Péter Szijjarto savoure le moment. « C’est une étape énorme pour la souveraineté énergétique de la Hongrie », salue le ministre magyar des Affaires étrangères près de la fosse de la future unité 5 de la centrale de Paks, où l’on s’apprête à couler le « premier béton » sous les drapeaux hongrois et russes. « Nous avons misé sur ce projet à une époque où le nucléaire était un gros mot », enchaîne-t-il devant Alexeï Likhachev, le patron de Rosatom.
Proche du Kremlin, le géant moscovite de l’atome civil est chargé de construire deux nouveaux réacteurs VVER-1200 en complément des quatre VVER-400 de conception soviétique, actifs depuis les années 1980, qui trônent non loin derrière. Après les discours officiels, des minibus mènent les journalistes en lisière du chantier. Un communicant pro-Orban, enregistrant une vidéo, se félicite d' »un grand jour pour la Hongrie, pour la Russie et pour la coopération nucléaire internationale ». L’Argentin Rafael Grossi, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique, venu de Vienne, est à l’unisson. L’avant-veille, à 500 kilomètres de là, des missiles russes s’abattaient sur la centrale thermique de Darnytsia, près de Kiev, privant de chauffage des dizaines de milliers de civils. Comment un tel télescopage est-il possible ?
Risques géopolitiques pour l’UE et l’Otan
Financé à 80 % par un prêt de l’État russe, ce projet à 12,5 milliards d’euros doit permettre de doubler la capacité de la centrale, qui produit déjà près de la moitié de l’électricité hongroise. Il avait été acté en 2014, quelques semaines avant l’annexion de la Crimée. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, les sanctions américaines, levées finalement en juin 2025 par l’administration Trump, ont considérablement freiné les étapes préparatoires. Mais les travaux entrent maintenant en phase active, au grand dam de nombreux observateurs occidentaux. Cette alliance russo-magyare « pose des risques économiques, technologiques et financiers au niveau national, ainsi que des risques géopolitiques pour l’Union européenne et l’Otan auxquelles la Hongrie appartient », estime le chercheur Sergey Sukhankin, de la Fondation Jamestown, à Washington.
L’extension confiée à Rosatom symbolise l’entente énergétique entre les régimes de Viktor Orban et Vladimir Poutine. Au-delà de l’atome, la Hongrie s’accroche au gaz et au pétrole russes dont elle dépend fortement. Budapest bénéficie, à ce titre, d’exemptions européennes et refuse la rupture totale programmée par Bruxelles en 2027. Malgré la guerre en Ukraine et les pressions des autres membres de l’UE, le régime poursuit ses importations d’hydrocarbures russes en soutenant que les alternatives sont insuffisantes et trop coûteuses. Si les ressources fossiles en provenance de Russie sont au cœur du paquet de sanctions décidées par l’Europe, le nucléaire, lui, a toujours été épargné. D’après un contrat signé en 2019, le français Framatome et l’allemand Siemens devaient s’occuper des systèmes de contrôle-commande des deux futurs réacteurs de « Paks II ». Mais à Berlin, le gouvernement fédéral a refusé de donner son aval, obligeant Siemens à sortir du deal il y a quelques jours.
L’inconfort de l’Europe sur ce dossier est patent : en septembre 2025, la Cour de Justice de l’UE a retoqué l’autorisation de la Commission européenne au projet attribué à Rosatom sans compétition. Le processus formel est donc censé repartir de zéro, au moment où les bétonnières commencent à tourner… « La Hongrie profite d’un vide juridique sur les sanctions et de la division des Etats membres alors qu’elle aurait pu choisir une solution européenne, déplore l’eurodéputé Christophe Grudler (Renew). L’UE, quant à elle, est coincée par les 19 réacteurs VVER en Europe Centrale. Si on les ferme, il faudrait les remplacer par 150 centrales à charbon afin de couvrir la demande. Pas vraiment bon pour les objectifs du Green Deal… »
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Author : Joël Le Pavous
Publish date : 2026-02-15 06:45:00
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