Ancien officier de la CIA spécialisé sur Cuba et l’Amérique latine, Brian Latell est l’un des meilleurs connaisseurs du castrisme. Pendant plusieurs décennies, les rapports qu’il rédigeait sur les frères Castro à « Langley » – le QG de la CIA, près de Washington – atterrissaient sur le bureau des présidents des Etats-Unis. En 2007, il a publié After Fidel, une biographie de Raul Castro qui fait référence.
L’Express : L’embargo américain, qui remonte à 1962, est-il la cause de la ruine économique ?
Brian Latell : Non, la responsabilité échoit principalement aux dirigeants cubains. Pendant des décennies, les ressources du pays ont été détournées vers l’armée, les services de renseignement et la propagande (destinée à accroître le prestige international du castrisme). Et cela, sans jamais se soucier de consolider – et encore moins de développer – l’économie productive. En conséquence, les infrastructures, les industries et l’agriculture se sont effondrées. Je ne veux pas minimiser le rôle de l’embargo mais les Cubains ont toujours eu le loisir de faire des affaires avec la Russie, la Chine et d’autre pays. D’ailleurs, lorsqu’il a remplacé Fidel au pouvoir en 2008, Raul Castro a affirmé : « Nous ne pouvons pas continuer à blâmer les Américains pour tous nos problèmes. Nous devons travailler à résoudre nos problèmes nous-mêmes. » Je partage son avis.
Depuis le début de la Révolution en 1959, les relations entre La Havane et Washington ont-elles jamais été bonnes ?
Une seule fois, très brièvement, vers la fin de la présidence de Barack Obama. Celui-ci a ouvert un dialogue direct avec Raul Castro afin de parvenir à un rapprochement. Pendant cette parenthèse, c’est le fils de Raul Castro, Alejandro Castro Espin, qui négociait avec les Américains. Cette diplomatie secrète a duré plusieurs mois. Finalement, un accord a été trouvé afin de réduire les tensions qui existent depuis l’époque d’Eisenhower. Le président Obama s’est rendu à Cuba en mars 2016. Il était le premier chef d’Etat américain à y aller depuis Calvin Coolidge en 1928. Nous avons ouvert une ambassade à La Havane, et les Cubains ont fait pareil à Washington.
Sans être chaleureuses, nos relations s’amélioraient. C’était sans compter avec les durs du régime, parmi lesquels Fidel Castro lui-même, alors en convalescence. Affaibli, il n’exerçait plus directement le pouvoir mais il conservait un ascendant psychologique considérable sur son petit frère, comme cela a été le cas durant toute leur vie. En novembre 2016, Donald Trump a remporté l’élection présidentielle et il a fait machine arrière sur de nombreux accords bilatéraux. La parenthèse ouverte par Obama s’est refermée.
Sans l’élection de Donald Trump, la « détente » aurait-elle fonctionné ?
Non. Cette initiative était déjà en train d’échouer avant son élection. En coulisse, les ultras du régime étaient mécontents de la politique d’ouverture et de rapprochement avec les Etats-Unis. La vieille garde des révolutionnaires « fidélistes » n’en voulait pas.
Quel est le plan de Donald Trump pour renverser le régime ?
A mon avis, il n’en a pas. Trump improvise au jour le jour. Il déplace un pion, puis attend de voir ce qui se passe. Ensuite, il déplace un autre pion et regarde ce que ça donne et ainsi de suite jusqu’au prochain mouvement. Sa pensée n’est pas stratégique. Simplement, il observe que Cuba est dans une situation économique si désespérée que les habitants ne mangent pas à leur faim et survivent sans électricité. Il sait aussi qu’en juillet 2021, il y a eu d’énormes manifestations contre le pouvoir. Les Cubains sont descendus dans la rue pour protester contre les difficultés de la vie quotidienne, mais aussi pour exiger la liberté et la démocratie. Parallèlement, depuis cinq ans, la société a évolué.
Le président Miguel Díaz-Canel est impopulaire et discrédité
Brian Latell (CIA)
D’une part, Miguel Diaz-Canel, le président et chef du Parti communiste depuis 2018, a démontré son inefficacité sur le plan économique. Il est impopulaire et discrédité. A l’été 2021, il a répondu aux manifestations par cette terrible consigne devenue célèbre : « L’ordre de combat est donné ! » La répression a été féroce. Les services de sécurité et la police ont arrêté plus d’un millier de personnes, principalement des jeunes. Poursuivis en justice et condamnés pour « menace contre la stabilité de l’Etat socialiste », ils ont été envoyés en prison. Beaucoup purgent des longues peines.
Des Cubains font la queue devant une banque à La Havane, le 14 mai 2026.
D’autre part, un problème démographique est apparu. Ces dernières années, deux millions de Cubains ont quitté le pays. La plupart sont des jeunes. On assiste à un effondrement sociétal, généralisé et profond, avec des Cubains qui veulent davantage de liberté et expriment leur antipathie envers le régime.
Croyez-vous à une intervention militaire américaine ?
C’est, selon moi, peu probable. D’abord, Trump est empêtré en Iran. Ensuite, l’armée cubaine et les services de sécurité demeurent des institutions solides dotées de chaînes de commandement et de leaderships intacts. Une intervention ne ressemblerait pas à ce qui s’est passé au Venezuela. Le cas cubain est plus épineux, parce que, à mon avis, les militaires défendraient leur pays. L’armée et les services de sécurité sont disciplinés, solidement entraînés et structurés. Ce n’était pas le cas des Vénézuéliens.
Dans ce cas, quel est le plan B ?
Les Etats-Unis peuvent exercer des pressions économiques mais c’est à double tranchant. Un effondrement social complet, avec une crise sanitaire et des gens qui meurent de faim, serait imputé à Washington. Au reste, ni Marco Rubio ni la communauté cubano-américaine de Floride ne veulent que des Cubains meurent de malnutrition. Hélas, c’est probablement déjà le cas, à petite échelle, de façon isolée. En fait, en raison de sa faiblesse, le régime cubain possède paradoxalement des leviers de pressions « passifs » sur les Etats-Unis. Il existe par exemple la menace d’un exode vers la Floride.
Il n’existe pas, à Cuba, d’Etat de droit qui inspire confiance
Brian Latell (CIA)
Des milliers de Cubains pourraient, en désespoir de cause, embarquer sur des radeaux et se laisser dériver vers les Etats-Unis, comme cela s’est déjà produit par le passé. En 1980, lors de l’Exode de Mariel [nom d’une ville portuaire], 130 000 Cubains ont débarqué sur les côtes de Floride. Cela a provoqué une crise humanitaire infernale à gérer pour l’administration Carter. En 1994, lors de la crise des « balseros », environ 30 000 Cubains se sont échoués sur ces mêmes côtes en « balsa » (radeau), causant à la fois un problème humain et une crise diplomatique entre Fidel Castro et Bill Clinton.
Dix ans après la mort de Fidel, la famille Castro est toujours aux commandes
Le gouvernement cubain a évoqué une réforme économique avec la possibilité pour les entreprises américaines et la diaspora cubaine d’investir dans l’agriculture, les mines ou les infrastructures. Votre avis?
Beaucoup de Cubano-Américains ont quitté Cuba en laissant derrière eux tous leurs biens. Ce qu’ils possédaient a été confisqué. La plupart des gens ont le sentiment que s’ils retournent sur l’île pour y investir, la même chose se reproduira. Il n’existe pas, à Cuba, un Etat de droit qui inspire confiance.
La dictature cubaine est-elle réformable ?
Je suis sans doute minoritaire à le penser mais je ne l’exclus pas. Un bouleversement interne ou une crise politique, déclenchée par les éléments les plus progressistes de l’appareil d’Etat, pourrait faire évoluer les choses. Comme en Union soviétique en 1989, beaucoup de dirigeants admettent en privé que le système ne fonctionne pas. Ils se disent peut-être : tentons autre chose. Ils pourraient par exemple écarter Miguel Diaz-Canel afin d’installer un nouveau dirigeant qui pourrait être Oscar Perez-Oliva Fraga. Petit-neveu de Fidel et Raul Castro, il possède l’ADN familial. Simple député de l’Assemblée nationale, il est aujourd’hui vice-Premier ministre. Il est passé de l’obscurité à la lumière en quelques mois.
Le clan Castro est peut-être en train de le préparer à prendre la tête du gouvernement. Oscar Perez-Oliva Fraga est réputé modéré et réformateur. Il pourrait donc introduire le capitalisme et la libre entreprise à Cuba. Mon hypothèse est que le mécontentement et la démoralisation touchent aussi les hautes sphères militaires, les hauts responsables du renseignement et les cadres du Parti communiste. Parmi ceux-ci, certains savent que quelque chose doit changer.
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Author : Axel Gyldén
Publish date : 2026-05-20 05:30:00
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