L’Express

« Sapiens vient-il vraiment d’Afrique ? Ce n’est pas certain… » : l’éclairage choc du paléoanthropologue Chris Stringer

« Sapiens vient-il vraiment d’Afrique ? Ce n’est pas certain… » : l’éclairage choc du paléoanthropologue Chris Stringer

Le débat sur l’origine de l’humanité serait-il enfin tranché ? Le 7 janvier, une retentissante étude parue dans la prestigieuse revue Nature affirmait avec certitude que nos ancêtres vivaient bien en Afrique. D’après cette découverte majeure, une forme évoluée d’Homo Erectus, qui pourrait être un ancêtre commun à Homo Sapiens et ses cousins l’Homme de Néandertal et l’Homme de Denisova, était bien présent sur le territoire de l’actuel Maroc il y a environ 773 000 ans. Pour le paléoanthropologue français Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France et principal auteur de l’étude, cette découverte « renforce fortement l’origine très lointaine et profonde de notre espèce en Afrique ». Autrement dit, ce serait à cette époque, entre 500 000 et 800 000 ans avant aujourd’hui, qu’a eu lieu la divergence entre les lignées qui ont donné Sapiens en Afrique et les lignées des ancêtres communs à Néandertal et à l’Homme de Denisova en Eurasie. Fin de l’histoire. Vraiment ?

En réalité, des chercheurs de renom affirment depuis quelque temps que ce n’est pas en Afrique qu’il faut chercher l’origine de toutes ces lignées humaines, mais en Eurasie. Cette idée a été mise sur le tapis à cause notamment de fossiles datant de 800 000 ans, trouvés en Espagne, dans un site qui s’appelle Gran Dolina. Ils présentent aux aussi une mosaïque inhabituelle de caractères primitifs hérités d’Homo Erectus et de caractères qui annoncent les lignées plus récentes de Sapiens, Néandertal et Denisova. Cette nouvelle espèce a été bapitsée « Homo Antecessor ». Plus récemment, une étude parue en septembre 2025 dans la revue Science, et dirigée par le paléoanthropologue au Muséum d’histoire naturelle de Londres Chris Stringer, montre que les humains auraient pu se séparer de leurs ancêtres 400 000 ans plus tôt qu’on ne le pensait auparavant. Un crâne baptisé « Yunxian 2 » datant d’un million d’années et découvert en Chine dispose de caractéristiques le rapprochant d’Homo Longi ou d’Homo Sapiens ; des espèces que l’on pensait n’avoir existé que plus tard dans l’évolution humaine. Cela suggère donc qu’il y a un million d’années, nos ancêtres s’étaient déjà divisés en groupes distincts, ce qui indique une division évolutive humaine beaucoup plus ancienne et complexe qu’on ne le pensait auparavant. Si ces conclusions s’avèrent justes, cela pourrait signifier que les premiers humains ne se seraient pas dispersés depuis l’Afrique, mais depuis l’Eurasie.

Un changement de paradigme qui s’inscrit dans une série de recherches récentes qui ont chamboulé les connaissances sur les origines humaines. « Toutes ces découvertes pourraient nous aider à résoudre le grand flou autour d’un ensemble confus de fossiles humains datant d’il y a 1 million à 300 000 ans, et cela montre à quel point nous avons encore beaucoup à apprendre sur nos origines », explique à L’Express l’anthropologue britannique, l’un des plus cités au monde dans son domaine et père de la théorie de l’ »Origine africaine récente » (Out of Africa), selon laquelle Homo Sapiens a évolué en Afrique il y a environ 300 000 ans avant de se disperser à travers le monde, remplaçant la plupart des autres populations humaines (comme les Néandertaliens). Mais que s’est-il passé avant cette migration et l’Afrique est-elle vraiment le berceau de l’humanité ? Éléments de réponse avec un chercheur dont la parole dans les médias français est rare.

L’Express : La récente découverte de fossiles d’une forme évoluée d’Homo Erectus au Maroc datant de 773 000 ans comble un trou dans la documentation paléontologique africaine, en ce qu’on n’avait pas de fossiles d’hominines entre 1 million et 600 000 ans. Cela permet-il d’affirmer avec certitude que l’origine des hommes modernes (Sapiens, Néandertal ou Denisova) est à chercher en Afrique et non en Eurasie ?

Chris Stringer : Non, cela n’apporte pas de certitude absolue sur l’origine africaine des hommes modernes. Ce que nous savons avec certitude, grâce à une multitude de preuves, notamment fossiles et génétiques, c’est que la phase tardive de l’évolution de Sapiens s’est bien déroulée en Afrique. Quant lieu où elle a débuté, la question reste, selon moi, ouverte.

Vous avez dirigé une étude montrant qu’Homo Sapiens soit apparu pour la première fois hors d’Asie, notamment en Asie, grâce à l’étude du crâne « Yunxian 2 » découvert en Chine. Comment avez-vous accueilli cette dernière étude parue en janvier sur les fossiles du Maroc ? Croyez-vous qu’il reste encore des mystères ?

Nos travaux sur la phylogénie de « Yunxian 2 », publiés dans Science l’année dernière, suggèrent que le dernier ancêtre commun des lignées des hommes dits « modernes » – Sapiens, Néandertal et Denisova – vivait probablement il y a plus d’un million d’années, soit près de 400 000 ans plus tard que ce nous pensions auparavant. Mais soyons clairs : nos analyses n’ont pas permis de déterminer avec certitude sur quel continent vivait cet ancêtre. Cependant, même si ce dernier ancêtre commun vivait hors d’Afrique, nos résultats indiquent que l’évolution ultérieure d’Homo sapiens a tout de même eu lieu en Afrique. Dans ce scénario, il y aurait donc eu une migration précoce vers l’Afrique depuis l’Eurasie, on ne sait pas d’où avec précision, pour y poursuivre cette évolution.

Si on comprend bien, il nous reste encore énormément de choses à apprendre sur l’origine de l’humanité…

Tout à fait ! Nous n’avons pas pu intégrer dans nos analyses les données relatives à d’importants fossiles anciens provenant d’Espagne, d’Éthiopie et d’Érythrée, qui pourraient pourtant fournir des informations cruciales.

Selon les dernières découvertes scientifiques, à quoi pouvait ressembler la mosaïque de l’humanité en Afrique ou dans le monde il y a un million d’années, de manière très concrète ? Il y aurait eu plusieurs humanités qui auraient cohabité en Afrique ou ailleurs durant des millénaires…

Il existe en effet une variation manifeste, même si l’on se contente de comparer « Yunxian 2 » au crâne de Buia, en Érythrée, qui ont environ le même âge (un million d’années !). Les nouveaux fossiles de Thomas I, près de Casablanca, ressemblent par certains aspects à Homo Antecessor, découvert en Espagne et datant d’environ 800 000 ans, mais en diffèrent notablement par d’autres.

En réalité, les tout premiers membres des lignées Néandertal, Denisova et Homo Sapiens ne devaient présenter que peu de traits caractéristiques de leurs successeurs, car beaucoup de ces traits n’avaient pas encore évolué. Les fossiles de Thomas I pourraient potentiellement représenter un ancêtre précoce de Sapiens en Afrique, bien que les preuves manquent encore (ils sont d’ailleurs difficilement attribuables à l’espèce Sapiens tant les traits typiques de l’espèce sont encore absents). Il serait passionnant d’intégrer ces nouveaux fossiles à nos analyses phylogénétiques de Yunxian pour tester cette hypothèse.

La célèbre théorie d’Yves Coppens de « l’East side story », selon laquelle Sapiens serait né en Afrique de l’Est, tient-elle toujours ?

Sa théorie concerne exclusivement Homo Sapiens, donc oui elle tient toujours et n’est pas remise en cause à l’heure actuelle. Notre propre évolution était probablement panafricaine : un brassage de lignées provenant de différentes parties du continent. Cela a donné naissance à nos ancêtres directs, il y a environ 300 000 ans en Afrique de l’Est. Quant à savoir comment Sapiens est devenue la seule espèce humaine présente aujourd’hui sur Terre, là encore il y a un débat scientifique.

Selon vous, pourrions-nous connaître un jour avec certitude l’origine de l’humanité ?

Notre discipline ne devrait pas traiter de certitudes. Nous devons toujours garder l’esprit ouvert lorsque les données manquent. Nous pouvons éliminer les hypothèses erronées, certes, mais pour le reste nous ne pouvons que réduire le champ des possibles afin de nous rapprocher de l’histoire réelle de nos origines.

Et en quoi la quête de nos origines est-elle cruciale pour la compréhension de ce que nous sommes aujourd’hui ?

Nous sommes une espèce assez vaniteuse : nous voulons savoir d’où nous venons et comment nous avons fini par hériter de la planète au détriment de toutes ces autres formes d’humanité. La réponse pourrait nous révéler quelque chose de fondamental sur notre nature et nos capacités d’adaptation. Cela dit, l’origine des mammouths ou des marmottes devrait être tout aussi intéressante d’un point de vue scientifique !

Le grand public peut avoir une image assez simpliste de l’apparition de l’homme : il était une fois, un singe qui, un jour, s’est tenu debout (si je résume très grossièrement). Comment cela s’est-il passé selon vous de manière scientifique ?

(Rires). Quelle vaste et complexe question ! C’est indiscutablement une histoire faite de rebondissements et de détours, et non une ligne droite évoluant graduellement en un lieu unique. Il est certain que tout a changé lorsque Sapiens est apparu car il dispose de caractéristiques qui lui ont permis de conquérir la planète entière, dans tous les domaines. Notre espèce est spéciale en ce sens. Mais Sapiens n’est pas apparu comme ça, par enchantement. Nous sommes le fruit d’une histoire évolutive riche et extrêmement complexe.

On découvre régulièrement de nouvelles espèces d’hominines, qui ont toutes des caractéristiques spécifiques à leur environnement immédiat. Y a-t-il un ou plusieurs chaînons manquants ?

Il n’existe pas de « maillon manquant » unique. Il y en a une infinité qui nous relient à nos ancêtres communs avec Néandertal, avec Homo Erectus et, finalement, et même avec les ancêtres des chimpanzés.

Quelles pourraient être les prochaines découvertes majeures dans les prochaines décennies ?

L’importance et l’étendue des données génétiques sur l’évolution humaine vont continuer de croître. Nous découvrirons peut-être de nouvelles espèces humaines, comme ce fut le cas avec les Denisoviens, qui ont vécu il y a 40 000 ans dans la région de l’Altaï, au sud de la Sibérie, cohabitant avec Néandertal. J’espère également que nous trouverons davantage de fossiles pour éclairer l’histoire ancienne d’espèces telles que Floresiensis, Luzonensis ou Naledi, et pour percer le mystère de l’identité des « Denisoviens du Sud ».

Comment notre espèce, Sapiens, a-t-elle pu se développer au point d’être, aujourd’hui, la seule espèce humaine sur Terre ? Y avait-il des spécificités biologiques chez Sapiens qui ont rendu possible cette domination sans partage ?

C’est une question vaste et cruciale. Je suis d’ailleurs en train d’écrire un livre pour tenter d’y répondre ! (Rires).



Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/sapiens-vient-il-vraiment-dafrique-ce-nest-pas-certain-leclairage-choc-du-paleoanthropologue-chris-NGZ6Y2IFFJC2DOFVJLA3HZGUZE/

Author : Yohan Blavignat

Publish date : 2026-02-07 15:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express