahlavi. Le moment n’est-il pas venu pour le monde de se souvenir de ses engagements en matière de droits de l’homme ? N’est-il pas temps de chercher une solution pour le peuple iranien et, à tout le moins, de rétablir leur accès à Internet ?

*Marzieh Mohebbi, avocate iranienne réfugiée en France, poursuivie depuis 2022 en raison de son engagement en faveur des droits des femmes et des prisonniers politiques.



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Publish date : 2026-01-12 16:00:00

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