Les ingénieurs ont une botte secrète lorsqu’une machine dysfonctionne : le « reset ». Ils réinitialisent le système, remettent tous les compteurs à zéro avant de rallumer l’appareil récalcitrant. Bien souvent, la martingale fonctionne. C’est cette cure radicale qu’a tenté d’appliquer Elon Musk à l’administration américaine lorsqu’il a pris les rênes du Doge, dont Politico a révélé mercredi 2 avril qu’il devrait bientôt partir – l’intéressé et la Maison-Blanche ont démenti. C’est aussi le remède que l’entrepreneur a administré à Twitter après l’avoir racheté en 2022.
Elon Musk a licencié à tout va, faisant le pari qu’il valait mieux repartir de zéro que d’améliorer la structure existante. En somme, au lieu de s’évertuer à comprendre qui fait quoi, qui est utile, qui ne l’est pas, l’entrepreneur a vidé la maison puis réembauché au compte-goutte, lorsqu’un besoin précis surgissait.
Force est de constater que cela a fonctionné pour Twitter. Le changement d’atmosphère qu’on y observe est bien davantage lié aux choix éditoriaux d’Elon Musk – les publications mises en avant par son algorithme, les comptes bannis qu’il a autorisé à revenir. Sur le plan technique, la plateforme a continué de bien fonctionner avec des effectifs réduits de 80 %, signe qu’il y avait du superflu auparavant.
Pour désagréable qu’elle soit sur les salariés visés, cette méthode de la page blanche peut fonctionner dans le numérique aux Etats-Unis. La population de codeurs y est vaste. Et les entreprises peuvent aisément embaucher des candidats habitant à l’étranger et travaillant à distance. Au besoin, les plateformes peuvent moduler la qualité de leur service – par exemple, la fréquence de rafraîchissement des publications – le temps de colmater une brèche.
Les erreurs comptables du DOGE
Était-ce alors une bonne idée de vouloir « réinitialiser » l’administration américaine ? Non, même s’il y avait indéniablement une chasse au gaspi à mener. Un appareil d’Etat chargé d’histoire n’est pas une entreprise de quelques dizaines d’années. L’idée de reconstruire « from scratch » des institutions qui ont mis des siècles à s’édifier est périlleuse. Et coûteuse.
Le tableau de bord où le Doge affiche fièrement chaque économie réalisée est truffé d’erreurs ou d’exagérations. Comme la rupture de ce contrat de « 8 milliards de dollars », qui n’en valait en fait que 8 millions. Ou l’arrêt de cette collaboration avec un fournisseur informatique censé faire économiser 1,9 milliard en réalité déjà suspendu par l’administration Biden.
Les « Doge boys » semblent également n’avoir pas compris certaines subtilités de la sphère publique. Comme ces contrats-cadres plafonnés sous lesquels plusieurs fournisseurs peuvent être sélectionnés pour des commandes individuelles. Comme l’explique avec limpidité une ancienne cadre dirigeante de l’Usaid interrogée par le New York Times, ces plafonds ne représentent pas de l’argent réellement dépensé. Et si le Doge stoppe un dispositif plafonné à 100 millions de dollars dans lequel seuls 10 millions ont en réalité été dépensés, cela ne signifie aucunement qu’il a réussi à faire économiser 90 millions de dollars. Même les analystes de la Bank of America ont confirmé début avril que le bilan du Doge était « exagéré ».
Un départ imminent d’Elon Musk ?
Plusieurs coupes du département d’Elon Musk risquent, à long terme, de coûter bien plus aux Etats-Unis qu’elles ne lui ont fait économiser. C’est notamment le cas des économies visant des agences qui rapportent de l’argent à l’Etat, analyse dans un billet Max Yoeli, directeur de recherche du programme Amérique de la Chatham House. « Le Trésor estime que la réduction de 20 % des effectifs de l’IRS (NDLR : le fisc américain) entraînera une baisse de 10 % des revenus fiscaux d’ici la limite de déclaration de revenus le 15 avril. S’il y a moins d’employés pour faire appliquer la législation, moins d’Américains déclareront leurs revenus et paieront réellement ce qu’ils doivent ». Réduire les investissements publics dans la technologie et la science amoindrira également la compétitivité future des Etats-Unis. Et les empêchera d’anticiper et de gérer efficacement des catastrophes climatiques, ce qui aura un lourd bilan humain mais aussi financier, mettait en garde dans les colonnes de L’Express, Richard Spinrad, l’ancien administrateur de l’agence météorologique américaine (NOAA).
Les méthodes d’Elon Musk ont également soulevé des inquiétudes légitimes sur leur légalité. « Le Doge opère comme un comité consultatif fédéral et devrait de ce fait respecter le Federal Advisory Committee Act (Faca) qui impose que la composition de ces groupes soit équilibrée, avec les points de vue de différentes parties concernées. Cela ne peut pas se limiter à un seul petit groupe de personnes favorisées », expliquait à L’Express en février Jerald Lentini, avocat au National Security Counselors. Des processus d’audit précis doivent être respectés lorsqu’il s’agit de services publics. Les données des citoyens et des contrats d’entreprises qui travaillent avec l’Etat – parfois concurrentes de celles de Musk – ne doivent pas pouvoir être consultés par n’importe qui.
Dans son enquête, Politico révèle qu’Elon Musk jouit pour l’heure d’un statut temporaire spécial le protégeant notamment de plaintes liées à des conflits d’intérêts. Si la loi n’a pas été respectée, d’autres que lui dans l’administration Trump en payeront donc possiblement les conséquences. Plusieurs plaintes déposées devraient néanmoins renseigner sur la légalité du mode opératoire du Doge.
Si le départ d’Elon Musk vient à se concrétiser, tous les problèmes ne seront pas pour autant réglés. Le mépris affiché par l’administration Trump pour l’aide humanitaire, la crise climatique ou encore ses alliés historiques du Canada à l’Union européenne n’est pas près de disparaître. Et si le duo formé par l’homme le plus riche et l’homme le plus puissant du monde se sépare en bons termes, Elon Musk continuera d’aider Donald Trump en coulisses. Sa fortune pourra toujours permettre au président d’intimider ses rivaux en les menaçant de les attaquer en justice ou de financer la campagne de leur opposant. Son réseau social pourra encore, demain, favoriser les thèmes chers aux pro-MAGA. L’ambiance sur X permettra mieux que tout communiqué officiel de savoir si Musk et Trump demeurent alliés.
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Author : Anne Cagan
Publish date : 2025-04-03 10:55:00
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