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Dissuasion nucléaire : Emmanuel Macron inscrit notre doctrine dans le temps long, par Manuel Valls

Dissuasion nucléaire : Emmanuel Macron inscrit notre doctrine dans le temps long, par Manuel Valls

Dans son discours sur l’avenir de la dissuasion nucléaire nationale à la base navale de l’île Longue, le président de la République a présenté le nouveau concept de « dissuasion avancée » et annoncé une augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises. Il a également mis l’accent sur la coopération et la solidarité avec nos alliés en Europe.

J’ai suffisamment de désaccords avec Emmanuel Macron pour ne pas marquer mon soutien à ses orientations quand il s’agit de nos intérêts vitaux.

Mon soutien à l’évolution de notre doctrine nucléaire

Il a eu raison d’acter la fermeture d’une « parenthèse de l’histoire », face à la multiplication des conflits en cours et à venir, et de souligner l’entrée du monde dans un nouvel « âge d’armes nucléaires ». L’architecture mondiale de maîtrise des armes nucléaires est effectivement affaiblie. Elle s’apparente à un « champ de ruines » pour reprendre son expression, plusieurs traités internationaux étant désormais inopérants ou menacés.

Le président inscrit avec intelligence l’évolution de notre doctrine nucléaire dans le temps long. L’Invincible, futur sous-marin de la composante océanique de notre dissuasion nucléaire, doit par exemple être achevé en 2036. Dans la continuité de ses prédécesseurs, le chef de l’État a eu raison d’insister sur la souveraineté de la France en matière de dissuasion nucléaire. Il se devait de rappeler qu’il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre, ni de son financement. Elle appartient au seul président de la République comptable devant le peuple français.

La coopération européenne est vitale

Mais comme Emmanuel Macron l’a rappelé, nos intérêts ne peuvent se confondre avec le seul tracé de nos frontières nationales et l’on ne peut envisager que la survie de nos partenaires les plus proches soit mise en jeu sans que cela affecte nos intérêts vitaux. Sans pour autant remettre en cause la fonction exclusivement dissuasive de notre dissuasion.

Il faut saluer l’accueil de ce discours par nos partenaires et la coopération envisagée, dès 2026, avec sept pays de l’Union européenne – dont l’Allemagne et la Pologne – et le Royaume-Uni, avec la possibilité pour chacun de se joindre aux exercices militaires de la dissuasion, ou de participer aux opérations dans leur dimension conventionnelle.

La France et l’Allemagne ont ainsi décidé de mettre en place un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau pour assurer la coordination stratégique entre les deux pays, ce qui montre l’importance des changements en cours. Ce concept de « dissuasion avancée » s’inscrit ainsi dans une véritable réflexion sur la coordination des moyens militaires européens. L’objectif est de pouvoir opposer collectivement à un ennemi une réponse stratégique globale, tant conventionnelle que nucléaire. Il faudra cependant des clarifications politiques et doctrinales avec nos partenaires jusqu’à aujourd’hui très attachés au parapluie nucléaire américain.

Nous devons accroître nos capacités conventionnelles

L’enjeu pour l’Europe est évidemment d’accroître ses capacités conventionnelles, pour être en mesure de gérer une escalade militaire sous le seuil nucléaire, un point faible actuellement selon tous les experts. Les dernières années, notamment depuis l’agression russe contre l’Ukraine, ont montré le manque criant dans ce domaine de la part des pays européens. Les évolutions inquiétantes de l’administration Trump et les interrogations sur le futur de l’Otan accentuent la nécessité d’un changement stratégique profond. La situation n’est plus tenable.

La mise en place des deux programmes destinés à accroître l’autonomie des Européens, « Jewel » et « Elsa », est essentielle. Lancé par la France et l’Allemagne, le premier est un programme d’acquisition centré sur la détection des missiles et l’alerte précoce ; le second est une initiative européenne pour développer conjointement des capacités de frappes de longue portée. La hausse massive de nos budgets de la défense et le soutien militaire, politique et économique à l’Ukraine sont prioritaires pour crédibiliser nos discours et établir les rapports de force nécessaires avec Poutine.

Le Moyen-Orient, l’autre ligne de front

Si notre première ligne de front se joue en Ukraine, nous ne devons pas oublier celle du Proche et Moyen-Orient. Notre intérêt stratégique reste la chute du régime des mollahs. Il menace depuis des décennies l’existence d’Israël, il déstabilise la région, mais il représente aussi un danger pour nous à travers les capacités nucléaires dont il veut se doter et ses missiles balistiques. Il alimente l’islamisme et le terrorisme dans une alliance de fait avec les Frères musulmans qui vise d’abord l’Europe.

Le régime des mollahs s’est lancé dans une fuite en avant pour sa survie. Il réprime sauvagement son propre peuple qui aspire à la démocratie et à la liberté. Et n’oublions pas qu’il soutient Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine. Je me réjouis de certaines évolutions de notre diplomatie ces derniers jours. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a affirmé que la France « se tient prête, conformément aux accords qui la lient à ses partenaires du Golfe et arabes et au principe de légitime défense collective prévue par le droit international, à participer à leur défense ». La France a déjà agi dans ce sens.

Les annonces du président de la République lors de son intervention télévisée vont dans le même sens. La France assume ses responsabilités en voulant une coalition pour sécuriser les voies maritimes et en ordonnant le déploiement du porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée. Malheureusement, les analyses d’Emmanuel Macron à propos des frappes américaines et israéliennes qui auraient été effectuées en dépit du droit international et les critiques de l’action d’Israël au Liban sont, une nouvelle fois, inutiles et affaiblissent notre position.

Là aussi, il faut réviser en profondeur notre doctrine

L’Histoire est en train de s’écrire sous nos yeux. Nous ne pouvons pas nous réfugier dans de vielles postures dépassées. Un nouvel ordre international se dessine dans des formes de brutalité évidemment inquiétantes. Tous les cadres de référence changent. Les Nations unies sont en grande partie impuissantes. Il nous faut réviser en profondeur notre doctrine, définir nos intérêts stratégiques et bâtir de nouvelles alliances.

Dans un Moyen-Orient en pleine recomposition depuis les accords d’Abraham et surtout le 7 octobre 2023, nous devrions prendre toute notre place auprès de nos alliés arabes, mais aussi aux côtés d’Israël avec qui nous partageons tant de valeurs. Il est temps de soutenir clairement son intervention en Iran avec les Etats-Unis. Elle me paraît nécessaire et juste.

Par Manuel Valls, ancien Premier ministre



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Author : Manuel Valls

Publish date : 2026-03-05 10:00:00

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