La Fondation pour la recherche médicale, créée en 1947, présente son plan stratégique jusqu’en 2030. Élaboré depuis un an, il s’articule autour de trois piliers : identifier les enjeux de santé prioritaires, renforcer le poids de la science dans le débat public et diversifier les sources de financement.
Parmi les nouveautés : quatre axes de recherches prioritaires (fertilité et reproduction, santé du cerveau et santé mentale, maladies chroniques inflammatoires, impact de l’environnement sur la santé) qui concentreront 64 millions d’euros sur cinq ans. Le programme de valorisation, destiné à transformer les découvertes en applications thérapeutiques, va passer de 1,7 à 4 millions d’euros annuels. La Fondation pour la recherche médicale se fixe aussi pour objectif de publier 100 % des études qu’elle finance en « accès ouvert » d’ici 2030, mais aussi de créer un observatoire visant à mieux lutter contre la désinformation médicale.
Maxime Molina, président du directoire de la Fondation pour la recherche médicale, revient sur les critères de sélection de ces axes, la stratégie pour atteindre les objectifs financiers fixés et justifie le lancement d’une mission de plaidoyer, une première pour la fondation.
L’Express : Quels ont été les critères qui ont guidé votre sélection des quatre grands axes majeurs ?
Maxime Molina : La première étape consiste à réunir une quinzaine d’experts de tous horizons scientifiques qui travaillent pendant presque une année entière afin de répondre à la question suivante : « Quels sont les grands enjeux de santé et de recherche médicale des cinq années à venir ? ». Nous l’avions déjà fait il y a cinq ans, nous le referons dans cinq ans.
Trois critères majeurs guident ensuite notre sélection. Le premier est l’enjeu de santé publique : le sujet doit avoir un impact visible et solide sur la société. Le deuxième critère est l’existence d’un manque de connaissances, de solutions ou d’un état de la recherche insuffisamment avancé. Le troisième est le sous-financement du secteur.
En plus de notre mission de financement de la recherche sur toutes les pathologies, la Fondation pour la Recherche Médicale se positionne aussi comme une entité qui anticipe les futures crises ou défis. Par exemple, la baisse de la natalité peut s’expliquer par de nombreux facteurs, dont l’infertilité. La science peut éclairer ce sujet, par exemple en étudiant l’impact de l’environnement, ce qui pourra peut-être permettre d’inverser cette tendance démographique. Nous allons aussi nous intéresser aux polluants chimiques, notamment aux « PFAS émergents » – en cours de développement pour remplacer les anciens -, dont nous ne connaissons pas encore le potentiel impact sanitaire.
Vous prévoyez aussi de passer de 59 millions à 80 millions d’euros de financement annuel, soit une hausse de 40 %. D’où proviendra cet argent ?
La Fondation pour la recherche médicale ne vit que grâce à la générosité du public et au soutien de ceux qui nous font confiance. Pour assurer la pérennité de nos actions, nous allons activer trois grands leviers. Le premier concerne les libéralités – legs, donations et assurances-vie – qui représentent notre principale source de financement. C’est un levier essentiel dont nous savons qu’il sera en croissance. Selon moi, il s’agit du plus bel objet philanthropique qui existe, car quelqu’un qui laisse son patrimoine en héritage à une cause n’attend rien en retour, si ce n’est d’aider les générations futures.
Le deuxième levier est de cibler le grand public grâce à des campagnes de communication et de rendu de compte de nos actions. Nous voulons mobiliser de nouveaux soutiens, notamment les plus jeunes, qui n’ont pas encore de pratique du don récurrente, voire qui ne s’y intéressent pas. Les questions autour de l’impact de l’environnement sur la santé ou de la santé mentale que nous allons porter sont des sujets de société qui concernent directement les plus jeunes.
La troisième source de financement viendra des entreprises, nombreuses à vouloir se rendre utiles. L’avantage de la Fondation pour la recherche médicale est de garantir l’absence de conflit d’intérêts : nous séparons complètement la collecte des fonds de l’investissement. Les entreprises n’interviennent pas dans le système de sélection : l’argent que nous recevons finance des projets choisis en amont par des scientifiques réunis au sein d’une instance indépendante.
Vous refusez les dons des sociétés pharmaceutiques. D’autres secteurs sont-ils également concernés ?
Nous avons toujours refusé jusqu’à ce jour de démarcher les secteurs de l’armement, du tabac et de l’alcool. Et nous n’avons effectivement aucun don de l’industrie pharmaceutique. J’insiste : le but de la Fondation pour la recherche médicale est de travailler avec et de financer des laboratoires publics et académiques, pas le secteur privé.
Le programme de valorisation passe de 1,7 à 4 millions d’euros par an. Une trentaine de projets annuels en amont sont déjà soutenus. En pratique, combien de ces projets aboutissent réellement à une application thérapeutique concrète ?
Il est trop tôt pour répondre car ce programme a été lancé voilà trois ans. Mais d’ici cinq ans par exemple, les premiers projets auront peut-être abouti à la création d’entreprises, de start-up ou de biotechs. Nous prévoyons un système d’évaluation de ces futurs résultats. Je pense qu’il y aura peut-être un projet sur 20 ou sur 30 qui fonctionnera, mais ce sera déjà une victoire. Et les projets qui n’aboutissent pas ne sont pas nécessairement un échec : ils ferment la voie à une piste thérapeutique, ce qui constitue déjà une information scientifique précieuse.
Vous annoncez la création d’un observatoire dès 2026 qui aura notamment pour but de lutter contre la désinformation. Le rapport Costagliola – Molimard – Maisonneuve remis à la ministre de la Santé en décembre dernier préconise justement la création d’un tel observatoire en France. Votre initiative répond-elle à une sollicitation des pouvoirs publics ou s’agit-il d’une démarche autonome ?
L’une des missions de la Fondation pour la recherche médicale a toujours été d’informer le grand public sur les enjeux de santé et de science de manière générale. Être à l’origine d’informations fiables et vérifiées fait partie de nos statuts. Avec cet observatoire, nous souhaitons monter en puissance sur cette question.
Nous avons été interrogés par les auteurs du rapport que vous mentionnez et y avons participé. L’idée n’est pas de monter une énième plateforme sur laquelle le grand public irait se renseigner — cela deviendrait illisible — mais d’être un contributeur à notre échelle. Si la plateforme préconisée par les rapporteurs, c’est-à-dire un observatoire sur le site santé.fr, est effectivement montée, alors la Fondation pour la recherche médicale aurait des contenus légitimes à y référencer.
Notre objectif est de mettre en place une « équipe boussole » capable d’identifier les enjeux d’actualité sur lesquels nous aurions besoin d’intervenir, de produire nos propres rapports et études, d’avoir une mission de veille. Il me semble que la mission la plus pertinente n’est pas tant de s’attaquer à la désinformation que de donner de la bonne information. Car transmettre une information sourcée, fiable et vérifiée reste l’un des meilleurs moyens de combattre la désinformation.
Vous lancez pour la première une mission de plaidoyer explicite, avec des tribunes et des propositions de politiques publiques. Comment articuler l’indépendance de la Fondation vis-à-vis des pouvoirs publics et des partis politiques et ce nouveau positionnement ?
Nous ne sommes pas et ne souhaitons pas être une organisation militante. Ce n’est pas notre rôle. Nous sommes dans une logique de plaidoyer qui vise à rappeler que lorsque la science produit des connaissances, ces dernières doivent être à la base des débats publics ou politiques. Par exemple, sur l’impact de l’environnement sur la santé, nos productions scientifiques nous permettent de formuler des recommandations concernant l’abaissement de certains seuils d’exposition, le retrait de tel ou tel polluant parce qu’il est nocif pour la santé, etc.
Nous pouvons aussi être en réaction. La semaine dernière, nous avons notamment alerté sur une nouvelle proposition de loi au Sénat concernant la loi Duplomb visant à revenir sur l’interdiction des néonicotinoïdes, et notamment de l’acétamipride. Nous avons rappelé que, sur ce sujet, nous avons déjà alerté sur les effets nocifs de ces produits sur la santé. Notre indépendance se traduit par le fait de ne pas entrer dans le réglementaire et dans la politique d’un point de vue législatif, mais de fournir des recommandations et des alertes.
Concernant l’attractivité, compte tenu du contexte aux États-Unis avec l’élection de Donald Trump et les coupes au sein des NIH, les instituts de recherche dédiés à la santé, avez-vous prévu des dispositifs spécifiques d’accueil adressés à des chercheurs américains ?
Nous avons des programmes qui existent depuis très longtemps, comme nos aides au retour en France de chercheurs partis travailler quelques années à l’étranger. Mais ils ne sont pas fléchés spécifiquement vers les États-Unis.
Concernant l’aspect purement américain, la Fondation pour la recherche médicale est le seul organisme caritatif du comité des partenaires de l’Agence des programmes de recherche en santé, l’agence mise en place par le président de la République après le Covid. Nous avons ouvert la possibilité, au travers de cette agence, que s’il y a des convergences avec les axes portés par la Fondation pour la recherche médicale, d’apporter un soutien complémentaire à l’État.
Vous visez 100 % de publications scientifiques en accès ouvert (open access) d’ici à 2030. Pourquoi est-ce important ?
L’open access est lié à notre ADN d’organisme dr’intérêt général puisque cela consiste à partager les résultats de la science au plus grand nombre, sans barrières. Nous avons d’ailleurs été la toute première organisation sans but lucratif à souscrire à la convention de San Francisco et à faire partie du réseau science ouverte. Dans nos projets actuels, nous demandons que nos chercheurs lauréats publient a minima sur l’archive HAL, l’archive publique de science ouverte française. C’est une condition pour obtenir un financement Fondation pour la recherche médicale. C’est pour cela que nous espérons atteindre les 100 %.
Je pense que nous pouvons aussi faire des efforts concernant la publication des échecs ou des résultats négatifs, qui sont insuffisamment partagés, notamment à cause de cette culture consistant à dire : « Si ça ne marche pas, je ne publie pas ». Il n’y a pas si longtemps, Philippe Aghion – prix Nobel d’économie 2024, grand économiste français – expliquait à quel point sa carrière s’est fondée sur des échecs et qu’il n’aurait pas eu son prix sans tous ses travaux de recherche qui n’ont pas marché.
Dans la recherche, une hypothèse qui n’aboutit pas au résultat escompté reste une hypothèse qui donne une information car elle ferme une voie de recherche. Je déplore que nous ayons encore en tête cette phrase de De Gaulle : « En France, des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Désormais, il faut l’affirmer : des chercheurs qui trouvent, nous en avons, mais même lorsqu’ils échouent, ils apportent une information précieuse à la communauté scientifique.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/fondation-pour-la-recherche-medicale-le-detail-dun-plan-a-80-millions-deuros-4AGE5BEK4VHV7B4K3GX77BSJJE/
Author : Victor Garcia
Publish date : 2026-02-08 16:30:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
