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Pierre-Henri Tavoillot sur Marine Le Pen : « La stratégie de moralisation des élus s’est révélée suicidaire »

Pierre-Henri Tavoillot sur Marine Le Pen : « La stratégie de moralisation des élus s’est révélée suicidaire »

« Ce n’est pas le gouvernement des juges qui a rendu possible cette décision de justice, mais les politiques eux-mêmes », selon le philosophe Pierre-Henri Tavoillot en réaction à la condamnation de Marine Le Pen. L’auteur de Comment gouverner un peuple-roi ? et Voulons-nous encore vivre ensemble ? (Odile Jacob) s’interroge sur les conséquences des lois adoptées depuis 2016 pour « moraliser » la vie publique. Selon lui, la sanction visant la dirigeante du RN, qu’il juge « logique en l’état du droit », risque d’avoir un effet « catastrophique » politiquement. « On pensait que les présidentielles de 2027 allait permettre une forme de clarification avec la perspective, quel que soit le résultat, de refonder une forme de légitimité dont la France a un besoin crucial en ces temps troublés : c’est cet horizon qui s’est effondré », affirme-t-il.

L’Express : Que vous inspire la condamnation de Marine Le Pen ?

Pierre-Henri Tavoillot. En l’état du droit, la condamnation de Marine Le Pen paraît logique. En revanche, l’exécution provisoire de sa peine d’inéligibilité prête à débat. D’éminents juristes, peu suspects de sympathies lepénistes, critiquent la décision des magistrats. Ces derniers n’ont pas rendu une décision politique à proprement dit, mais dès lors qu’elle interfère dans la prochaine élection présidentielle, elle le devient. Il n’eût pas été contraire à la justice de tenir compte du contexte électoral et de ne pas prononcer l’inéligibilité immédiate.

J’ajoute que les règles légales de financement des partis qui sont l’origine de ce jugement ne me paraissent pas absolument équitables à l’égard des partis émergents, contrairement aux partis installés. Le RN n’est d’ailleurs pas le seul à être concerné. LFI et le MoDem ont été condamnés pour des raisons similaires : vouloir faire vivre de la politique des cadres du parti qui aspirent à vivre pour la politique.

Certains, notamment à droite, voient dans cette décision la consécration du gouvernement des juges. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas le gouvernement des juges qui a rendu possible cette décision de justice, mais les politiques eux-mêmes. En espérant reconquérir la confiance des citoyens, ils ont adopté de nombreuses lois pour « moraliser » la vie publique. Il y a eu loi transparence de 2016 (dite Sapin II), puis la loi de moralisation de Bayrou en 2017. Non qu’il ne fallût pas mettre terme à certaines pratiques, mais cette stratégie s’est révélée suicidaire. Car les Français se sont dit : on a raison de se méfier des politiques puisque eux-mêmes éprouvent le besoin de toujours renforcer les digues pour s’empêcher de tricher !

Conséquence prévisible : au lieu de fabriquer de la confiance, c’est la défiance qui a explosé. Or, à mon sens, le cœur de notre crise ne réside pas dans le soupçon d’immoralité des politiques, mais dans le constat de leur inefficacité. C’est l’impuissance publique que les politiques ont eux-mêmes organisée en multipliant les contrôles de leur action au point de la rendre impossible. La crainte des abus de pouvoir finit par produire des abus de contre-pouvoir et l’extinction de la capacité d’agir en démocratie.

Un pas de plus vers ce que vous appelez la « nomocratie », le pouvoir des normes ?

Depuis quelques années, par la faute des politiques, convaincus de leur propre illégitimité, le droit tend vers une hypertrophie. Les normes explosent, les recours possibles contre l’action publique se multiplient. Au fur et à mesure, le droit devient toujours plus ample, obèse et complexe. Il perd sa fonction de protection et de clarification. Désormais, le Conseil d’Etat peut condamner l’Etat pour inaction climatique et le mettre à l’amende de plusieurs millions, pris dans le Trésor public ! Il est irresponsable d’avoir donné les clés du fonctionnement politique à l’action juridique. C’est un basculement sans précédent. Nous sommes passés de la démocratie par les voix, à la démocratie par le droit.

Une démocratie dans laquelle le responsable politique se doit d’incarner un modèle absolu de pureté ?

Il faut rappeler que le mot candidat vient du latin candidus, qui signifie « blanc ». Sous la République romaine, les personnes se présentant à l’élection consulaire devaient porter une toge blanche, le blanc symbolisant leur pureté. Candidat a aussi donné le mot candide. Les politiques ont été bien candides et ingénus en suggérant qu’il fallait être d’une parfaite et transparente pureté pour faire de la politique !

Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a dénoncé les menaces proférées contre les magistrats du Tribunal judiciaire de Paris. Le populisme judiciaire n’est-il pas aussi une menace pour notre démocratie ?

Notre démocratie repose sur un fragile équilibre entre l’État, le peuple et le droit. Pour que cet édifice tienne debout, il ne faut ni trop de pouvoir, ni trop de peuple ni trop de droit, mais un subtil mélange des trois. Or, le droit, qui a pour fonction de freiner l’Etat (souvent tenté par l’excès) et le peuple (parfois séduit par sa toute-puissance), n’a lui-même aucun frein. Il doit donc pouvoir être contesté. Il n’est pas injuste de critiquer la justice. Et cette dernière n’est pas exempte de reproches. Il lui arrive de prendre des décisions incompréhensibles. Les citoyens peuvent à juste titre la juger étonnamment complaisante quand il s’agit des activistes écologistes ou des petits délinquants.

François Fillon, Nicolas Sarkozy et maintenant Marine Le Pen… L’opinion pourrait avoir le sentiment que les magistrats sont plus sévères avec la droite…

Ou alors que la droite est plus malhonnête ! Mais on ne peut nier qu’il existe une sociologie propre à la magistrature et que certaines idéologies gauchisantes y prospèrent plus qu’ailleurs. Je laisse donc le lecteur trancher entre ces deux hypothèses.

La sanction visant Marine Le Pen, qui était considérée comme la favorite de la prochaine élection présidentielle, ne va-t-elle pas accroître le sentiment de dépossession d’une partie de la population, qui va se sentir encore davantage refoulée du champ démocratique ?

De ce point de vue, la sanction qui vise Marine Le Pen est catastrophique. Les pro-Le Pen se sentent dépossédés de leur choix et les anti-Le Pen sont confortés par l’image de politiques qui trichent. On pensait que la présidentielle de 2027 allait permettre une forme de clarification avec la perspective, quel que soit le résultat, de refonder une forme de légitimité dont la France a un besoin crucial en ces temps troublés : c’est cet horizon qui s’est effondré.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2025-04-01 16:00:00

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