Un couteau et une connexion à Internet. Le « coût d’entrée » du terrorisme aura rarement été aussi bas qu’aujourd’hui. Le 20 février 2026, deux adolescents de 16 ans ont été mis en examen. Ils projetaient de commettre une action terroriste à Lille dans une salle de concert, un centre commercial ou le conseil régional des Hauts-de-France. En novembre, deux autres jeunes hommes du même âge avaient été interpellés, soupçonnés d’avoir projeté un attentat contre des cibles de confession juive. En 2025, vingt mineurs ont été impliqués dans des dossiers terroristes dans l’Hexagone. Plus jeunes, plus isolés et radicalisés plus vite : leur profil colle aux nouvelles tendances du terrorisme.
Ces évolutions ont été explorées à l’occasion de deux conférences du Paris Defence and Strategy Forum, événement organisé en partenariat avec L’Express. Des spécialistes français et internationaux se sont relayés dans les différents amphithéâtres de l’Ecole militaire. Ils se sont notamment penchés sur l’évolution du terrorisme, d’ici à 2040. Avec un constat : l’essor des conflits armés risque de détourner l’attention des démocraties. Mais il ne fera pas disparaître le risque d’attentat. « En 2002, le terme de terrorisme était répété 84 fois dans la Stratégie de défense nationale des Etats-Unis, a remarqué mercredi au pupitre de l’amphithéâtre Foch Michael Miklaucic, professeur à l’université de Chicago, ancien du Département d’Etat américain. Sa plus récente version ne le mentionne que 5 fois. »
Attaques déjouées
Le nombre d’attaques déjouées ces dernières années témoigne pourtant de sa vigueur. D’après les données de Refslund Analytics, un cabinet danois spécialisé dans la détection de l’extrémisme, la France et l’Allemagne demeuraient les deux pays les plus concernés par les projets d’attentats terroristes en 2025. « On observe également une diffusion de la menace dans des pays jusqu’ici moins visés comme l’Irlande ou la Finlande », a noté jeudi Tore Hamming, à la tête de Refslund Analytics. Le politologue observe la « recréation d’un écosystème » djihadiste. Contrairement aux vingt dernières années, celui-ci n’est plus dirigé par une organisation – comme Daech ou al-Qaeda -, mais traversé par des dizaines de courants. « Depuis 2021, on assiste à une prolifération des courants djihadistes, avec une hybridation des idéologies. Les attaques sont toujours clairement connectées au djihadisme, mais le spectre des inspirations est beaucoup plus large », a-t-il expliqué.
Depuis le 7 octobre 2023, la guerre entre Israël et le Hamas nourrit désormais certaines trajectoires de radicalisation. « Les prédicateurs ont exploité la catastrophe humanitaire à Gaza pour pousser des jeunes à agir. Pour certains, cela a pris la forme d’un appel tribal aux armes », expliquait précédemment à L’Express le Dr Nicolas Stockhammer, à la tête du pôle de recherche « Contre-terrorisme, lutte contre l’extrémisme violent et renseignement » du département d’études de sécurité de l’université du Danube à Krems, en Autriche.
Modération
Le phénomène est amplifié par l’arrivée de TikTok. Son algorithme extrêmement puissant, susceptible de proposer des contenus extrêmes, accélère la radicalisation. « Les publications liées à l’Etat islamique, notamment, sont devenues extrêmement instagrammables et ‘tiktokables' », a expliqué jeudi Laurence Bindner, cofondatrice de JOS Project, structure d’analyse de la stratégie de la propagande extrémiste violente et des discours radicaux. La recréation en dessin animé de l’assassinat par l’Etat islamique de 21 chrétiens coptes en Libye, en 2015, est un exemple de contenu viral très prisé par la sphère djihadiste.
Ces images ne sont souvent pas directement reliées à des organisations terroristes. Ces contenus, diffusés sur les réseaux sociaux ou les plateformes de jeux en ligne, visent des personnes de plus en plus jeunes et vulnérables. « Il s’agit le plus souvent de jeunes désocialisés, avec des références communes, difficiles à détecter pour les modérateurs », a poursuivi Bindner. Une fois attirés, ces individus peuvent entrer en contact – via des messageries ou des salons en ligne – avec des recruteurs. « C’est la notion de katiba – une unité de combattants – virtuelle : un jeune en France peut être encouragé par un autre se trouvant par exemple en zone irako-syrienne », a détaillé jeudi Michel Faury, sous-directeur chargé de l’antiterrorisme au ministère de l’Intérieur.
L’essor des armes imprimées en 3D
Les apprentis djihadistes ne partent plus forcément s’entraîner à l’étranger. Ils se tournent aussi vers des armes moins complexes, préférant les couteaux – simples à acquérir et à transporter – aux explosifs. Le 22 février 2025, à Mulhouse, un homme a fait un mort et sept blessés dans une attaque à l’arme blanche. Le Parquet national antiterroriste s’est saisi de l’enquête. Selon le communiqué du PNAT, l’individu avait agressé « plusieurs policiers municipaux, en criant ‘Allah Akbar’ puis un passant ». Plus récemment, le 13 février 2026, un homme connu pour radicalisation a attaqué un groupe de gendarmes avec un couteau sur les Champs-Elysées, à Paris. « On assiste à une succession d’attaques de bas niveau et moins sophistiquées », a souligné jeudi Alexandre Rodde, chercheur associé au Centre de recherche de la gendarmerie nationale.
Mais ces dynamiques ne concernent pas que le djihadisme. « L’impression 3D, qui permet de fabriquer et de faire circuler des armes plus facilement, est notamment prisée par l’ultra-droite », a poursuivi le spécialiste. Au Portugal, en juin 2025, six néonazis ont été arrêtés pour activités terroristes et incitations à la haine. Un arsenal – dont une partie avait été fabriquée avec des imprimantes 3D – a été découvert. La France n’est pas épargnée par la tendance. En février 2024, un vaste réseau de trafic d’armes imprimées en 3D avait par exemple été démantelé en France et en Belgique. Quatorze individus aux profils divers avaient été interpellés. « Des personnes qui partagent soit une idéologie très radicale, d’extrême droite, d’extrême gauche, ou des écologistes radicaux, ainsi que des collectionneurs ou encore des trafiquants en lien avec le trafic de stupéfiants », précisait le colonel Hervé Pétry, chef de l’unité nationale cyber de la gendarmerie.
La tête du réseau, un jeune homme de 26 ans, était décrite comme proche de l’idéologie libertarienne et du mouvement pro-armes américain. Au-delà de la fabrication en 3D, l’émergence de nouveaux conflits ouvre également des perspectives aux trafiquants. « Il y a toujours un risque de sortie d’armes du pays, même si les Ukrainiens ont été jusqu’ici assez prudents », a pointé Alexandre Rodde.
Des mini-réseaux
Recrutement en ligne, armes plus faciles d’accès, enfermement algorithmique… « Nous étions habitués à des organisations structurées – il s’agit désormais d’écosystèmes », a résumé mercredi Rudolph Atallah, ancien directeur adjoint senior pour la lutte antiterroriste au Conseil de sécurité nationale à la Maison-Blanche entre janvier 2025 et janvier 2026. Des acteurs individuels et autonomes fonctionnent désormais en mini-réseaux. « Ils sont plus difficiles à démanteler. Lorsqu’on supprime un nœud, dix autres apparaissent », a-t-il poursuivi. Rajeuni, décentralisé et fragmenté, ce terrorisme sans visage inquiète aussi par ce qu’il annonce.
Chargés d’imaginer les transformations du terrorisme dans les quinze années à venir, les experts ont exprimé leur « pessimisme à court et long terme », selon l’expression de Michael Miklaucic. « Je crains que la situation actuelle ne soit similaire à celle qui a précédé le 11 septembre 2001 : un manque d’imagination et de préoccupation concernant le terrorisme », a-t-il martelé. Le nombre d’individus séduits par des idéologies radicales risque pourtant de se multiplier. Car les lendemains de guerre constituent un terreau fertile pour les idéologies extrêmes. Les soldats démobilisés de la guerre en Ukraine sont un exemple. En Russie, les autorités redoutent déjà une nouvelle menace sécuritaire, alors que les souvenirs du conflit rongent ceux revenus du front. En 2040, les milliers d’orphelins de Gaza auront atteint l’âge adulte. « Il existe un vrai lien entre les orphelins de guerre et la vulnérabilité à l’extrémisme », a précisé Miklaucic.
Plus inquiétant encore, certains de ces passages à l’acte semblent désormais se détacher de toute idéologie. Une nouvelle forme de radicalité a fait son apparition : l’extrémisme violent nihiliste. Dépourvue de motivation idéologique, cette violence s’accompagne d’une haine généralisée de la société et de misanthropie. La classification – reconnue depuis juillet 2025 par le FBI et le département de la Justice américaine – regroupe des mouvements comme le réseau cybercriminel 764. Il compte aussi des adeptes en France. En août 2025, un jeune homme d’une vingtaine d’années a été mis en examen et incarcéré pour détention d’images pédopornographiques, actes de cruauté et abus de faiblesse. Il a notamment été accusé d’être parvenu à convaincre une cinquantaine de jeunes filles de se scarifier ou de se mutiler. « La menace est devenue transnationale et multiplateforme », a souligné mercredi Erin Saltman, directrice principale chargée des adhésions et des programmes au Global Internet Forum to Counterterrorism.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-03-30 15:00:00
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