L’invasion de la Pologne par Hitler le 1er septembre 1939, puis Staline le 17 septembre, plonge l’Europe – et bientôt le monde – dans un conflit sanglant. Pris de court par l’avancée irrésistible de la Wehrmacht, les gouvernements des pays vaincus s’efforcent de sauver en urgence ce qui peut l’être : leurs réserves d’or, convoitées par le Reich pour financer sa colossale machine de guerre. Une chasse au trésor haletante où le sens du devoir de quelques hommes, servis par une bonne dose de chance, a empêché les nazis de faire main basse sur une fortune qui aurait pu changer le cours de l’Histoire.
Dans cette série de L’Express en cinq épisodes, François Valentin, consultant à London Politica, retrace l’incroyable destinée de l’or français, belge et polonais, entre le fracas des bombes et les conversations feutrées des chancelleries.
Episode 1 > « Avez-vous des chambres fortes ? »
Episode 2 > Dans l’enfer des bombes et de la paperasse
Episode 3 > Des lingots transportés à la main, l’intervention de Roosevelt
1er septembre 1939, ouest de la Pologne
La petite ville de Wielun, près de la frontière allemande, se réveille sous les bombes des Stukas. Plus d’un millier de civils – les premières victimes de la Seconde Guerre mondiale – périssent dans l’attaque. Malgré leur courage, les forces polonaises ne font pas le poids face aux Panzerdivisionen qui déferlent au nord, à l’ouest et au sud du pays, épaulées par la Luftwaffe. Les blindés allemands progressent à toute vitesse en direction de Varsovie, à raison de 30 à 50 kilomètres par jour. Au-delà de cette conquête militaire, le IIIe Reich, qui a vu ses stocks d’or gonfler grâce à l’annexion de l’Autriche et de la Tchéquie, veut faire main basse sur les 80 tonnes de lingots de la Banque de Pologne.
Le gouvernement avait anticipé un potentiel conflit en plaçant un quart de ses réserves à l’étranger, principalement à Londres mais aussi à Paris et à New York. Dès le 3 septembre, l’ordre est donné de faire sortir le reste de l’or de Varsovie et des succursales les plus exposées à l’avancée des troupes allemandes. Le 5, la capitale est évacuée. Les fonctionnaires de la Banque de Pologne prennent dans leurs voitures les derniers lingots. Très vite cependant, même les coffres les plus distants de la frontière ne sont plus en sécurité. La tenaille nazie se referme. Seule solution : trouver un port allié.
L’or est acheminé vers la ville de Sniatyn – aujourd’hui ukrainienne – au sud-est du pays, à proximité de la Roumanie qui dispose d’un accès à la mer Noire. Les autorités roumaines font face à une pression diplomatique intense de Berlin, qui les somme de ne pas laisser filer le magot. A Sniatyn, les agents polonais patientent nerveusement, certains avec femmes et enfants. Un petit groupe fait marche arrière pour essayer de récupérer quatre tonnes d’or égarées par l’armée en déroute.
Finalement, les Roumains donnent leur accord et le convoi arrive en train au port de Constanza. Le temps presse pour trouver un navire. Les Polonais se tournent vers le Royaume-Uni qui met à leur disposition un tanker, l’Eocene, pour foncer en direction d’Istanbul. Quelques jours plus tard, les Roumains récupèrent les quatre tonnes perdues dans la nature. Une forme de dédommagement que le gouvernement en exil du général Sikorski n’est pas en position de contester.
Le navire anglais accoste le 16 septembre à Istanbul, à l’embarcadère de Kabatas. Ironie du sort, l’ambassade allemande est juste en face. La France offre les services de son légendaire croiseur, le Jean Bart. Mais les Turcs refusent de le laisser mouiller, craignant les représailles allemandes. L’ambassadeur polonais Sokolniki négocie âprement une alternative avec Ankara, qui autorise l’évacuation de l’or en train vers la Syrie française, moyennant 2 % du montant en cash. Un chantage qui scandalise le diplomate. Alors que les nazis préparent un plan pour saborder l’Eocene, Sokolniki supplie un richissime Américain – et futur espion de l’OSS, l’ancêtre de la CIA – de lui avancer l’argent. Le 20, l’or file par la voie ferrée jusqu’à Beyrouth. Trois jours après, une partie du trésor est transférée à bord de l’Emile Bertin, un autre croiseur français. Deux navires chargent le reste une semaine plus tard. Après une traversée sans encombres – Mussolini ayant déclaré qu’il ne conduirait pas d’opérations navales dans la Méditerranée malgré son alliance avec Hitler –, l’or polonais est débarqué à Toulon puis stocké à Nevers dans une succursale de la Banque de France, sous l’œil vigilant mais rassuré des représentants de Varsovie. Un soulagement de courte durée…
Mai 1940, Nevers
Lorsque les Allemands franchissent les Ardennes, les lingots de la Banque de Pologne reprennent leurs tribulations, avec ceux de la Banque de France. De Nevers, l’or atteint Lorient où il rejoint les cales de l’ancien navire bananier Victor Schoelcher. Le cargo, militarisé, sera coulé en 1942 par la Royal Navy lors de la bataille de Madagascar. Mais en attendant, en juin 1940, il permet à la Pologne de sauver ses réserves. Ces dernières auraient dû voguer vers l’Amérique. Pourtant, dans la cohue bretonne de juin 1940, il est décidé de les envoyer en Afrique : Casablanca, Dakar, Thiès, puis Kayes au Mali. Dans un premier temps, le régime de Vichy propose d’échanger l’or polonais contre son pendant français stocké à la Réserve fédérale de New York, avant de faire volte-face. Inquiet, Sikorski s’active en coulisses pour s’assurer que Pétain ne donne pas l’ordre de rapatrier le magot à Berlin.
En septembre 1941, les autorités polonaises dévoilent en grande pompe dans le New York Times qu’elles ont obtenu du juge de la Cour Suprême, Ferdinand Pecora, un acte de saisie des réserves françaises pour un montant équivalent aux leurs, entreposées à Kayes. Ce n’est qu’en février 1943, quelques mois après l’opération américaine Torch qui défait les forces vichystes au Maroc et en Algérie, qu’elles recevront la confirmation : leur or n’a pas quitté le Mali. La Banque de France a su tenir tête aux Allemands, prétextant, entre autres, que Hitler ayant décrété que la Pologne n’existait plus, il n’y avait plus de Banque centrale polonaise…
En 1944, les lingots prennent la route de Dakar puis des Etats-Unis où les Polonais mettent fin à leurs actions judiciaires, d’un commun accord avec les gaullistes. Près de la moitié des réserves sera ensuite expédiée au Royaume-Uni.
1945, Londres
Leur périple est loin d’être terminé. En 1945, la République de Pologne, dans l’orbite de l’URSS, récupère officiellement le contrôle des comptes et des stocks d’or à l’étranger. Les Alliés cessent en effet de reconnaître le gouvernement en exil et transfèrent la légitimité juridique à la nouvelle administration de Varsovie. Mais pour reconstruire un pays en ruine et financer l’effort industriel imposé par le bloc de l’Est, le régime communiste préfère laisser l’or bien au chaud à Londres et en liquider une partie sur le marché afin de régler ses dettes de guerre ou indemniser les pays occidentaux dont les entreprises ont été nationalisées. Les quatre tonnes subtilisées par la Roumanie sont rendues à leur propriétaire légitime en 1947, à l’issue d’une campagne diplomatique et judiciaire.
Quant aux courageux agents de la Banque de Pologne, le choix qui s’offre à eux est cornélien : rentrer ou rester à l’Ouest ? Edmund Spychalowicz a accompagné l’or de Varsovie jusqu’à Nevers, en passant par la Roumanie et la Turquie. Coincé en France en 1940, il s’engage dans le groupe de résistance franco-polonais F2. A la Libération, il s’installe à côté de Pamiers dans l’Ariège. Sans emploi et désargenté, il s’apprête à rejoindre la Pologne en 1947. Mais alors qu’il vient d’acheter son billet de train pour Varsovie, il trouve un emploi de comptable dans une usine d’acier. Il est naturalisé français avec sa femme et ses enfants en 1953 et meurt onze ans plus tard sans avoir revu son pays, après avoir tant œuvré pour protéger son or.
Il faudra attendre 2019 pour que les lingots polonais finissent un voyage commencé quatre-vingts ans plus tôt. Le 22 novembre, une centaine de tonnes quittent la Banque d’Angleterre dans quatre fourgons lourdement armés avant de s’envoler pour Varsovie. Si une portion substantielle de ces lingots a été achetée à la demande de la Banque de Pologne depuis 1989 et la chute du mur de Berlin, certains d’entre eux étaient à Londres depuis 1944, voire depuis l’entre-deux-guerres. Un retour en grande pompe, qui illustre la puissance retrouvée de la Pologne dont les réserves en or ont atteint au premier trimestre 2026 près de 600 tonnes, soit le double du Royaume-Uni.
>> Découvrez l’épisode 5 de notre série d’été le dimanche 9 août
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Publish date : 2026-07-26 14:00:00
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