Pourquoi bouder son plaisir, surtout en ce moment ? Les occasions sont suffisamment rares. Alors, autant tout faire et tout montrer en même temps, quitte à ce que l’effet de masse en fasse tiquer plus d’un. Ce lundi soir, dans la salle des fêtes de l’Élysée, Emmanuel Macron, au sortir d’une séquence internationale réussie, a montré qu’il sautait à nouveau à pieds joints dans l’arène nationale grâce aux pouvoirs les plus discrétionnaires que lui confère sa fonction : les nominations et les décorations. Mieux, au moment où sa stature va mécaniquement s’effriter, il s’est offert en sus une cure de jouvence, un retour dans le passé. Non, vraiment, ce plaisir, pourquoi le bouder ?
« C’est sûr que c’était très En Marche! », plaisante l’un des récipiendaires de la légion d’honneur de cette soirée-là. Le parterre réunit presque tout ce qui composait la macronie fleurissante et rayonnante de 2017, d’Alexis Kohler à Richard Ferrand, en passant par Stéphane Séjourné, Julien Denormandie, Sibeth Ndiaye, Benjamin Griveaux, Ismaël Émelien ou encore les anciens Premiers ministres Élisabeth Borne et Gabriel Attal. Assise au milieu de cette famille décomposée, Amélie de Montchalin n’était pas censée devenir le centre de ces réjouissances consacrées à la décoration de quatre anciens ministres et un ami de longue date d’Emmanuel Macron : Olivier Dussopt, Stanislas Guérini, Patricia Mirallès, Nadia Hai et le fondateur du groupe SOS Jean-Marc Borello.
Naturellement, quelques regards et quelques sourires se sont tournés vers elle lorsque le push du Figaro a fait vibrer les smartphones d’une bonne partie de l’assemblée. Quelque part, la nouvelle complète cette cérémonie placée sous le signe de la loyauté et des remerciements, puisque la voilà officiellement – ou tout comme – envoyée à la présidence de la Cour des comptes pour succéder à Pierre Moscovici. Choix du roi. Choix du coeur. Véritable pierre angulaire des longs et rugueux débats sur le budget cet hiver, la ministre du Budget – au CV tout à fait honnête pour le job – est également récompensée pour ses bons et dévoués services.
La quadragénaire rejoint donc la longue liste des soldats qui ont bénéficié soit du pouvoir de nomination du président de la République, soit de son précieux coup de main pour trouver un poste à l’extérieur du gouvernement ou de l’Assemblée nationale : Richard Ferrand au Conseil constitutionnel, Jean Castex à la RATP puis à la SNCF, Christophe Castaner à la présidence du conseil de surveillance du port de Marseille, Brigitte Bourguignon à l’Inspection générale des affaires sociales, Amélie de Montchalin, déjà, à l’OCDE en 2022… « Dès son élection, le président s’est fortement impliqué [dans les nominations]. Et je pense bien plus que tous ses prédécesseurs. Avec un principe : si la Constitution lui donnait un pouvoir de nommer, alors il devait l’exercer pleinement », relate l’ancien Secrétaire général de l’Élysée Alexis Kohler dans le remarquable livre de Michael Moreau, Sa Majesté nomme (éd. Robert Laffont, 2 026). Même si, comme l’écrit l’auteur, il s’agit d’être honnête et factuel : les recasages macroniens n’ont pas atteint ceux réalisés par François Mitterrand ou Jacques Chirac, pratiqués à échelle industrielle.
« C’est une catastrophe »
Mais celles-ci disent beaucoup du tempérament du chef de l’État. Les relations personnelles, parfois amicales, du moins affectueuses, du président de la République avec certains de ses subordonnés sont un sujet sensible. Complexe. Elles sont parfaitement inconstantes donc terriblement paradoxales. D’une part, Emmanuel Macron est sans doute ce qui se fait de pire dans le domaine des ressources humaines et du management. « Ah, pour ça, c’est une catastrophe… », chuchotait il y a quelque temps un ancien Premier ministre. Il laisse dans son sillon élyséen une ribambelle d’histoires soulignant tantôt son indifférence, tantôt sa rudesse, voire parfois une forme de sadisme plus ou moins assumée. Les ministres n’ont pourtant pas d’ailes à arracher… Lui-même, un jour, l’a confessé : « Je suis inapte, je ne sais pas bien dire les choses… Les gens, je les choque, je les attriste. »
Mais d’autre part, puisque le pouvoir éloigne et esseule, Emmanuel Macron, qui accorde un crédit infini à la fidélité et à la besogne convenablement effectuée, oublie rarement ceux qui, par le passé, en ont fait la démonstration. Pourquoi ne pas joindre l’utile à l’agréable : la nomination d’Amélie De Montchalin, qui ne manque pas d’être commentée – qui sait, c’était peut-être une volonté… – rappelle à qui l’aurait oublié que, dans la période, ce président sans majorité a malgré tout encore quelques pouvoirs dans ce pays. Ce jour-là l’a démontré, tout comme il a laissé l’image d’un président entouré. Cela durera le temps que cela durera, mais au prix d’un paraphe et de quelques breloques accrochés, ce plaisir, pourquoi le bouder ?
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Publish date : 2026-02-10 18:57:00
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