L’ordre alphabétique est malicieux, qui fait se succéder David Lisnard et Georges Marchais. Mais c’est toute la syntaxe de la vie politique qu’Alain Duhamel dompte du haut de son inégalable expérience et avec « équanimité », selon le mot d’Emmanuel Macron dans un documentaire consacré au journaliste sur France 2. Il a vu défiler la Ve, voici donc ses 63 portraits : Gabriel Attal, (« plutôt Lucien Leuwen que Julien Sorel ») ; Xavier Bertrand (« S’il y a une chance, évidemment il la jouera. Et même si elle n’existe pas, il l’imaginera ») ; Richard Ferrand (« Il est ce que les grands parfumeurs appellent un nez ») ; Raphaël Glucksmann (« Quasiment sur les rangs mais comme on le dit pour le baccalauréat, en candidat libre ») ; Bruno Le Maire (« Un aristocrate de la politique, exceptionnellement doué mais qui n’aura pas eu le caractère de son intelligence ») ; Edouard Philippe (« fantassin aguerri, le contraire d’un hussard ») ; Dominique de Villepin, (« à la fois Murat et Fouché »). Et tous les autres, pour un régal partagé.
Les politiques par Alain Duhamel. Editions de l’Observatoire, 304p., 22 €. Parution le 22 janvier.
Robert Badinter
Il est désormais l’icône de la Ve République, comme Pierre Mendès France le fut de la IVe République, comme Jean Jaurès le fut de la IIIe République. Il personnifie ce qui ressemble le plus à la conscience morale en politique. Une vertu qui n’est pas la plus répandue dans la sphère du pouvoir. Ce n’est pas qu’il fût sans défauts. Robert Badinter n’était pas un saint de niche et de vitrail – on a envie d’ajouter « Dieu merci ». Il pouvait être sec et distant, l’inverse de l’empathie naturelle d’un Chirac ou du savoir-faire d’un Mitterrand. Avec lui, les premiers contacts étaient parfois rudes. Pour avoir négocié âprement avec ce talentueux avocat les moindres détails du fameux premier duel présidentiel télévisé en 1981 (Giscard d’Estaing – Mitterrand) – il représentait naturellement le candidat socialiste –, je peux en témoigner. Il était implacable, méticuleux, dominateur. C’est aussi la réputation qu’il avait auprès de ses confrères du barreau qui, avant qu’il n’impose sa trop visible supériorité, ne l’aimaient guère. S’il était un bourreau de travail, engagé tout entier comme un croisé en Palestine, s’il était un orateur exceptionnel, on le sait bien, il pouvait entrer dans des colères jupitériennes ou distiller des épigrammes caustiques et réfrigérantes.
[…] Naturellement, tant de chantiers menés à bien ne lui faisaient pas que des amis. Robert Badinter n’a pas toujours été le grand homme célébré aujourd’hui. Avocat, il était décrié, conspué, menacé par les partisans de la peine de mort et, sur un tout autre plan, férocement jalousé pour ses succès en contentieux des affaires. Ministre, il est de 1981 à 1986 le plus impopulaire des membres du gouvernement. Ses réformes fracturent et choquent. Des policiers syndiqués manifestent violemment sous les fenêtres du ministère de la Justice, place Vendôme. Il faut le protéger étroitement durant des années. La presse conservatrice le voue quotidiennement aux gémonies, l’extrême droite l’insulte et le calomnie, l’antisémitisme y émergeant sans masque. Avant d’être encensé, Robert Badinter est beaucoup conspué.
François Hollande
François Hollande est éternel parce qu’il incarne la quintessence de la politique. Il vit la politique, il déguste la politique, il respire la politique, il réagit en politique, il déjeune en politique, il dort en politique, il se détend en politique, il lit en politique. Seuls sans doute François Mitterrand et Jacques Chirac s’identifiaient à ce point à la politique. François Hollande n’est pas un politique, il est la politique.
[…] Très vite, trop vite, il devient le Président mal aimé. Le virtuose de la politique est en échec à la présidence de la République. Pire, des attentats sanglants, d’une férocité inédite, se succèdent. Il fait face avec une dignité et une fermeté exemplaires qui lui valent l’estime internationale mais, en France, la hantise de l’insécurité le transforme injustement en bouc émissaire. Même ce qu’il fait de bien lui est reproché. Il a voulu simplifier et démocratiser la fonction présidentielle, ce qu’il a baptisé maladroitement « la présidence normale », mais les Français se moquent et le raillent. Il est sans l’ombre d’un doute le chef de l’État le plus respectueux de l’indépendance de la presse et de la justice qu’ait connu la Ve République : on ne lui en sait aucun gré. Le politique le plus doué de France semble alors le Président le plus malheureux de la Ve République. La partie est pourtant loin d’être terminée.
Sébastien Lecornu
Avec son visage aux joues pleines et son allure de sénateur, il n’en impose pas particulièrement au premier regard. Il a pourtant l’œil bien vif, la parole agile et une capacité particulière, précieuse en politique, à mettre toujours tout le monde à l’aise. Aimable et même affable, cet homme de droite revendiqué se montre attentif et ouvert avec chacun, adversaires inclus. Sur le terrain, à Vernon, dans sa baronnie de l’Eure, il peut être actif, méthodique et très impérieux. Humain cependant, attentif aux autres, déterminé mais à l’écoute comme les bons élus locaux, au-delà de la norme néanmoins. Chaleureux comme un Chirac normand, sachant s’attarder comme un Mitterrand, Sébastien Lecornu ne fait pas semblant de s’intéresser à ceux qu’il rencontre, il s’y intéresse. Il n’est pas populiste, il est affable. Il a l’air d’un personnage de Balzac, en fait c’est un héros de Flaubert, comme Bruno Retailleau l’est de Mauriac ou Gérald Darmanin d’Alexandre Dumas.
[…] Lui-même, allure de panda mais œil de renard, ne se mêle pas des affaires intérieures de Renaissance et de la macronie. En tout cas, jusqu’ici, puisqu’avec Matignon, tout va inévitablement changer. L’héritage politique que lui lègue François Bayrou n’est pas encourageant. […] Est-ce jouable ? Il sait parfaitement qu’il met le pied dans un dédale plus que périlleux, apparemment décourageant. Et pourtant, il croit d’entrée de jeu qu’un changement radical de méthode – écoute, négociations, ouverture, compromis – pourrait entrebâiller une porte dérobée – du côté du PS, certes à grand prix, à condition d’accorder au parti d’Olivier Faure des trophées authentiques. Intuition ou illusion ? Jamais sous la Ve République un Premier ministre n’était comme lui entré à l’hôtel de Matignon en haillons. Comme il le dit lui-même, son gouvernement est « le plus faible de la Ve République » et c’est vrai. Son habileté est incontestable, sa souplesse se vérifie chaque jour, son opiniâtreté ne s’épuise jamais. Il y a une méthode Lecornu, un style Lecornu, cet artisan de la politique, ce savetier de la politique qui permet au gouvernement d’avancer en claudiquant. Est-ce suffisant ? Tous les chiffres, tous les rapports de force sont contre lui, tous les pronostics aussi. Son atout modeste est de n’être pas présidentiable et d’apparaître comme l’ultime rempart avant une dissolution chaotique. Sébastien Lecornu ou bien l’aventure ?
Marine Le Pen
Personne n’est moins tranquille que Marine Le Pen. Elle est combative et même agressive, autoritaire et même cassante, charismatique et même violente. Personne n’est moins consensuel qu’elle, moins modéré qu’elle, moins tolérant qu’elle. […] Elle a des relations très distantes avec la vérité (les chiffres authentiques ne sont pas sa spécialité), elle varie beaucoup d’opinion, et même de façon parfois considérable, mais avec une assurance impavide. Sur l’Europe, la Russie, Trump, elle tourne avec le vent. En revanche, sur l’immigration et la sécurité, ses positions sont en béton armé. Elle se proclame catholique et très croyante, mais la charité ne figure pas parmi ses qualités les plus visibles, sauf à l’égard des chats. C’est avant tout une combattante, et une cheffe, dominatrice, souvent brutale, dans l’air du temps comme partout en Europe. Ce n’est pas une littéraire, comme le prouvent bien ses livres, ce n’est pas une idéologue, comme le démontrent ses variations, voire ses reniements. En revanche, et c’est sans doute à ses yeux plus important, elle est douée pour les contacts avec l’électorat (plus que son père) et elle possède un tour d’esprit social authentique, à la frontière de la démagogie. En somme, elle diagnostique bien et elle préconise mal. En économie en revanche, elle ne risque pas d’entrer en lice pour le prix Nobel. Ses contradictions sont flagrantes et ses lacunes sont impressionnantes. Elle se prétend au centre de la société, mais elle a surtout bien compris, mieux et plus vite que les autres, le sentiment de déshérence et d’abandon d’une partie de la France. C’est une force qui va, brutale et intuitive, résolument populiste et désormais vulnérable. C’est une guerrière blessée.
La fabrication de Jordan Bardella constitue une opération politique totalement inédite : […] c’est un pari inouï dans une société politique où l’on n’aime jamais son successeur. C’est aussi une intuition ou une prémonition rare, une anticipation de l’ouragan judiciaire qui a frappé et menace de récidiver bien plus violemment encore, jusqu’à devenir une tornade, si les magistrats optent en appel pour l’inéligibilité immédiate. Marine Le Pen imaginait-elle déjà ce scénario ? Envisageait-elle la nécessité d’un successeur en forgeant le destin de Jordan Bardella ? Ou bien, compte tenu de la jeunesse du dauphin, pensait-elle au contraire avoir l’éternité devant elle ? Il y a du tragique, beaucoup de tragique, dans le destin de Marine Le Pen et du romanesque, beaucoup de romanesque, dans celui de Jordan Bardella. Et si finalement la principale réussite politique de Marine Le Pen s’appelait Jordan Bardella ?
Alain Peyrefitte
Il aura été le dernier grand intellectuel français à avoir mené une véritable carrière politique, le dernier grand intellectuel français à avoir joué un rôle significatif au gouvernement (douze ans au total, à huit postes différents), le dernier grand intellectuel français à avoir pesé dans le débat politique français. Seule ombre à ce tableau – mais quelle ombre ! –, l’homme politique est loin de mettre en œuvre les valeurs et les principes du grand intellectuel.
[…] Son monumental et incomparable C’était De Gaulle, trois tomes de conversations inédites – plus de trois cents – au sortir des Conseils des ministres, sans aucun doute la source la plus riche et la plus brillante – trop parfois pour être littéralement vraie – sur la pensée, les analyses, les desseins et les humeurs du Général. Alain Peyrefitte a eu de surcroît l’intelligence – sa spécialité – et la patiente audace (son originalité) d’attendre trente ans avant de les publier. […] Ses livres sont ceux d’un grand libéral, disciple de Tocqueville et de Max Weber, compagnon de Raymond Aron, mais ses actes politiques sont ceux d’un politicien conservateur frotté d’autoritarisme. Ministre de l’Information, il tient l’ORTF, sa création, d’une poigne de fer. Ministre de l’Education nationale, il ne pressent rien et ne comprend rien à Mai 68, lui qui sait être aussi bon sociologue… Garde des Sceaux, sa loi sécurité et liberté restera célèbre : l’intellectuel libéral s’avère un ministre particulièrement répressif. Il y a chez Alain Peyrefitte l’intellectuel moderniste de grande envergure et simultanément le politique animant avec constance l’aile la plus conservatrice du gaullisme. Ceci mérite qu’on l’oublie, cela qu’il reste vivant dans les mémoires.
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Author : Eric Mandonnet
Publish date : 2026-01-14 15:00:00
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