Le mois de mai, avec ses « ponts » successifs, est chaque printemps l’occasion de remettre sur le devant de la scène politique la question épineuse de la durée du travail. Année après année, la France demeure pourtant le pays de l’OCDE dans lequel le nombre d’heures travaillées par habitant est le plus faible. Cette position de lanterne rouge parmi les pays développés est le résultat statistique d’un double déficit concret.
En premier lieu, la France peine à mobiliser sa force de travail en début et en fin de carrière. Si le taux d’emploi autour de 40 ans est similaire dans la plupart des grandes nations de l’OCDE, une part significativement plus faible de jeunes (de 18 à 25 ans) et de seniors (de 60 à 65 ans) sont en emploi en France, en comparaison d’autres pays avancés.
Peu de jeunes y travaillent en parallèle de leur parcours universitaire; l’accession à un emploi formel prend plus de temps à ceux qui entament leur carrière, quelle qu’ait été la durée de leurs études supérieures; et nombreux sont ceux qui prennent leur retraite bien avant 64 ans, un âge auquel la majorité des Allemands, des Suédois ou des Néerlandais travaille encore.
Ensuite, et même si les comparaisons internationales sont plus fragiles pour ce second volet, la France se caractérise dans les enquêtes statistiques par un nombre d’heures effectivement travaillées par les salariés à temps complet significativement plus faible que les Etats-Unis et les pays d’Asie, et dans une moindre mesure que ses voisins européens – du fait en particulier de plus nombreuses semaines de congé et d’absence. Dans l’analyse de cette particularité française, une vision irénique prévaut trop souvent. Selon celle-ci, la France aurait fait en toute conscience le choix d’une durée du travail plus faible, préférant la qualité de vie et les jolis mois de mai à « l’hyper-consommation ».
L’Hexagone constituerait ainsi un modèle d’équilibre entre travail et vie privée, dont le reste de la planète gagnerait à s’inspirer, et le faible nombre d’heures en emploi y serait simplement le reflet d’une préférence française pour le loisir qu’il conviendrait de défendre contre les coups de boutoir du capitalisme global.
Pourtant, cette analyse est mise à mal par trois observations, qui laissent à penser que le faible nombre d’heures en France est le produit, plutôt subi que choisi, d’un enchevêtrement d’impositions effectives et de régulations qui plafonnent pour nombre d’actifs la quantité de travail en dessous de celle qu’ils auraient librement choisie. En premier lieu, si les heures des salariés à temps complet sont plus faibles en France qu’ailleurs, ce n’est pas le cas de ceux qui peuvent effectivement choisir leur emploi du temps sans la contrainte des réglementations. Ainsi, le temps de travail des non-salariés, plus libres de leurs horaires et moins contraints par les conventions collectives ou la durée légale du travail, est, lui, plus élevé en France que dans la plupart des pays d’Europe, comme l’a montré une étude de l’institut Rexecode.
De même, dans les régions frontalières de la Suisse ou du Luxembourg, où est disponible pour ceux qui le veulent l’option de « travailler plus pour gagner plus » en passant la frontière chaque matin, les heures effectivement travaillées sont substantiellement plus importantes. Ensuite, la faible prévalence du temps partiel parmi les 60-65 ans en France, contrepartie d’un modèle dans lequel le passage à la retraite est un couperet légal abrupt, est à mettre en regard de la trajectoire plus lisse de baisse régulière du temps de travail hebdomadaire observée dans les pays, comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, où la fin d’une carrière est moins contrainte par un âge de départ imposé par la loi.
Il est probable que, si on leur laissait libre cours, les préférences individuelles prendraient la forme d’une réduction graduelle des heures travaillées entre 60 et 70 ans, et que le cas prévalent en France d’un brusque passage du temps plein à l’inactivité totale soit, pour sa part, le reflet des contraintes de notre système de retraite. Enfin, le faible taux d’emploi des 55-59 ans en France fut longtemps présenté, y compris par nombre d’économistes, comme le produit immuable des préférences pour le loisir et de la prétendue réticence des entreprises à employer des « seniors ».
Pourtant, cette spécificité historique ne datait que du début des années 1980; et son rétablissement quasi-immédiat à un niveau comparable ou supérieur à celui de nos voisins, depuis le décalage de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans, suggère qu’il était plutôt le produit d’un trop court horizon de fin de carrière, et de certains dispositifs forçant les employés approchant de l’âge légal à s’éloigner du marché du travail, comme le maintien des allocations-chômage ou la dispense de recherche d’emploi.
Il est tentant d’adopter l’opinion que le temps de travail relève du libre choix de chacun. Quand un jeune actif entre tardivement sur le marché du travail, quand un retraité quitte son emploi plus tôt, quand un salarié profite d’une rupture conventionnelle pour se donner de longs mois de réflexion, ils comparent légitimement aux vertus d’une année de loisir le salaire net individuel auquel ils renoncent. Mais pour la société, c’est l’ensemble de leur production qui est perdue, et pas seulement la moitié qui leur revient. Chacune de ces décisions se traduit par moins de cotisations, d’impôt sur le revenu, de TVA, et par davantage de transferts à financer par les employés restants. L’imposition du travail, sur lequel repose le financement de notre modèle social, est paradoxalement à la fois l’une des sources de notre faible quantité d’emploi, et la raison pour laquelle le politique ne saurait l’ignorer plus longtemps.
Lorsque François Bayrou s’était hasardé à proposer la suppression de deux jours fériés pour consolider les finances publiques, il s’était heurté à une levée de boucliers qui décourage depuis ses successeurs de sortir de l’oubli cette suggestion. Pourtant, dans un pays aussi lourdement fiscalisé que la France, chaque heure non travaillée n’est pas seulement affaire privée.
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Author : Antoine Levy
Publish date : 2026-05-20 10:00:00
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