C’est un long soupir peu discret. Ce 13 février, sur l’estrade de la Conférence pour la sécurité de Munich, l’ambassadeur américain auprès de l’ONU dresse le panégyrique de Donald Trump et, à ses côtés, la cheffe de la diplomatie européenne s’impatiente. Sans quitter Mike Waltz du regard, Kaja Kallas gonfle ostensiblement les joues, puis expire lentement. La mimique fera le tour des réseaux sociaux, tant elle résume l’exaspération des Européens face à la Maison-Blanche. Dans la discussion qui suit, l’ex-Première ministre estonienne se montre pugnace et critique des initiatives du président des Etats-Unis.
« Enfin ! » se disent ses partisans. Car, dix-huit mois après son entrée en fonction comme Haute représentante et vice-présidente de la Commission, celle que l’on surnommait « la Dame de fer » peine à imprimer sa marque. Ses débuts effacés confortent ses détracteurs, qui ne la croient pas à la hauteur d’un rôle aussi exigeant. Ils ont beau jeu de pointer que plusieurs poids lourds du service diplomatique européen ont déjà quitté leur poste ou envisagent une mutation. Même la secrétaire générale a baissé les bras et s’en ira en septembre. « Kaja Kallas se comporte comme une enfant gâtée en interne, alors qu’elle peine à appréhender la complexité du millefeuille bruxellois et des relations internationales », regrette un haut fonctionnaire.
Petits pas
Sa nomination à l’été 2024 avait pourtant suscité de l’enthousiasme. Diplomates et dirigeants avaient appris à ne pas sous-estimer l’élégante et longiligne femme politique originaire du moins peuplé des trois Etats baltes. Dès son élection à la tête du gouvernement estonien en janvier 2021, cette libérale, petite-fille de déportés en Sibérie qui rappelle souvent l’histoire douloureuse de sa famille, alerte sans relâche sur les intentions belliqueuses de la Russie. Lors de son premier Conseil européen, elle tient tête à la doyenne Angela Merkel, qui veut organiser un sommet avec Vladimir Poutine. A la surprise générale, l’ex-avocate estonienne convainc les autres dirigeants de se ranger à ses arguments.
L’invasion de l’Ukraine renforce encore sa légitimité : elle a eu raison avant tout le monde. Et même si son étoile pâlit à Tallinn après l’implication de son mari dans un scandale, sa parole claire et son anglais impeccable en font une invitée régulière des médias internationaux. « Elle était appréciée pour sa franchise. Ses réponses étaient honnêtes, même quand elles risquaient de se retourner contre elle, confie la journaliste estonienne Maris Hellrand. Désormais, c’est plus difficile, elle n’est plus la voix de l’Estonie et doit faire des compromis pour satisfaire 27 ‘actionnaires’. »
A Bruxelles, Kaja Kallas doit ravaler son ego d’ex-Première ministre. La voilà contrainte aux petits pas pour obtenir l’unanimité, sans laquelle aucune action commune n’est possible en politique étrangère. « Nous nous concentrons sur les sujets où nous apportons une valeur ajoutée, plaide Anouar El Anouni, son porte-parole. Nous avons obtenu des résultats très concrets contre la flotte fantôme russe, négocié un plan pour que l’aide humanitaire entre à Gaza, ou encore obtenu que les Gardiens de la révolution iraniens soient enfin placés sur la liste des organisations terroristes. » Cela ne suffit pas à faire taire les critiques, parfois teintées de condescendance envers cette femme venue de l’ex Europe de l’est. « A part l’Ukraine, elle ne connaît rien. C’est un crash en plein vol », cingle un spécialiste des questions internationales. Force est de constater que l’UE ne parle toujours pas d’une seule voix, demeure inaudible sur Israël et n’est pas considérée comme un interlocuteur dans la crise iranienne.
Ambiance « House of cards »
Mais comment se faire entendre lorsque les puissantes diplomaties nationales ne lâchent rien et que la présidente de la Commission veut jouer les premiers rôles sur la scène mondiale ? Comme ses prédécesseurs, l’ex-Première ministre semble écartelée entre ses multiples missions : elle porte la parole des Vingt-Sept à travers le monde, coordonne les différents pans de la politique étrangère et dirige le SEAE (Service européen d’action extérieure), une jeune institution créée en 2011, qui emploie plus de 4 000 fonctionnaires. « C’est un métier de folie », souffle un diplomate. « Une mission impossible, entre le marteau des Etats membres et l’enclume de la Commission », renchérit l’eurodéputée Horizons Nathalie Loiseau. Confrontés à la même équation, l’Espagnol Josep Borrell pouvait s’appuyer sur ses amis socialistes, l’Italienne Federica Mogherini sur l’influent réseau diplomatique italien. Des relais dont ne dispose pas la centriste estonienne. « Telle une bonne élève, elle a cru qu’en respectant le périmètre d’action délimité par les traités européens, elle pourrait s’en sortir, observe une source bruxelloise qui la côtoie. Or, avec von der Leyen, c’est plutôt ambiance ‘House of cards’. »
La présidente et son cabinet n’ont pas d’états d’âme. Le treizième étage du Berlaymont, siège de la Commission à Bruxelles, garde la haute main sur le budget européen, nerf de la guerre, et multiplie les initiatives qui empiètent sur ses plates-bandes. Elle doit présenter le très attendu Livre blanc pour la Défense ? La veille, sans prévenir, Ursula von der Leyen prononce un discours à Copenhague où elle révèle ses pistes principales. La présidente n’hésite pas à débaucher l’un des poids lourds du SEAE, mais quand Kaja Kallas veut renforcer son équipe avec un haut fonctionnaire issu de la Commission, le transfert de ce dernier est bloqué en haut lieu sans l’en informer. VDL a même dépêché une Commissaire au très controversé Conseil pour la paix à Gaza de Donald Trump, sans consulter Kaja Kallas. « C’est comme cela sur tous les dossiers », soupire-t-on au SEAE. En public, Kallas préfère balayer les rumeurs de rivalité. « Qui n’aime pas une belle histoire de crêpage de chignons ? », ironise-t-elle à la télévision de son pays. « Nous ne sommes pas là pour nous battre contre von der Leyen mais contre les ennemis de l’Europe », abonde son entourage. Pourtant, même le ministre français des Affaires étrangères a jugé nécessaire de s’en mêler. « Je mesure la concurrence institutionnelle à laquelle vous êtes confrontés. Vous pouvez compter sur la France pour défendre votre rôle », a lancé Jean-Noël Barrot aux ambassadeurs de l’UE, réunis à Bruxelles début mars.
Le Quai d’Orsay soupçonne la Commission de vouloir réduire le service diplomatique européen, aujourd’hui autonome, à une simple direction générale. « Le problème est structurel, bien plus grave qu’une simple bataille Kallas contre von der Leyen. Toute la gestion de l’action extérieure de l’UE dysfonctionne », regrette un diplomate expérimenté. A peine vieux de quinze ans, le SEAE est sur la sellette. « Beaucoup le considèrent comme une cause perdue, analyse Stefan Lehne, expert à la fondation Carnegie Europe, dans une note récente. Cette entité hybride n’a ni l’autorité suffisante pour coordonner efficacement, ni la capacité d’influence pour orienter les politiques ». De l’avis général, son seul atout réside dans son réseau de 145 délégations sur la planète. A Paris, on réfléchit déjà à la manière de l’ancrer davantage du côté des Etats membres. « Il y a une nostalgie de l’époque de l’espagnol Javier Solana [NDLR : premier Haut représentant de 1999 à 2009] qui ne disposait que d’une petite équipe et ne faisait pas d’ombre aux capitales », décrypte une source bruxelloise.
Ton offensif
Kaja Kallas a donc hérité d’une situation complexe, nécessitant une finesse politique qui n’est pas son point fort. L’Estonienne peut-elle tirer son épingle du jeu, dans ce bras de fer entre la Commission européenne et les Etats membres ? Si elle ne peut, à elle seule, refonder l’architecture diplomatique européenne, les évolutions récentes lui offrent des marges de manœuvre. En Hongrie, le nouveau gouvernement a mis fin à l’obstruction systématique de Budapest, à l’origine de nombreux veto en politique étrangère ces dernières années. Dans le même temps, la ligne hostile de Donald Trump resserre les rangs et autorise une parole plus directe vis-à-vis de Washington. « Kaja Kallas n’a jamais peur de dire les choses », rappelle Nathalie Loiseau.
Dans ses dernières interventions, l’ancienne Première ministre a retrouvé un ton plus offensif. « Nous ne devons pas nous humilier en suppliant la Russie de nous parler », a-t-elle lancé, fin avril, aux dirigeants – dont Emmanuel Macron – tentés par une reprise du dialogue avec Moscou. Elle s’est ensuite proposée pour être l’unique éventuelle interlocutrice du président russe. Plus aguerrie et désillusionnée, la diplomate en chef de l’Europe dispose d’un espace politique pour exister et faire exister son administration. Mais en est-il encore temps ?
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Author : Isabelle Ory
Publish date : 2026-05-31 16:00:00
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