S’attendait-il à un tel accueil, à tant d’éloges ? Depuis quelques mois, Nicolas Castoldi sillonne les campus américains et rencontre des scientifiques pour le compte du ministère de la Recherche. Les armes du coordinateur du programme Choose France for Science : un épais carnet d’adresses et surtout un nom, celui d’Emmanuel Macron. Précieux sésame, pour attirer en France les plus brillants esprits. A peine prononcé, à Harvard, Stanford, Princeton ou au MIT, les portes s’ouvrent. Alors que dans de nombreux pays, les décideurs piétinent les faits et vérités, le chef d’État français, lui, fait figure de saint patron des Lumières.
Emmanuel Macron, un des rares à choyer la science, à la comprendre ? En deux quinquennats, le président s’est toujours présenté comme un admirateur de la méthode cartésienne, convaincu que la recherche est le carburant de la croissance, de la souveraineté, des révolutions sociétales. A peine élu, il multiplie les sommets, les visites de laboratoire et les coups de com’. Mais en coulisses, nombreux sont les scientifiques à nuancer ce récit. Avec les scientifiques, le dialogue n’a en réalité pas toujours été si facile.
Quelle relation le président entretient-il avec la science ? Quel est son rapport intime, charnel avec cette étrange matière, faites de doutes et de paradoxes ? Pour le comprendre, L’Express s’est entretenu avec une vingtaine de conseillers, de ministres et scientifiques habitués du Palais. Mis bout à bout, ces témoignages dessinent dix années d’un ménage passionné mais souvent turbulent. Ils décrivent un Emmanuel Macron à deux visages, un enthousiaste, l’un des plus volontaires. Un président à l’écoute mais impulsif, rattrapé par ses instincts et une vision très utilitariste de la recherche. « C’est Dr Jekyll et Mister Hyde. Le dialogue paraît fluide, on a l’impression d’être compris, mais dès qu’il est sur les talons, tout change », résume Alain Fischer, président sortant de l’Académie des sciences. « A chaque fois que je le vois, ce n’est jamais le même », abonde un de ses conseillers.
Une escale à Marseille
Première rencontre et déjà, premières crispations : en pleine crise des gilets jaunes, l’Emmanuel Macron des débuts, ni rouflaquettes, ni cheveux blancs, convoque 65 des plus brillants intellectuels pour un Grand débat version sachants, six heures de direct sur France Culture. Rien n’est hiérarchisé et les échanges d’alors donnent l’impression d’une joute plutôt que d’un dialogue. De cette savante cacophonie, un besoin se dégage : les intellectuels se sentent trop souvent ignorés par les décideurs et veulent de meilleurs canaux de communication avec l’Elysée. Emmanuel Macron prend note et promet d’y remédier.
Au Royaume-Uni, au Canada, aux Etats-Unis, des bureaux rattachés au président ou au Premier ministre se chargent d’analyser la littérature, de prendre le pouls de la science pour nourrir la puissance publique. La France dispose bien d’un Conseil scientifique institué en 2013, mais cela fait bien longtemps qu’il ne s’est pas réuni, et à l’Elysée, personne ne comprend à quoi il sert. Emmanuel Macron préfère des échanges informels. Son choix s’arrête sur des dîners, organisés par la ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque. Au menu : quelques ministres, du bon vin, et une dizaine de scientifiques triés sur le volet par Frédérique Vidal. Un échec. Sans ordre de mission ni directives claires, les académiciens, titulaires du Collège de France et autres spécialistes s’embourbent dans des explications tortueuses, et le président perd patience.
Ce qui devait être une relation à tâtons se transforme alors en speed dating. L’actualité rattrape l’Elysée. Un mystérieux virus venu de Chine impose de construire un canal de discussion continu, et vite. Consulter toutes les institutions pour faire remonter les meilleurs experts prendrait trop de temps, alors Emmanuel Macron sonde son entourage. La Première dame, qui dîne avec les héros du complotisme d’alors, du Dr Fabien Quedeville, fondateur du site sceptique Bas les masques, au Dr Guillaume Barucq, fervent défenseur de la « surf thérapie », le soin par le surf, lui parle d’un scientifique de grande renommée, Didier Raoult. Pendant plus d’un an, l’excentrique microbiologiste s’entretiendra avec l’entourage du président « toutes les semaines ». Le 9 avril 2020, Emmanuel Macron descend même lui rendre visite à Marseille. La séquence consacre le déjà très controversé champion de l’hydroxychloroquine, et abîme la crédibilité de l’homme politique.
S’est-il laissé séduire par la gouaille et le goût du risque du Marseillais, lui qui n’a eu de cesse de vouloir renverser la table ? Ou a-t-il froidement calculé le coût et le bénéfice politique d’une telle opération ? En pliant le genou, Emmanuel Macron fait de la science une opinion comme les autres. « Une partie des Français étaient derrière Didier Raoult. Il ne fallait pas donner l’impression de les enjamber », défend prudemment un ancien conseiller. « Il a du mal à concevoir que le progrès scientifique est issu d’une construction collective et préfère les gens péremptoires à ceux qui doutent », estime pour sa part une ancienne ministre. Qu’importe, le mal est fait.
Début d’une idylle
La séquence participe à nourrir la défiance vis-à-vis des scientifiques. Emmanuel Macron ne fera jamais aucun mea-culpa, mais plusieurs interlocuteurs racontent que la pandémie l’a transformé, que l’homme de lettres s’est mis à dévorer les pages scientifiques. Faut-il y voir une tentative de se rattraper ? Depuis lors, ses conseillers distillent les anecdotes. On le dit vivace, capable de recracher dans les moindres détails des études très complexes. Un soir, à un dîner, il disserte sur la capacité prédictive réelle de l’analyse des eaux usées. Ses invités en seraient restés bouche bée.
Débute alors ce qui s’apparente à une idylle. Bonne dernière de l’ordre protocolaire, la recherche se hisse en huitième position. Accompagnés de Sylvie Retailleau, désormais ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace, les conseillers d’Emmanuel Macron réfléchissent à une nouvelle formule pour conserver le lien tissé durant la crise sanitaire. Faut-il sédimenter le cénacle construit durant le Covid ? Nommer un conseiller entièrement dédié à la thématique ? L’Académie des sciences, qui appelle depuis longtemps à rapprocher la science de l’Elysée, se voit déjà chargée du chantier. La voilà vexée. Elle voulait une véritable administration, que toutes les délibérations de l’exécutif s’accompagnent de données scientifiques, Emmanuel Macron optera pour une forme de cours du soir. « Il s’est créé une sorte de cour, un comité pour lui-même », souffle un ancien membre de l’exécutif.
En 2023, un énième conseil scientifique est donc formé, rattaché à la présidence. Son rôle : acculturer le locataire de l’Elysée à la recherche en amont des grands rendez-vous scientifiques, nourrir ses échanges avec ses homologues, l’aider à identifier les grands mouvements dans la production du savoir. Eviter, aussi, de donner trop d’importance à des scientifiques ou à des recherches contestées. Le comité ne rend aucun avis public, les échanges restent secrets. De quoi préserver un ton franc, une relation de confiance, affirment ses conseillers. De quoi aussi garder les mains libres, pestent ses détracteurs.
Ces échanges, une à deux fois par trimestres, ravissent les savants invités. En apparté, difficile de trouver un défaut à ce président vif et coriace. « Il est impressionnant. Il peut poser des questions pertinentes, semblables à un chercheur de très haut niveau ! », confie Fabrice André, grand expert du cancer, un des membres. Un jour, il s’extasie en découvrant, dans L’Express, les travaux de Raphaël Rodriguez, chercheur spécialisé dans l’étude des métastases. Un autre, il se fascine pour les chimères, ces créations de laboratoire mi-homme mi-animal qui pourraient révolutionner la recherche.
Mais en dehors de ce petit cercle, beaucoup de représentants se sentent laissés-pour-compte, court-circuités par un président qui a horreur des corps intermédiaires et des administrations vaporeuses. Le casting des conseils présidentiels a, jusqu’à présent, toujours été fait par son entourage. Jamais par les institutions. De quoi nourrir les rancœurs. D’autant que les tous les patrons d’établissements scientifiques n’ont pas eu accès au Président. Jusqu’en 2022, le patron de l’Anses n’a pas été sollicité directement, même sur les sujets d’actualité brûlante traités par l’agence, comme le glyphosate. Pas plus que la direction de l’INSERM, très peu consultée, surtout durant la crise sanitaire. Le 7 décembre, jour de discours sur l’organisation de la recherche, toute l’administration scientifique patiente sur le perron de l’Elysée, quand tout d’un coup, la douzaine de conseillers scientifiques choisis par l’élu passe devant tout le monde, accueillis en grande pompe.
Outil d’influence
En parallèle, Macron fait de la science un outil d’influence. A bord de l’avion présidentiel, une place est souvent réservée à un scientifique – l’astrophysicienne Françoise Combes y a été aperçue il y a quelques mois. Thierry Damerval, n’est jamais très loin, lui aussi. En septembre 2024, l’ancien président de l’Inserm s’est vu confier la tâche de représenter la science française à l’étranger. Avec Emmanuel Macron, ils organisent des rencontres parallèles entre délégations pour parler de partenariats scientifiques. Autant d’initiatives qui trahiraient une vision « utilitariste de la science », selon un proche conseiller. « Pour Emmanuel Macron, la science est aussi un vecteur de rayonnement, d’attractivité et de compétitivité pour une puissance économique comme la nôtre. En témoigne le fait qu’il accueille à bras ouverts les chercheurs américains, ce qui n’est pas franchement un gros risque politique ».
Début 2026, le président s’offre un petit plaisir. Il confie les commandes de l’avion qui doit le ramener à Paris à Thomas Pesquet. Le président l’adore, pendant un temps, il fut même question que l’astronaute rejoigne le gouvernement. La science en action, celle qui fait du bruit, des flammes, de la fumée et de l’audience a sa préférence. Certains regrettent un penchant pour le coup d’éclat, plutôt que la recherche fondamentale, plus besogneuse, plus lente, mais toute aussi innovante. En confiant le soin aux organismes de recherche d’orienter une partie de la recherche, certains scientifiques redoutent que l’on étouffe les travaux non dirigés, pourtant essentiels. « Ce n’est pas en travaillant sur la bougie qu’on a découvert l’électricité », souffle un ancien ministre.
Signe de nouvelles turbulences, quelques mois avant la dissolution, le ministère de la Recherche a de nouveau été renvoyé en fond de cour. Obtenue au forceps lors de son premier mandat, la loi de programmation de la recherche devait permettre à la France de rattraper son retard en matière de financements, par rapport aux autres pays européens. Mais à cause des récentes coupes dans le budget décidées par les parlementaires, les objectifs sont loin d’être atteints. La semaine dernière, l’Élysée devait justement discuter du budget de l’Agence nationale de la recherche. Des échanges particulièrement sensibles, Bercy poussant pour un tour de vis supplémentaire. Le président a beau chérir la science, le politique n’est jamais très loin.
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Author : Antoine Beau, Alix L’Hospital
Publish date : 2026-05-03 15:00:00
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