Presque dix ans après la dernière visite d’État de Donald Trump en Chine, le président américain se déplace à Pékin ce 13 mai, dans un contexte international très tendu. Commerce, droits de douane, intelligence artificielle, guerre en Iran, Taïwan, contrôle des armes… Les sujets de discorde entre les deux grandes puissances ne manquent pas. Si Xi Jinping cherche à stabiliser les liens bilatéraux et à faire bouger la position des États-Unis sur la question de l’indépendance de Taïwan, Donald Trump a surtout pour objectif de ramener un accord avec des gains concrets et politiquement valorisables. Mais pour Michael Kovrig, auteur de la newsletter Strategic Narratives, très suivie sur Substack, cette stratégie pourrait s’avérer risquée : « un accord « grandiose et magnifique » pourrait offrir à Trump un succès personnel éphémère, mais représenter une catastrophe pour les États-Unis ». Le risque, précise cet ancien diplomate canadien en Chine, serait de nourrir la propagande et la narration du Parti communiste chinois. Entretien.
L’Express : Quels sont les enjeux de cette visite diplomatique ?
Michael Kovrig : En tête de l’agenda figurent les principaux différends commerciaux entre les États-Unis et la Chine. La politique douanière de Donald Trump, qui a stupéfait le monde entier, répondait en grande partie à des années de politique industrielle mercantiliste chinoise, de surproduction massive et d’excédents commerciaux atteignant des milliers de milliards de dollars. Un sommet réussi pourrait stabiliser les marchés mondiaux, tandis qu’un échec ajouterait à la hausse des prix de l’énergie de nouvelles incertitudes sur l’approvisionnement en minerais critiques, les droits de douane et les sanctions. Le deuxième enjeu est celui de la rivalité stratégique globale, avec les préoccupations militaires et sécuritaires liées aux ambitions de Xi Jinping en Asie de l’Est, en particulier à Taïwan. Cette rencontre permettra de mesurer la capacité et la volonté de Donald Trump de dissuader la Chine d’étendre sa puissance et son influence, tout en rassurant les alliés et partenaires des États-Unis. Il ne faut donc pas s’attendre à un grand compromis, mais plutôt à des accords commerciaux transactionnels de court terme, destinés à préserver une certaine stabilité diplomatique. En revanche, la compétition structurelle entre ces deux grandes puissances se poursuivra.
Quels sont les véritables objectifs de Donald Trump et de Xi Jinping ?
Le président américain veut que la Chine achète du soja, des avions Boeing et du gaz naturel liquéfié américains. Son objectif est de prolonger la trêve commerciale actuelle, en obtenant de Pékin un régime de licences plus durable pour ses exportations de terres rares, dont dépend l’industrie américaine. Il cherchera à obtenir la coopération de Xi Jinping pour pousser l’Iran à conclure un accord de paix et à cesser d’entraver la navigation dans le détroit d’Ormuz. Il demandera également un durcissement des restrictions sur les exportations de précurseurs chimiques du fentanyl, ainsi que la libération de plusieurs citoyens américains qui ont actuellement l’interdiction de quitter la Chine. Enfin, il devrait plaider pour la libération de centaines de prisonniers politiques, dont l’éditeur hongkongais Jimmy Lai, le médecin ouïghoure Gulshan Abbas et le pasteur Ezra Jin.
De son côté, Xi Jinping veut que Donald Trump réduise les contrôles à l’exportation sur les technologies avancées, entérine une baisse des droits de douane et retire des entreprises chinoises des « entity lists », qui interdisent aux sociétés américaines de faire affaire avec elles. Il devrait aussi pousser Trump à réduire son soutien à Taïwan afin de faire passer la position américaine de « ne soutient pas » à « s’oppose à » l’indépendance de l’île, et en réduisant les ventes d’armes à Taipei. Sur l’Iran, la volonté de Xi Jinping est que le détroit soit rouvert le plus rapidement possible, tout en maintenant au Moyen-Orient une posture équilibrée qui permette à la Chine de préserver son influence auprès de tous les pays de la région.
Malgré tout, selon vous, les deux dirigeants privilégieront l’image et le récit plutôt que le fond. Pourquoi ?
Il s’agit de la première visite d’un président américain en Chine depuis près de dix ans. Chacun va vouloir apparaître puissant, influent et victorieux, tout en posant les bases de prochaines rencontres plus tard dans l’année. Pour Trump comme pour Xi, ce rendez-vous sera donc l’occasion de renforcer leur prestige personnel, mais avec le risque, néanmoins, de passer pour le plus faible. Il va falloir regarder attentivement les mots employés par chacun, surtout ceux de Trump, car Pékin rêve qu’il reprenne certaines des formules du régime chinois. Ce qui est certain, c’est que la tension centrale du sommet tient à la différence de perspective entre les deux dirigeants : Trump y voit une occasion de conclure des accords de court terme, Xi Jinping souhaite se servir de ce moment pour infléchir progressivement le récit stratégique qui encadre les relations sino-américaines.
Donald Trump pourrait être tenté d’arracher un accord spectaculaire sur lequel il pourra communiquer triomphalement, expliquez-vous. Mais ce serait très risqué pour les États-Unis. Pourquoi ?
Un accord « grandiose et magnifique » pourrait offrir à Trump un succès personnel éphémère, mais représenter une catastrophe stratégique pour les États-Unis et leurs alliés occidentaux.
Xi Jinping n’accordera pas de concessions significatives sans obtenir beaucoup plus en retour. La spécialité de l’État-parti chinois consiste à échanger des gestes économiques limités, comme des promesses difficilement vérifiables d’acheter du soja américain, contre d’importantes concessions stratégiques. L’échange est structurellement asymétrique au bénéfice de la Chine. Les risques sont donc nombreux. Trump pourrait par exemple faire des concessions rhétoriques sur Taïwan aux conséquences stratégiques importantes ; conclure des accords avec Xi Jinping qui saperaient la confiance des alliés dans la volonté des États-Unis de les soutenir ; accepter des gains tactiques au lieu d’exiger de véritables réformes ; consentir des concessions durables en échange de concessions chinoises réversibles ; valider indirectement le récit du PCC selon lequel les États-Unis sont en déclin tandis que la Chine est en ascension ; ou encore, sacrifier les intérêts des alliés et partenaires au profit de ses propres intérêts politiques, ce qui accélérerait les stratégies de réassurance vis-à-vis de Pékin.
Un accord « grandiose et magnifique » pourrait offrir à Trump un succès personnel éphémère, mais représenter une catastrophe stratégique pour les États-Unis et leurs alliés occidentaux. Il donnerait à Xi Jinping la légitimité qu’il recherche sans exiger de réformes structurelles, et confirmerait au PCC que sa stratégie fonctionne, tout en affaiblissant la dissuasion dans l’Indopacifique au moment même où Pékin se sent le plus en position de force.
Donald Trump ne doit pas rentrer aux États-Unis avec un chiffre en dollars, il doit plutôt faire comprendre à Xi Jinping que la coercition a un coût, que les alliés occidentaux sont coordonnés et que les lignes rouges américaines tiendront. Washington aurait dû se coordonner avec ses alliés avant la visite. Par ailleurs, il ne faut surtout pas que Trump suspende les ventes d’armes prévues à Taïwan, et il doit refuser tout glissement rhétorique sur l’indépendance de l’île. S’il doit évidemment respecter les protocoles diplomatiques du pays hôte, il doit également refuser le cadrage propagandiste du PCC : pas de « changements jamais vus depuis un siècle » et pas de « nouvel ordre mondial ». Cela pourrait être interprété comme de la validation. Trump doit au contraire utiliser son talent à capter l’attention pour contrer le récit de Xi sur la domination inévitable de la Chine.
Cette rencontre sino-américaine intervient au terme d’un marathon diplomatique de visites de dirigeants occidentaux en Chine. Dans un papier paru dans la revue Foreign Affairs, vous expliquiez que c’est l’inquiétude suscitée par l’imprévisibilité de l’Amérique de Trump qui pousse ces dirigeants à se tourner vers Pékin…
Trump les a poussés dans les bras de Xi Jinping.
En effet, depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, les dirigeants d’au moins une douzaine de pays occidentaux dont le Canada, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou encore la France, se sont précipités à Pékin. Avec le retour de Trump au pouvoir en 2025, des pays comme l’Australie ou l’Espagne, qui avaient depuis des années des relations gelées avec Pékin, ont abandonné cette posture. Ces visites visent à réduire la dépendance à l’égard des États-Unis en stabilisant et en améliorant les relations avec l’autre grande puissance, la Chine. Donald Trump a provoqué lui-même ces réactions par son comportement transactionnel et impulsif : droits de douane arbitraires imposés aux pays alliés comme adversaires, menaces d’annexion du Canada et du Groenland, actions militaires contre le Venezuela et l’Iran sans consultation des alliés, propos sur l’abandon de l’Ukraine ou la sortie de l’Otan, et mépris affiché à l’égard de ses partenaires.
En s’attaquant à ses propres alliés, Trump les a poussés dans les bras de Xi Jinping, offrant ainsi un véritable cadeau diplomatique au Parti communiste chinois. Cela donne également à Xi une forme de légitimité et de validation internationale, simplement en jouant le rôle de soupape de secours, sans rien avoir à concéder en retour. En cherchant à amadouer le PCC, ces dirigeants occidentaux veulent envoyer un message à Washington, mais ils contribuent dans le même temps à légitimer les récits chinois. Cela pourrait finir par devenir une prophétie autoréalisatrice, car la Chine engrange d’importants succès de propagande et bénéficie d’une amélioration de son image à l’international. Par son propre comportement, Trump contribue à rendre le PCC plus fréquentable.
Que pensez-vous de cette stratégie adoptée par les alliés occidentaux ?
Dans un environnement géopolitique instable, et en absence de garantie que Washington les protégera, aucun pays ne souhaite entrer en conflit avec Pékin, et tous cherchent à se montrer plus conciliants. Ces dirigeants sont poussés par un sentiment mêlé d’urgence, de crise et de faiblesse politique intérieure à rechercher des gains commerciaux de court terme pour les électeurs et leurs délégations d’entreprises, tout en maintenant ouverts les canaux de dialogue.
C’est pour eux une manière de gagner du temps en attendant la fin du mandat de Trump. Prise isolément, chacune de ces visites peut se défendre. Mais leur accumulation devient contre-productive. Lorsque les alliés acceptent séparément le récit du Parti communiste chinois sur l’ascension inévitable de la Chine vers la domination, ils affaiblissent la crédibilité collective de la résistance occidental – ce qui permet aux responsables chinois de transformer cette dynamique en formidable opération de propagande. Pour ne donner qu’un exemple : lorsque Pékin a intimidé le Japon après la déclaration – par ailleurs raisonnable – de la Première ministre Sanae Takaichi, selon laquelle une attaque contre Taïwan affecterait la sécurité nationale japonaise, les autres dirigeants du G7 qui se sont rendus à Pékin n’ont quasiment rien dit en signe de solidarité avec Tokyo.
Qu’avez-vous pensé de la visite d’Etat Emmanuel Macron en Chine en décembre dernier ?
Cette visite était en soi assez classique, et Emmanuel Macron est reparti sans commande d’Airbus et sans avancée sur le cognac européen ou le porc. Mais le président français a aussi fait certaines choses différemment : l’Élysée a expliqué que l’objectif « n’était pas d’empiler les contrats, mais de faire de la politique, c’est-à-dire de délivrer des messages ».
Trump pourrait s’inspirer d’Emmanuel Macron
Lorsque Emmanuel Macron a pressé Xi de contenir la Russie, le secrétaire général du PCC lui a opposé un refus brutal, et a rejeté « toute accusation irresponsable et discriminatoire », enjoignant le président français à « se tenir du bon côté de l’histoire », une formule du Parti signifiant à ses interlocuteurs que la Chine est désormais trop puissante pour tolérer leurs leçons. Mais en privé, Xi aurait affirmé que la Chine n’avait pas les moyens de pousser Poutine vers un cessez-le-feu – une affirmation manifestement fallacieuse, puisque Pékin est le principal soutien de Moscou, lui fournit des composants à double usage et appuie sa production de drones. Mais l’important dans tout cela, c’est qu’Emmanuel Macron a obtenu de la clarté qui rend la position chinoise lisible, là où le brouillard habituel sur le « rôle constructif » de Pékin tend à la masquer.
À la tribune de l’université du Sichuan, devant les médias d’État chinois, la veille de son retour, Emmanuel Macron a ensuite dit aux étudiants chinois de ne pas « céder aux divisions » ni à l’autarcie. Il a nommé et rejeté le cadrage que Pékin cultive depuis des années, et il les a invités à lire Alexandre Dumas et Victor Hugo, à un moment où leurs universités sont toujours plus contrôlées, censurées et réorientées des humanités vers les sciences dures utiles à la course technologique. C’était une bonne chose, de la part d’un dirigeant occidental, d’utiliser une plateforme contrôlée par le PCC pour contredire certains de ses récits centraux. C’est malheureusement trop rare. Il n’a pas tout réussi, mais il a montré qu’un dirigeant peut accepter le protocole tout en refusant le script, qu’il peut participer au déjeuner avec les pandas et à la photo de ping-pong, tout en disant aux étudiants chinois de chérir la liberté académique. Trump pourrait s’en inspirer.
Les dirigeants arrivent méfiants et finissent par afficher de la chaleur, persuadés qu’ils appliquent la maxime de Michael Corleone dans le film « Le Parrain II » : « gardez vos amis près de vous, et vos ennemis encore plus près ». Mais en se rapprochant du PCC, ils sont enrôlés comme figurants dans ses films de propagande. En acceptant les conditions fixées par le PCC pour rencontrer Xi Jinping, ces visiteurs prestigieux flattent son désir d’être reconnu comme le premier homme d’État du monde, son parti comme l’organisation politique la plus puissante, et son pays comme l’État central d’un système avec lequel tous les autres doivent coopérer.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/donald-trump-a-pousse-ses-allies-dans-les-bras-de-xi-jinping-lanalyse-de-michael-kovrig-X2JRHJVG3NF3PMZOROXHZ3NBKU/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-05-14 07:00:00
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