Plus d’un an et demi quasiment sans son ni image. Depuis janvier 2025, les services français de lutte antidrogue avancent à l’aveugle sur le Venezuela. En cause : l’expulsion vers l’Hexagone d’une bonne partie de l’ambassade à Caracas, en particulier de son attaché de sécurité, Thierry Papon. Passé par plusieurs postes à hautes responsabilités dans la région, ce policier possédait une lecture fine des dynamiques criminelles au Venezuela. Seuls l’ambassadeur et le chargé d’action culturelle ont été épargnés par Nicolas Maduro, furieux que sa réélection très contestée n’ait pas été reconnue par la France. « Notre dispositif diplomatique à Caracas a connu plusieurs ajustements depuis janvier 2025, confie une source diplomatique. Notre ambassade à Caracas demeure toutefois ouverte et fonctionnelle, et le restera. »
Si la coopération n’est pas rompue officiellement, la visibilité sur le trafic à Caracas s’est considérablement réduite. Paris et les autres puissances régionales tentent de combler ce manque d’information en s’appuyant sur les partenaires de la zone et sur la Drug Enforcement Administration (DEA), puissant service de renseignement de la lutte anti-drogue américaine.
Vers l’Europe et l’Afrique
La capture de Nicolas Maduro, le président vénézuélien, par Washington, le 3 janvier, a relancé les interrogations. Depuis plusieurs semaines, Donald Trump a fait de Caracas la cible centrale de sa lutte contre le trafic de cocaïne. L’administration américaine accuse le président vénézuélien d’être à la tête d’un vaste réseau, qualifiant le régime de « narco-dictature ». Si l’assertion fait bondir nombre de spécialistes – seule 15 % de la cocaïne aux États-Unis y transiteraient -, le Venezuela reste un acteur non négligeable du trafic de drogue, qui touche également la France. Selon l’acte d’accusation publié par la justice américaine contre Nicolas Maduro, le chef d’État déchu aurait été notamment impliqué dans la tentative d’importation en septembre 2013 de plus d’une tonne de cocaïne sur un vol Air France Caracas-Paris.
Beaucoup plus récemment, ce 5 janvier 2026, huit Vénézuéliens ont été jugés par le tribunal correctionnel de Fort-de-France. Leur navire avait été appréhendé par la Marine nationale, à près de 1 000 km des côtes martiniquaises. Environ 2 360 kilos de cocaïne ont été retrouvés à son bord. Les forces françaises doivent composer avec l’afflux de stupéfiants dans les territoires d’Outre-mer – Guyane, Martinique, Guadeloupe – et son transport au large de l’océan Atlantique, vers l’Afrique et l’Espagne. Un jeu du chat et de la souris en haute mer, auquel les trafiquants vénézuéliens prennent part.
Des gangs puissants
Estimée à 4 000 tonnes en 2024 selon l’Office antistupéfiants (Ofast), la production de cocaïne se concentre majoritairement en Colombie. « On évalue à peu près à 300 tonnes les flux partant vers le Costa Rica. Autant part directement des ports colombiens vers la République dominicaine. Une grosse partie est envoyée vers l’Équateur, le Panama ou le Brésil, liste une source policière française. Une autre, moins importante en volume, passe par le Venezuela ». Caracas a une position géographique idéale : l’une des zones de production les plus importantes de la cocaïne colombienne, le Catatumbo, est même située à la frontière entre les deux pays.
La cocaïne empruntant les routes vénézuéliennes s’écoule vers les ports français.
Les organisations criminelles ont aussi pu bénéficier de la complaisance des autorités. « L’essor du trafic s’articule à la déliquescence du système politique vénézuélien », commencée sous Hugo Chavez et accélérée sous Maduro, explique un proche de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives. L’explosion de la violence et de la corruption a favorisé l’essor du trafic. « On soupçonne très fortement un certain nombre de caciques du régime bolivarien d’être à la tête ‘d’entreprises logistiques’ du trafic de drogue », ajoute Sylvain Domergue, géographe et professeur à Sciences Po Bordeaux. Les cartels ont profité du désordre pour tracer de nouvelles routes à travers le pays : l’un des plus célèbres, le Tren de Aragua, est un des gangs les plus puissants d’Amérique latine.
Dispositif « 100 % contrôle »
Ils acheminent la drogue par plusieurs circuits. Par les airs, via de petits aérodromes. Dans son rapport 2025 sur l’état de la menace, consulté par L’Express, l’Ofast détaille la saisie en septembre 2024 de 2,6 tonnes de cocaïne à bord d’un avion ralliant le Venezuela à la Guinée-Bissau. Par la terre, jusqu’au Brésil ou en Guyane, où des mules sont supposées prendre des vols commerciaux. La mise en place du dispositif « 100% contrôle » à l’aéroport Félix Eboué de Cayenne en octobre 2022, a toutefois eu pour conséquence de détourner une partie du trafic. Les routes maritimes vers les Antilles sont depuis d’autant plus utilisées. Ces dernières années, les cartels ont investi plusieurs zones au nord du Venezuela, comme l’île de Margarita. Des « zones de lancement » pour organiser les départs.
A l’inverse de pays comme l’Équateur, où d’énormes cargaisons de cocaïne partent par des porte-conteneurs, les livraisons de stupéfiants se font via des embarcations plus modestes. Des « lanchas », des petits bateaux de pêche, ou des « tapouilles », des plus gros navires acheminant jusqu’à 10 tonnes de cocaïne.
Face à ces multiples petits porteurs, les autorités tentent de renforcer la coopération. En 2015, Paris a par exemple lancé le programme de formation « Alcorca » (Appui à la lutte contre le crime organisé dans la région caraïbe), destiné à renforcer les échanges entre onze pays de la zone. Un centre d’information européen, le MAOC-N, à Lisbonne, surveille l’Atlantique, appuyé par un dispositif de renseignement des douanes françaises dans les Caraïbes. « Vu les volumes actuels du trafic de drogue, on ne peut lutter efficacement que dans le cadre d’une coopération internationale, pointe un officier de la Marine. Les grands sachants sont les pays de départ type Colombie ou Équateur, et les capitales de la zone. Les Pays-Bas, la France, et en premier lieu les États-Unis ».
Le trafic toujours présent
La plupart des opérations de surveillance ont lieu en partenariat avec le Joint InterAgency Task Force-South, basée à Key West, en Floride. « Ce sont eux qui ont les meilleurs moyens de surveillance satellitaires. Nous vivons sous perfusion américaine », résume un policier français en poste dans les Caraïbes. Dans ce contexte, une coupure avec le renseignement américain deviendrait handicapante. « Nous pouvons conduire des opérations ponctuelles efficaces. Mais nous sommes limités par le temps et les moyens, quand les Américains ont une présence et une assise beaucoup plus large. On ne sera jamais au même niveau », regrette un ancien gendarme en poste en Amérique latine. Si les frappes américaines sur des embarcations accusées de narcotrafic dans les Caraïbes ont pu émouvoir, le sentiment général est plutôt d’attendre que l’orage passe. « Nous essayons tous de conserver les liens et de préserver ce qui marche en bonne intelligence, en attendant que les États-Unis reviennent à la raison », confie une source policière.
Car la lutte contre le narcotrafic est mondiale. « Les cartels segmentent le plus possible le trafic et multiplient les intermédiaires. De cette manière, il devient de plus en plus complexe de savoir d’où vient la cocaïne, et qui a pris part à son acheminement », note un ancien responsable de la DEA. « Avec les frappes américaines, les organisations criminelles vont sans doute se détourner des Antilles pour opter vers des trajets plus au sud, observe une source policière française. Mais le trafic sera toujours là ».
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-01-15 16:14:00
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