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Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy, François Hollande : revenir à l’Elysée, la mission impossible des ex-présidents

Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy, François Hollande : revenir à l’Elysée, la mission impossible des ex-présidents

« L’avenir dure longtemps », note Emmanuel Macron en décorant des fidèles début février. Parole de président, nostalgie d’ex-président, espoir de futur président ? Quitter l’Elysée à 49 ans, ce n’est pas emprunter le plus court chemin vers la retraite. Valéry Giscard d’Estaing avait 55 ans en mai 1981 et il fut soudain gagné, impression insupportable pour lui, par le sentiment de ne plus être utile d’autant qu’il estimait, autre désarroi, son œuvre interrompue. Si l’avenir dure longtemps, on en ignore le terme : la gestion du temps se révèle donc essentielle. La Constitution interdit à Emmanuel Macron de se représenter en 2027 – « Le seul élu à qui on impose cela, c’est ma pomme », fulminait-il dès en 2018, un an seulement après être arrivé. Alors il ne pourra qu’être sensible, l’un de ses plus proches le reconnaît, à la promesse de celui des candidats qui s’engagerait à faire un seul mandat, comme Xavier Bertrand il y a cinq ans.

Etre et avoir été est l’exact opposé de ce mantra cher à Emmanuel Macron, ce fameux « en même temps » ; il est aujourd’hui sa tentation, et même son horizon. Aux Etats-Unis, on ne repasse pas les plats, les battus sont généralement balayés, sauf Nixon, défait en 1960, vainqueur en 1968, sauf Trump, défait en 2020, vainqueur en 2024. Etre et avoir été est une maladie particulièrement contagieuse en France. « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés », quelles qu’aient été les précautions prises. « Serai-je capable d’avoir une seconde vie, de faire autre chose ? […] Quand la politique vous a tout donné, il faut avoir la sagesse de partir avant qu’elle ne vous reprenne ses dons. Aurai-je toujours cette lucidité au moment du départ ? », se demandait Nicolas Sarkozy en 1995, dans Au bout de la passion, l’équilibre. En 2012, au terme de son quinquennat, la boucle est bouclée. Il a atteint le sommet, s’il perd, il s’en va. « L’aiguille, il faut savoir la retirer progressivement », lâche-t-il en Guyane, en mimant le geste. On connaît la suite, quatre ans plus tard il se bat pour regagner sa place.

« Une situation qui permette de justifier un appel à un ancien président de la République ? Ça peut exister… » François Hollande rit franchement, les mots d’esprit sont ses alliés. Mais l’histoire est là pour montrer l’impossibilité d’un retour, ce qui ne dissuade personne, au contraire, et pousse les plus audacieux à croire qu’ils seront les premiers. L’histoire est là aussi pour établir quelques règles dont le respect semble indispensable pour avoir une chance, certes minime, de réussir.

Ne pas partir sur un échec

« Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que d’être battu » : Valéry Giscard d’Estaing prépare avec ses conseillers son fameux Au revoir télévisé. « Clemenceau était un type exceptionnel, qui n’a jamais été président », philosophe Nicolas Sarkozy dans les appartements privés de l’Elysée, au soir du second tour qui a vu François Hollande le battre, le 6 mai 2012 – ce qui ne l’empêche pas, dès le lendemain matin, d’appeler Brice Hortefeux pour lui demander de constituer une association qui défende son bilan. « Les Français n’aiment pas mon mari », avait tranché Bernadette Chirac après l’humiliation de 1988 face à François Mitterrand.

Perdre, c’est parfois, chez ces monstres de la politique, perdre la face. Valéry Giscard d’Estaing s’isole dans un monastère du mont Athos, en Grèce. Puis file au Canada. Quinze jours dans un ranch où l’on doit tout faire soi-même, au milieu de nulle part, au cœur des Rocheuses, qui se transformeront en une thérapie de six semaines. C’est un homme d’affaires rencontré quelques mois plus tôt, Jean Frydman, qui l’accueille, l’écoute, mieux le fait parler. Un retour sur la défaite qui ira jusqu’à évoquer cette arrogance que le polytechnicien et énarque avait fini par renvoyer, qui ira jusqu’à susciter cette confession rapportée par Le Monde : « Je suis l’homme de mon milieu. »

Perdre, c’est s’inventer une nouvelle vie et s’obliger à l’aimer. Les tournées avec Carla, les dîners avec des chanteurs dans la villa d’Auteuil, les week-ends dans la superbe villa des Bruni-Tedeschi au cap Nègre, le cinéma italien en VO, les conférences au bout du monde à 100 000 dollars la prestation : Nicolas Sarkozy 2012 paraît se griser de sa manière de tourner la page. Soudain, l’été prochain… Un jour de juillet 2013, devant des interlocuteurs estomaqués, il se lance dans son discours de retour. Plus de deux minutes sans pause.

Perdre est tellement déconseillé que François Hollande trouve, en 2017, la martingale : le meilleur moyen d’éviter la défaite, c’est de ne pas se représenter, il suffisait d’y penser. Emmanuel Macron, lui, a enchaîné deux victoires, une performance qui s’inscrit dans les annales. Son échec serait ailleurs : il avait fait du retour au plein-emploi à la fin de sa présidence l’un de ses principaux marqueurs, le chômage frôle les 8 % et progresse fortement chez les jeunes. Il est toujours à l’Elysée, son bilan commence à être détricoté.

Il existe la double peine : perdre et prononcer des mots définitifs. Lionel Jospin, accablé par le coup de tonnerre du 21 avril 2002, « assume pleinement la responsabilité de cet échec et [il] en tire les conclusions en [se] retirant de la vie politique ». Ces propos ne faciliteront pas sa tentative de résurrection en 2006.

Trouver le bon chemin

François Hollande observe de près Emmanuel Macron, il en a l’habitude après tant d’années. Cette fois, deux choses le frappent : d’abord le président n’a pas constitué un parti dévoué et dirigé par un fidèle. Le secrétaire général de Renaissance, Gabriel Attal, qui estime que le chef de l’Etat a déjà annoncé son envie de revenir en 2032, a changé le siège et modifiera bientôt le nom du mouvement. Ensuite, Emmanuel Macron n’a pas, selon le Corrézien, installé une doctrine qui constituerait sa colonne vertébrale. Bref, « il n’a pas créé les conditions qui lui permettent de traverser le temps long ».

Contrairement à ses prédécesseurs, l’actuel chef de l’Etat manque d’un ancrage local. C’est par lui que Valéry Giscard d’Estaing avait emprunté le chemin censé le reconduire au sommet. Alors que ses biographes pensent qu’il a décidé très rapidement, dès l’automne 1981, de tenter un retour, VGE se présente aux élections cantonales de 1982, à Chamalières, commune dont il a été maire de 1967 à 1974. Il est triomphalement élu avec 72 % des suffrages au premier tour, dans un département ancré à gauche. En septembre, il intervient à la télévision pour la première fois depuis sa défaite à l’élection présidentielle en participant à l’émission phare de l’époque, L’Heure de vérité. En septembre 1984, il retrouve les bancs de l’Assemblée nationale, élu député du Puy-de-Dôme avec un score record dans son parcours politique pour une législative. Numéro 1 : il rêve de devenir le premier Premier ministre de la première cohabitation. François Mitterrand le lui a fait miroiter par l’intermédiaire de Michel Charasse, un avion du Groupe de liaisons aériennes ministérielles (GLAM) attend sur le tarmac de l’aéroport de Clermont-Ferrand, au cas où… Il lui faudra se contenter de devenir plus tard président de la région Auvergne, obligé de passer son tour à l’élection présidentielle de 1988, obligé de renoncer encore sept ans plus tard. Il a pourtant cru en ses chances jusqu’au dernier moment. En 1995, il publie Dans cinq ans, l’an 2000. S’il sait compter, les Français ne comptent plus sur lui : le 7 mars 1995, il annonce qu’il renonce.

Nicolas Sarkozy repasse aussi par la politique. « Personne n’a su prendre ma place après 2012, alors qu’elle était vacante », confie-t-il après son retour. « Je suis battu de peu. Quelques mois plus tard, mon parti est au bord de l’explosion. Je reviens parce que tout est détruit, sinon je serais resté chez moi. » Le 19 septembre 2014, il se présente à la présidence du parti de droite d’alors, l’UMP, et l’emporte dès le premier tour. « Son erreur sera d’accepter la primaire car sinon, il avait fait le travail », remarque François Hollande. Le 22 août 2016, Nicolas Sarkozy officialise sa candidature à la compétition de la droite. Dans son livre Tout pour la France, il écrit : « J’ai décidé d’être candidat à la présidentielle de 2017. La France exige qu’on lui donne tout ». Il finira troisième.

Le livre : c’est également en tenant la plume que Lionel Jospin essaie de chasser ses paroles de 2002. Il publie Le monde comme je le vois en octobre 2005, fait part de sa disponibilité (« Je me poserai la question », il est « capable d’assumer la charge de chef de l’État »), mais il n’aurait eu sa chance que parce que la nature a horreur du vide. Or la place est prise : Ségolène Royal est indélogeable.

Se renouveler soi-même

« Ce sont des histoires différentes et, en même temps, c’est toujours moi » : quand Nicolas Sarkozy remontre le bout de son nez après sa défaite, il veut être ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Se renouveler, renouveler sa personnalité comme ses propositions, reste le défi majeur pour un homme au cœur de l’actualité pendant plus de dix ans. Surtout, ne pas parler comme un ex : « Celui qui n’est pas capable de venir, un dimanche matin, militant parmi les militants, n’est pas capable de faire de la politique, explique-t-il à son auditoire un jour gris en Bretagne. Il ne faut pas dire qu’on est proche des gens, il faut le montrer. Je parle devant vous comme si vous étiez 300 000. »

Le problème, c’est qu’il a gardé certains de ses vieux habits. Tandis qu’il s’entretient avec des chefs d’entreprise, il leur lance soudain, le doigt tendu vers eux : « Voilà tout ce que j’ai fait pour vous. Et vous, qu’avez-vous fait pour moi ? » Le souci quand on a un passé, c’est qu’il ne passe pas toujours.

A défaut de changer soi-même, changer la fonction à laquelle on aspire ? François Hollande s’y essaie et évolue dans ses réflexions institutionnelles. Lui qui voulait supprimer la fonction de Premier ministre considère maintenant qu’un nouveau partage des pouvoirs doit s’exercer entre le président et le chef du gouvernement : après 2027 le locataire de l’Elysée serait moins chef de l’exécutif, moins chef de la majorité, un rôle qu’Emmanuel Macron aurait pu imaginer, selon lui, en 2024 après la défaite de son camp aux législatives. « Sachons nous réinventer, moi le premier », promettait déjà en 2020 l’actuel chef de l’Etat. Celui-là même qui observait, le 18 février en Inde : « À chaque fois que j’ai eu trop confiance en moi, j’ai fait des erreurs, de grosses erreurs. » Un homme, un président change-t-il jamais ?



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Author : Eric Mandonnet

Publish date : 2026-03-22 06:00:00

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