Il a quitté le PS en 2022 en dénonçant l’alliance avec Jean-Luc Mélenchon. Aujourd’hui la spirale de la violence qui emporte les insoumis amène Bernard Cazeneuve à réclamer un sursaut de l’arc républicain.
L’Express : Avec la mort de Quentin Deranque à Lyon le week-end dernier, le débat politique vient-il de basculer dans une ère inédite ?
Bernard Cazeneuve : Le débat a depuis longtemps basculé. Imperceptiblement, nous nous sommes collectivement accoutumés à l’air vicié d’une époque où la violence est devenue banale. La radicalité médiocre est l’étendard de ceux qui, dans une stratégie cynique d’autopromotion, sont prêts à organiser la fracturation du pays pour accéder au pouvoir. De la Nation, de son avenir, de sa grandeur ils n’ont finalement que faire. Pour demeurer sur scène, les dégagistes d’extrême droite et d’extrême gauche sont prêts à tout sacrifier. Notamment ce qui nous a permis de demeurer unis dans la République, en dépit des épreuves que nous avons eues à affronter ensemble, dans les guerres, les crises ou face au terrorisme.
La numérisation de la communication politique, avec ses algorithmes, ses manipulations et ses enfermements identitaires a servi de catalyseur au retour des passions les plus sordides dont la nature humaine peut se montrer capable. Sur les réseaux sociaux la haine déferle, raciste, antisémite, complotiste qui donne à voir la face la plus sombre de l’humanité. Pour les uns, un juif est un génocidaire en puissance tandis que les terroristes du Hamas ne sont pas des barbares ivres de haine mais les résistants d’une cause juste. Pour les autres, chaque musulman est le tenant d’une religion qui porte en elle, par essence, la violence terroriste qui menace notre civilisation. L’antisémitisme décomplexé des premiers fait oublier celui congénital des seconds et leur xénophobie.
Certaines plantes plongent donc leurs racines profondément dans cette boue-là et y prospèrent. D’autres, plus fragiles, sont comme les roseaux les plus vulnérables de la nature, mais ils sont les roseaux pensants. Si nous demeurons lucides, c’est vers eux que doivent se tourner nos regards, car lorsque la radicalité nihiliste quitte l’espace virtuel ou le champ sémantique pour s’emparer de la rue, la mort rode. Les mots qui blessent préfigurent les coups qui tuent.
Où commence la violence dans la sphère publique ?
La violence est protéiforme. Elle commence par la colère qu’on surjoue en permanence, comme on occupe un rôle de composition. On s’admire, fort en gueule, dans le miroir numérique et le plus souvent sous pavillon anonyme. Avec les hologrammes, on peut par ailleurs multiplier les occasions de s’enivrer de soi. Toutes les transgressions, les insultes, les outrances, les provocations ajoutent à l’ivresse le sentiment de l’insoumission. On aimerait que les insoumis ne se soumettent pas à leurs passions tristes et qu’y résistant, ils cessent d’alimenter le feu de l’extrême droite qui couve. Si l’on redoute que le parti de l’ordre ne remette en cause les libertés auxquelles nous tenons par-dessus tout, on n’a pas le droit de s’ériger en agent du désordre.
Dans le face-à-face que les dégagistes rêvent d’instaurer entre eux, verbal d’abord, puis en forme de combat de rue par la suite, la France sortira meurtrie et affaissée. C’est en raison de ce risque que j’ai toujours pensé, et parfois seul, que l’alliance avec La France insoumise constituait une faute politique et morale dont l’extrême droite serait la principale bénéficiaire.
LFI a souvent choqué ces dernières années. En quoi la mort de Quentin Deranque marque-t-elle une étape supplémentaire ?
La France insoumise passe son temps à désigner des cibles en les accusant de tous les maux et en créant autour d’elles un climat d’extrême tension. Selon Jean-Luc Mélenchon, les gouvernements auxquels j’ai participé auraient institué un permis de tuer, en cherchant à clarifier les conditions de l’usage des armes au sein des forces de l’ordre. La mort de Rémi Fraisse a fait l’objet d’une exploitation continue et indigne laissant à penser que le gouvernement d’alors avait sciemment organisé, au moment de cette tragédie, la répression des manifestants à Sivens pour aboutir à la mort d’un jeune militant écologiste. Le maire des arrondissements du centre de Paris, Ariel Weil, est accusé de complicité de génocide au seul motif, sans doute, qu’il est juif et très peu enclin à soutenir la politique de l’actuel pouvoir israélien. La police tue par nature, selon Mélenchon, car telles sont les instructions qu’elle recevrait, toujours selon le Lider Maximo, de la part des ministres de l’Intérieur.
Cette surenchère sème partout et sur tous les sujets les germes de la plus grande discorde et engendre un climat où dominent la haine et le ressentiment. Les dirigeants de LFI croient-ils ce qu’ils racontent ? Pour les plus expérimentés d’entre eux je ne le pense pas. En revanche, je considère que leur cynisme leur dicte de le dire malgré tout, pour cristalliser un électorat qu’ils regardent comme leur socle et qu’au fond, ils méprisent. Il paraît que cette gauche-là est la seule certifiée. Elle est pour moi la seule avec laquelle il convient de ne jamais se compromettre.
Que la gauche attend-elle pour établir un cordon sanitaire avec les Insoumis ?
Il y a sur les événements de Lyon une enquête en cours. Il appartient aux magistrats qui en ont la charge d’identifier les auteurs de ce crime abject. On sait déjà qu’il s’agit de lâches, qui ont agi cagoulés et ont frappé à mort un jeune déjà à terre. Sur le plan des principes et en démocratie, la politique doit se tenir à distance des milices violentes. Rien dans les propos que l’on tient et dans les actes que l’on pose ne saurait les encourager. Nous saurons un jour qui se cachait derrière les cagoules et justice passera car nous sommes dans un État de droit. La Jeune Garde a été dissoute pour des raisons qui tenaient aux risques de graves troubles à l’ordre public qu’elle pouvait engendrer. Les soutenir était alors irresponsable. Tout cela procède de la même stratégie de tension délibérément entretenue. Il n’y a pas d’alliance possible avec cette formation politique qui doit être combattue. Si l’objectif des républicains sincères est d’éviter l’avènement du RN, il faut endiguer ceux qui par leurs comportements alimentent le vote en sa faveur.
Envisager ne serait-ce que des alliances de second tour aux municipales est-il encore possible ?
Ce serait la répétition d’une faute morale déjà consommée. Comment imaginer administrer des collectivités locales et la vie quotidienne des Français avec les représentants d’une formation politique si éloignée de la gauche humaniste et républicaine par sa violence, ses outrances, son cynisme ?
LFI fait-il toujours partie de l’arc républicain ?
L’arc républicain est composé de tous ceux qui dans la République, par universalisme, aspirent à l’unité et à l’indivisibilité de la Nation et entendent la protéger des passions tristes. Cela suppose un attachement aux principes de l’Etat de droit, le refus de toute violence verbale et physique, le respect de ceux qui ne pensent pas comme soi. Il y a au sein de LFI des militants qui sont imprégnés de ces valeurs. Je les invite à s’interroger sur le comportement de leurs dirigeants et, en conscience, à rompre avec eux.
Depuis votre avertissement de 2022, quelles évolutions avez-vous notées à gauche ?
La gauche, dans la majorité de ses électeurs, a intégré que l’alliance avec LFI est une impasse qui amènera au pouvoir le RN. Les appareils ont compris plus tard que les électeurs où se situe le chemin de la crédibilité. Le résultat des élections européennes a eu sur leurs dirigeants un effet plutôt salvateur. Il faut désormais que la direction du Parti socialiste aille au terme de l’aggiornamento qu’elle semble avoir engagé, en sortant de l’excommunication ceux qui ont été des lanceurs d’alertes et qu’elle accepte de contribuer au rassemblement de toute la famille de la gauche républicaine. Il y a urgence car il ne s’agit pas de la gauche mais de la France.
Comment est-il possible de rétablir une forme de concorde qui ne parle pas seulement à la France des modérés ?
La concorde n’est pas affaire de modération mais de détermination. Elle renvoie davantage aux valeurs que nous avons en partage, à la possibilité d’une espérance et à la volonté qu’elles prévalent. Ceux qui ont fait le choix de l’affrontement entre les Français perdront la bataille politique et la confiance de ceux qu’ils cherchent à séduire, en y parvenant parfois. La politique, dans un monde qui se perd et où le spectre de la guerre a ressurgi, implique le courage de résister à l’air du temps, si celui-ci est vicié par les haines et les ressentiments constamment ressassés. La colère prend toujours sa source au creuset de nos erreurs.
Qui parmi ceux qui ont gouverné n’en a pas commis et qui pourrait s’exonérer de sa part de responsabilité, alors que la défiance est à son paroxysme et que tout témoigne que les élites ont failli ? Mais le courage ne saurait se résumer à la lucidité quant à ses propres erreurs. Il faut aussi, face à la profondeur de la crise, poser les bons diagnostics et apporter les justes remèdes. C’est par cette éthique de la responsabilité que la confiance peut renaître et que la concorde peut parvenir à redonner à la Nation ce ciment par lequel elle parviendra à refaire de grandes choses pour elle-même et pour ses enfants.
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Author : Eric Mandonnet
Publish date : 2026-02-17 15:00:00
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