L’Express

« Elle ouvre la voie à un réveil spirituel » : l’IA peut-elle changer notre rapport au temps ?

Rarement une avancée technologique aura autant promis de nous faire gagner du temps. Si le débat sur l’intelligence artificielle se focalise souvent sur la prouesse technique, les transformations du marché du travail ou les performances de ces nouveaux outils, il soulève pourtant un autre défi, largement sous-estimé : notre rapport au temps. Mais derrière les prouesses de ces nouveaux assistants intelligents, la promesse est-elle tenue ? L’IA inaugure-t-elle enfin l’ère du temps libre ?

Du temps gagné…

Les études convergent sur un point : l’intelligence artificielle permet bien de grappiller quelques heures, au travail comme dans la sphère privée. Par exemple, l’édition 2024 de l’enquête annuelle Workforce of the Future du groupe Adecco évoque une heure de travail en moyenne économisée par jour. La même année, une autre étude, expérimentale, menée par Microsoft en collaboration avec des chercheurs de la Harvard Business School indiquait que les utilisateurs réguliers de Microsoft 365 Copilot consacrent 31 % de temps en moins à leur boîte de réception, soit environ 3,6 heures libérées chaque semaine. Une enquête menée par SAP en 2025 révèle par ailleurs que 58 % des répondants déclarent gagner du temps grâce à l’IA, pour un gain moyen de cinquante-deux minutes par jour, principalement grâce à l’automatisation de certaines tâches. Enfin, une étude de la London School of Economics (LSE), publiée en 2025 évalue, quant à elle à 7,5 heures de travail par semaine le temps gagné par les utilisateurs de l’IA, soit l’équivalent d’une journée entière.

Certes, l’IA ne nous sauvera pas de la réunionite : les experts estiment en effet qu’elle n’a que peu d’effet sur les activités qui nécessitent une coordination collective. En revanche, loin de se limiter au monde professionnel, ces bénéfices s’étendent aussi au foyer. Une récente étude (« The Household Impact of Generative AI: Evidence from Internet Browsing Behavior ») menée par des chercheurs de l’UCLA, de Stanford et de l’USC montre ainsi que l’IA générative améliore fortement l’efficacité des tâches numériques productives (achats en ligne, formalités administratives, réservations de voyage, etc.) réalisées par les ménages. Les gains de productivité varient entre 76 % et 176 % selon les activités, laissant entrevoir un potentiel réel d’heures libérées pour la vie personnelle.

… Mais pour quoi faire ?

L’IA nous fait donc gagner en efficacité, mais que faisons-nous de ce capital temps ? Et surtout, le mettons-nous vraiment à profit ? En l’espèce, les études divergent. Celle des chercheurs de l’UCLA, de Stanford et de l’USC mentionnée plus tôt apporte un éclairage intéressant. Dans les ménages, ce temps dégagé n’est pas réinvesti dans d’autres activités dites productives, mais principalement dans des loisirs numériques : jeux vidéo, réseaux sociaux, télévision ou plateformes de streaming. La part du temps consacrée aux loisirs augmente ainsi de 31 points de pourcentage, tandis que celle dédiée aux activités productives recule de 21 points. En d’autres termes, une partie des heures économisées grâce à l’IA est réaffectée à des usages récréatifs numériques. Comme le résument les auteurs : « Lorsqu’ils disposent de plus de temps, les ménages préfèrent regarder Netflix que réaliser davantage de corvées en ligne ».

Et au travail ? Si les heures économisées au bureau ne se traduisent pas par plus de temps libre dans la vie personnelle, où passent-elles ? Ici, trois scénarios se dessinent. D’abord, ces gains sont parfois réalloués vers d’autres activités plus ou moins productives au sein de l’entreprise. L’IA peut notamment recentrer le travail sur le cœur du métier. Ainsi une étude expérimentale menée en 2025 auprès de conseillers de France Travail a montré que l’IA a libéré du temps, que les conseillers ont réinvesti dans l’examen des candidatures et d’autres tâches à plus forte valeur ajoutée. A l’inverse, une enquête du Work AI Institute de 2026 menée auprès d’environ 6 000 salariés aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie montre que les employés estiment gagner 11 à 12 heures par semaine. Mais plus de la moitié de ce temps est absorbée par le contrôle, la correction et le pilotage des outils d’IA, un phénomène qualifié de « botsitting ». Troisième enseignement mis en lumière par le rapport international AI at Work 2026 du Boston Consulting Group (BCG) : si 42 % des utilisateurs réguliers déclarent économiser au moins une journée de travail par semaine grâce à l’IA, 66 % d’entre eux affirment recevoir peu, voire aucune consigne sur la manière d’utiliser ce temps libéré, et plus d’un sur deux ne le réinvestit pas dans des activités stratégiques.

Une accélération du temps ?

Autrement dit, quel que soit le scénario, ce surplus de temps reste d’une manière ou d’une autre « coincé » dans l’organisation. Plus encore, l’IA tend à accélérer le rythme du travail. Comme le souligne le sociologuespécialiste des mutations du travail, Yann Ferguson, contacté par L’Express : « Ce que nous observons aujourd’hui avec l’IA générative, c’est que, plutôt que d’avoir plus de temps libre, nous faisons davantage de choses. Dans la même journée, on traite plus de tâches et de missions. » C’est le fameux « effet rebond » : une technologie qui permet d’aller plus vite ne réduit pas nécessairement le temps consacré à une activité ; elle conduit souvent à en faire plus. Le Directeur Scientifique du LaborIA recourt à une analogie : « On l’a vu avec le passage de la calèche à la voiture : la voiture a plutôt augmenté le temps passé dans les transports qu’elle ne l’a réduit. »

Et paradoxalement, l’entreprise n’est pas forcément gagnante en termes de productivité. L’une des explications tient au fait que l’usage de l’IA générative demeure en grande partie individuel. « Elle vient se loger dans les pratiques personnelles de chacun. Elle produit des petits gains de temps, mais ceux-ci ne sont pas homogènes », explique Yann Ferguson. Le docteur en sociologie appelle à ne pas confondre accélération individuelle et locale et gains de productivité. Ces derniers, rappelle-t-il, ne résultent pas seulement du fait que chacun travaille plus vite, mais aussi d’une meilleure organisation du travail et d’une coordination plus efficace des équipes. À cet égard, le chercheur cite l’exemple du taylorisme, qui reposait autant sur la spécialisation des tâches que sur l’accélération des cadences.

Dans un scénario plus optimiste, les gains de temps, qui peinent aujourd’hui à se traduire par des gains de productivité à l’échelle de l’entreprise, pourraient demain permettre aux managers de se consacrer davantage à leurs équipes grâce à l’automatisation de certaines tâches répétitives. « Ce que l’IA ne sait pas faire, c’est justement cette partie managériale : comment motiver quelqu’un qui a un coup de mou ? », soulignait en mars dernier dans L’Express le professeur à HEC Olivier Sibony. Sur cette question-là, comme sur d’autres, la balle sera dans le camp des entreprises. Encore faut-il qu’elles n’utilisent pas l’IA comme un simple moyen de compenser une surcharge de travail de collaborateurs déjà sous l’eau. Or, c’est justement ce dernier scénario que redoute Yann Ferguson : plutôt que de s’attaquer aux causes structurelles du manque de temps, certaines organisations risquent de se contenter de donner à des salariés déjà surchargés, « un moyen d’aller plus vite pour gérer un volume de travail excessif ». Le spécialiste appelle donc à ne pas faire de l’IA un substitut à une réflexion de fond sur l’organisation du travail.

Donner du sens au temps retrouvé

Zack Kass, ancien responsable de la stratégie commerciale chez OpenAI, invite, lui, à se saisir du sujet de l’IA pour changer de logiciel sur notre rapport au temps : « Historiquement, la technologie nous a toujours permis d’obtenir davantage. La bonne question à se poser n’est pas de savoir si nous allons disposer de plus de temps pour faire plus de choses mais si nous serons capables de donner un sens à ce temps supplémentaire. » Le conférencier prend l’exemple du journalisme : « Imaginons que l’on dispose d’un outil capable de rendre les journalistes cinq fois plus productifs. Que feraient la plupart des rédactions ? Elles diraient probablement : ‘Très bien. Dans ce cas, embauchons cinq fois moins de journalistes’. Mais, à mon avis, ce serait justement la mauvaise façon de raisonner. Si vous rendez vos journalistes cinq fois plus productifs, pourquoi ne pas publier cinq fois plus d’enquêtes ? Pourquoi ne pas approfondir davantage les sujets ? Pourquoi ne pas produire un journal de bien meilleure qualité ? »

En d’autres termes, le problème n’est pas la technologie, fait-il remarquer, mais le fait que beaucoup d’entreprises considèrent les gains de productivité uniquement comme une occasion de réduire leurs coûts, au lieu de se demander comment créer davantage de valeur : « Beaucoup de dirigeants passent complètement à côté de ce que l’IA rend possible. La plupart des entreprises ne se sont jamais demandé à quoi ressemblerait une version réellement meilleure de leur organisation. » Or, poursuit l’auteur de The Next Renaissance: AI and the Expansion of Human Potential (John Wiley & Sons Inc,2026, non trad.), avec l’IA, les repères sur ce qu’il est raisonnable d’accomplir en une journée deviennent plus flous, ce qui nourrit une partie des résistances observées aujourd’hui dans les entreprises. Selon lui, cette défiance tient souvent moins à l’outil qu’à l’absence de vision. L’automatisation des tâches oblige chacun à répondre à une question plus profonde : que faire du temps ainsi libéré ?

Au fond, cette réflexion dépasse largement le cadre de l’entreprise, selon Zack Kass : « Si nous travaillons moins que nos ancêtres, nous gérons aussi beaucoup moins bien notre temps libre ». Cette interrogation n’est pas nouvelle. Il y a plus de dix ans déjà, la sociologue australienne Judy Wajcman observait, dans Pressed for Time: The Acceleration of Life in Digital Capitalism (University of Chicago Press, 2014, non traduit), que nos sociétés valorisent le fait d’être occupé et entretiennent le sentiment d’une course permanente. Paradoxalement, écrit-elle, « entre 1965 et 2010, alors que plus d’un tiers des Américains déclaraient se sentir pressés, leur temps libre avait effectivement augmenté. » Un décalage qui nourrit l’inquiétude de Yann Ferguson : « Cette obsession pour l’immédiateté que le numérique et l’IA générative alimentent risque de renforcer pourrait nous rendre incapables de nous confronter au temps long », pointe-t-il.

« Ce temps libéré, on le donne à Zuckerberg »

Pour Zack Kass, ce phénomène tient toutefois moins à l’IA qu’à notre rapport aux écrans. « Beaucoup de gens, affirme-t-il, sacrifient aujourd’hui le temps libre qu’ils ont gagné. Les repas en famille sont désormais envahis par le téléphone. Ils vont au cinéma… et passent leur temps sur Instagram ou TikTok. Toute une partie de la population est en permanence à la recherche de dopamine, ou de quelque chose qui n’est jamais ce qui se trouve devant elle. »

L’expert du numérique Gilles Babinet nuance toutefois cette analyse. Selon lui, l’IA n’est pas étrangère à cette économie de l’attention : « Les réseaux sociaux les plus dangereux sont des réseaux IA, comme TikTok, qui nous noient dans un contenu hyperaddictif et poussent de la publicité grâce à l’IA. » S’il juge les gains de temps permis par l’IA incontestables, il invite à « regarder l’ensemble du système ». Selon l’auteur de Le Péril IA. Devenir des machines ou rester vivants ? (Le Passeur, 2026), une partie du temps ainsi libéré est aussitôt captée par les plateformes : « La productivité se transforme en revenus publicitaires Facebook. Ce temps libéré, on le donne à Mark Zuckerberg. » Tant que le modèle économique du numérique reposera sur la captation de l’attention, estime-t-il, la promesse d’un temps vraiment libéré risque de rester largement illusoire.

Cette réflexion rejoint celle de Gregor Schubert, professeur adjoint de finance à l’UCLA Anderson School of Management et coauteur de l’étude « The Household Impact of Generative AI ». « J’aimerais pouvoir répondre de manière optimiste et dire que l’humanité va profiter de ce temps pour lire davantage, cuisiner plus souvent ou développer des activités enrichissantes. Mais, dans les faits, si l’on observe les tendances des trente dernières années, on constate autre chose. À mesure que la télévision, les jeux vidéo et les autres technologies numériques se sont améliorés, les gens y ont consacré de plus en plus de temps. L’intelligence artificielle s’inscrit probablement dans cette continuité. Elle rend l’univers numérique encore plus séduisant qu’auparavant. »

La valeur du temps

Zack Kass estime que ces dérives ne sont toutefois pas une fatalité. Il ne s’agit pas de savoir si la technologie est bonne ou mauvaise. « La vraie question est la suivante : dans quelle mesure sommes-nous capables d’utiliser la technologie pour rendre la société plus heureuse ? » En cela, l’IA possède un véritable pouvoir réflexif : elle nous oblige à nous interroger sur l’usage que nous voulons faire du temps qu’elle nous libère. Mais la réponse ne dépend pas uniquement de la technologie. Elle est aussi le produit d’évolutions sociales plus profondes, relève Yann Ferguson, s’appuyant sur l’exemple du congé paternité : « Son développement montre bien que les hommes sont aujourd’hui davantage encouragés à consacrer du temps à leur famille. Ce n’est pas l’IA qui a provoqué cela. »

Pour Houda Nait El Barj, chercheuse chez OpenAI spécialisée dans le développement de systèmes d’IA favorisant l’épanouissement humain, la valeur du temps réside précisément dans ce qui échappe à son optimisation. « Plus le monde devient optimisé, plus ce qui n’est pas optimisé peut paraître précieux. Le repas qui traîne en longueur. L’enfant qui pose encore la même question. L’ami qui appelle au mauvais moment. Ce sont là des moments où les êtres humains restent authentiques les uns envers les autres », analysait-elle dans un essai paru dans le magazine américain Noema le 25 juin dernier. Zack Kass en a l’intime conviction : l’IA « ouvre la voie à un réveil spirituel ». « Nous allons être obligés de nous demander très sérieusement ce que signifie être humain. Je ne dis pas que l’IA répondra à cette question. Mais elle nous obligera à nous la poser. »



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Author : Laurent Berbon

Publish date : 2026-08-09 16:00:00

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