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Steven Altman : « Le reste du monde ne suivra pas Trump dans ses droits de douane « 

Steven Altman : « Le reste du monde ne suivra pas Trump dans ses droits de douane « 

C’est, pour Donald Trump, le « jour de la libération de l’Amérique ». Le président américain, qui ne jure que par les rapports de force commerciaux et les « tariffs », doit annoncer une salve de sans précédent de droits de douane. Quel impact cette fièvre protectionniste aura-t-elle sur le reste du monde ?

Pour Steven Altman, chercheur à la prestigieuse Stern School of Business au sein de l’université de New York, même une mise en application radicale du programme de Donald Trump n’inversera pas la mondialisation. S’appuyant sur les données du DHL Trade Atlas, qui offre une analyse complète des tendances du commerce international, il montre que dans le scénario le plus pessimiste, avec une forte augmentation des droits de douane par l’administration américaine, suivie de la riposte d’autres pays, le commerce mondial devrait continuer à croître au cours des quatre prochaines années.

Surtout, le reste du monde n’a selon lui aucun intérêt à suivre les Etats-Unis dans leur virage protectionniste, mais, au contraire, cherche aujourd’hui activement à négocier de nouveaux accords de libre-échange, à l’image de l’Union européenne et de l’Inde, ou de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud. Entretien.

L’Express : Sommes-nous entrés dans l’ère de la démondialisation ?

Steven Altman : On parle beaucoup de démondialisation. Mais rien ne montre un retour en arrière dans nos recherches du DHL Trade Atlas, qui sont basées sur les interactions réelles se produisant entre les pays. Nous examinons à la fois les flux commerciaux, les investissements et les flux de capitaux, les flux d’informations et les flux de personnes. S’il y avait une vraie démondialisation à l’œuvre, elle se manifesterait dans ces données.

Il y a certes des mouvements d’opposition à la mondialisation, que l’on retrouve dans les discours politiques, les opinions publiques et même les discours de certaines entreprises qui affirment déplacer leurs chaînes d’approvisionnement. Mais il est important de ne pas confondre discours et réalité. Une démondialisation se traduirait par le durcissement des frontières nationales, par la réduction des flux et par des interactions accrues à l’intérieur des pays. Nos données montrent le contraire. Par ailleurs, la valeur du commerce international par rapport à la taille de l’économie mondiale est proche d’un niveau record. Les entreprises continuent d’investir pour s’étendre à l’international. Et nous avons assisté à une reprise du tourisme après la pandémie du Covid-19.

On pourrait également assister à un passage de la mondialisation à la régionalisation, avec un renforcement des échanges au sein des grandes régions du monde. Mais là encore, les données démentent cette idée. Au cours des sept premiers mois de 2024, les marchandises échangées ont même parcouru la plus longue distance moyenne jamais enregistrée (4 970 km). La part du commerce de marchandises à l’intérieur des grandes régions du monde est tombée à son plus bas niveau, soit 51 %.

Enfin, les actuelles tensions géopolitiques pourraient fracturer l’économie mondiale entre grands blocs, avec une intensification des échanges entre des pays alliés et une diminution entre blocs rivaux sur le plan idéologique et stratégique. Cela a été le cas en 2022 et 2023, mais principalement du fait de la réorientation de l’économie russe suite à l’invasion de l’Ukraine. Si vous retirez la Russie de l’analyse, la baisse de la part des échanges commerciaux entre différents blocs d’alliés proches est faible (de 12,3 % à 10,4 % entre 2021 et 2024).

A quel point la hausse des droits de douane voulue par Donald Trump va-t-elle affecter ces échanges ?

Nous sommes entrés dans une grande période d’incertitude. Nous devons donc faire preuve d’humilité dans nos projections. Pour cela, nous avons fait un scénario bas, avec des augmentations limitées des barrières commerciales aux Etats-Unis, et un scénario haut, avec une mise en œuvre complète des droits de douane annoncés pendant la campagne de Donald Trump, c’est-à-dire des taxations de 60 % sur toutes les importations provenant de Chine, et de 10 % sur celles provenant du reste du monde. Si, dans le scénario optimiste, une grande partie des annonces faites par Trump ne sont en réalité que des menaces destinées à négocier avec d’autres pays et débouchent finalement sur des barrières commerciales limitées, nos prévisions indiquent qu’en 2029, il y aurait environ 16 % d’échanges commerciaux de plus qu’en 2024. C’est-à-dire que le commerce international aurait une croissance un peu plus rapide que le PIB mondial. Mais si les droits de douane sont pleinement appliqués par Trump, il y aurait toujours environ 5 % d’échanges commerciaux en plus en 2029 qu’en 2024. Autrement dit, il y aurait alors un ralentissement plus qu’une inversion de la mondialisation.

Ces résultats peuvent sembler contre-intuitifs. La première fois que j’ai fait ces projections, je me suis moi-même demandé si je n’avais pas commis une erreur. Mais la raison principale, c’est que les Etats-Unis ne sont tout simplement plus si dominants dans le commerce mondial. Leur part dans les importations mondiales s’élève actuellement à 13 %, et celle dans les exportations mondiales à 9 %. C’est suffisant pour que les politiques américaines aient des effets importants sur les autres pays, mais pas assez pour décider unilatéralement de l’avenir du commerce mondial.

Le reste du monde ne risque-t-il pas de suivre Trump dans son protectionnisme ? Ou, au contraire, les pays ciblés par sa guerre commerciale vont-ils chercher à trouver de nouveaux accords de libre-échange ? On a vu que la Chine, le Japon et la Corée du Sud, qui ont pourtant un lourd passif historique, viennent de relancer des discussions sur un accord trilatéral…

Il y a peu de raisons de penser que les autres pays imitent Trump, avec par exemple une escalade des droits de douane entre l’Union européenne et le Brésil. Nous avons plutôt des preuves du contraire. Voyant le risque d’un accès réduit au marché américain, des pays tentent de renforcer leur accès à d’autres marchés. En France, il y avait de fortes oppositions politiques à un accord avec le Mercosur. On va voir si cet accord entre l’Union européenne et le Marché commun en Amérique du Sud sera ratifié, mais depuis les annonces de Trump, ce traité est bien plus probable. La présidente de la Commission Ursula von der Leyen a aussi évoqué la possibilité de conclure un accord avec l’Inde d’ici la fin de l’année. Le gouvernement indien vise lui aussi cet objectif. Cet accord avec un pays de près d’1,5 milliard d’habitants serait majeur.

L’augmentation des droits de douane aura un coût pour les Etats-Unis. Mais ce coût est bien moindre que pour n’importe quel petit pays. Parmi les grandes puissances économiques, les Etats-Unis sont ceux dont la part du commerce international est la plus faible par rapport à la taille de leur économie. Il est donc très improbable que d’autres pays – et encore moins des pays plus modestes — s’engagent dans une hausse des barrières douanières, car le coût serait bien trop élevé pour eux. Mais si cela arrivait, cela aurait des conséquences très négatives pour les consommateurs…

Seules 8% des exportations françaises sont destinées aux Etats-Unis.

Selon vos données, même les Etats-Unis et la Chine, cible principale de la guerre commerciale de Donald Trump lors de son premier mandat, n’ont pas découplé de manière significative leurs économies…

Les échanges directs entre les États-Unis et la Chine sont passés de 3,5 % du commerce mondial en 2016 à 2,6 % au cours des neuf premiers mois de l’année 2024. Toutefois, la part des importations en provenance de Chine reste aussi élevée aux États-Unis que dans le reste du monde. Par ailleurs, les importations américaines en provenance de Chine sont sans doute sous-évaluées. En outre, les données qui prennent également en compte les intrants chinois dans les biens que les États-Unis importent d’autres pays, comme le Vietnam, ne suggèrent pas de baisse significative de la dépendance des États-Unis à l’égard des biens fabriqués en Chine.

Comprenez-vous la logique derrière cette obsession de Donald Trump pour les droits de douane ?

Plusieurs arguments ont été avancés par l’administration Trump, mais il n’y a aucun plan détaillé sur la manière dont cette politique commerciale est censée aboutir à un ensemble de résultats escomptés. Par ailleurs, force est de constater qu’il y a des objectifs contradictoires dans le programme de Donald Trump. Il souhaite à la fois réduire les importations en augmentant les droits de douane, limiter l’immigration en renforçant les frontières et en procédant à des expulsions à grande échelle, et enfin réduire l’inflation, une priorité pour les électeurs américains. Or ces trois objectifs ne peuvent aller ensemble. La réduction de la main-d’œuvre et celle des importations feront augmenter les prix. L’administration Trump minimise cet effet, mais la plupart des économistes s’inquiètent d’une hausse des prix, voire d’un ralentissement de la croissance ou même d’une récession.

Trump s’est dit prêt à payer un certain prix pour faire revenir des usines aux Etats-Unis. Est-ce un objectif réaliste ?

L’instauration de barrières commerciales peut effectivement permettre de substituer la production nationale à la production étrangère, mais il faut du temps pour que les effets se fassent sentir. Par ailleurs, cela a un coût économique. Les gens ont tendance à oublier les avantages des importations en matière de production. Non seulement les importations permettent de disposer des produits à moindre coût et en plus grande variété, mais elles contribuent aussi souvent à améliorer l’efficacité de la fabrication, grâce par exemple à l’importation de biens d’équipement pour les usines. La participation au commerce international pousse aussi les entreprises à être plus productives et compétitives. Alors que l’incertitude économique dans laquelle nous sommes actuellement a, au contraire, tendance à entraver les investissements.

Que devrait faire l’Europe ?

C’est une décision qui relève du politique. Mais vous avez la chance d’avoir une part élevée du commerce qui se fait au sein de l’UE. Les Etats-Unis sont un partenaire commercial important pour les pays membres, mais ils sont loin d’être le plus important dans la plupart des cas. Seules 8 % des exportations françaises sont par exemple destinées aux Etats-Unis.

Pourquoi est-il si difficile pour les citoyens de comprendre les avantages de la mondialisation et du libre-échange ?

Les avantages de la mondialisation sont largement partagés entre les différents pays. Nous en bénéficions tous en tant que consommateurs, mais nous en bénéficions aussi du fait de l’augmentation de la productivité et d’une hausse progressive du niveau de vie. Mais ces gains ne se perçoivent pas forcément au jour le jour. A l’inverse, les coûts de la mondialisation – une usine qui ferme – sont, eux, très visibles.

Par ailleurs, on sait aussi que les personnes se soucient d’abord de leur famille, de leur ville et de leur pays. Le fait de d’abord se soucier de ses proches est ce qu’il y a de plus naturel pour nous êtres humains. Quand on regarde le passé, on constate que notre espèce a une longue histoire de vie en petits groupes. Mais le fait de d’abord se soucier pour sa propre communauté et pour son propre pays peut être exploité politiquement. Les Etats-Unis ont, comme je vous le disais, une part des importations qui reste limitée par rapport à d’autres pays. Et pourtant, ces importations sont devenues un sujet hautement politique chez nous. Dans les sondages, on voit bien que les personnes ont tendance à surestimer les niveaux de la mondialisation comme les chiffres de l’immigration.

Sur le plan politique, cela permet à des dirigeants de rejeter la faute sur l’extérieur et sur les étrangers, plutôt que de trouver un compromis national bien plus difficile à atteindre. Aux Etats-Unis, nous sommes, parmi les pays riches, celui qui est le plus inégalitaire, alors même que les importations par rapport au PIB sont parmi les plus faibles. Mais il est plus facile d’affirmer que c’est la mondialisation qui a créé ces inégalités, alors que des recherches économiques montrent le contraire. En réalité, d’autres pays riches ont des niveaux d’inégalité plus faibles tout en important davantage. Aux Etats-Unis, les importations de biens et services ne représentent que 16 % du PIB. C’est faible, car il s’agit d’un grand pays. L’essentiel du commerce se fait en interne. Par ailleurs, nous nous concentrons toujours sur les biens, alors que la majeure partie de l’économie est orientée vers les services.



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2025-04-02 17:15:00

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