La dernière vague de déclassification des fichiers Epstein par le département de la Justice américain, le 30 janvier, a provoqué une onde de choc à l’échelle mondiale. Chaque jour, l’examen des quelque 3,5 millions de pages livre son lot de révélations, de suspicions et de démissions… De l’ancien prince Andrew à Jack Lang, en passant par l’intellectuel Noam Chomsky ou le milliardaire Bill Gates, de nombreuses figures de l’élite internationale apparaissent avoir entretenu, à des degrés divers, des liens avec l’ex-financier pédocriminel Jeffrey Epstein, sans pour autant être explicitement mises en cause dans les crimes qui lui sont reprochés.
Pour le politologue Russell Muirhead, spécialiste du conspirationnisme et auteur de A Lot of People Are Saying (Princeton University Press, 2019, non traduit), ce scandale politico-judiciaire pourrait sonner le glas des élites traditionnelles au profit de personnalites politiques « qui ne sont pas issues du sérail », comme J.D. Vance ou Alexandria Ocasio-Cortez. Entretien.
L’Express : Quelle résonance ces nouvelles révélations dans l’affaire Epstein peuvent-elles avoir auprès de l’électorat Maga ?
Russell Muirhead : La base Maga a toujours soupçonné que les élites américaines étaient corrompues. Leur slogan « drain the swamp » (NDLR : assainir le marécage) renvoie à l’idée que tout Washington serait gangrené par la corruption. À leurs yeux, ces élites ne sont pas seulement de gauche et progressistes : elles sont avant tout moralement dépravées, menteuses, et à ce titre, mériteraient d’être arrêtées.
En 2016, la théorie conspirationniste et fantasmatique du « Pizzagate », populaire dans certains cercles Maga, affirmait que John Podesta, l’ancien directeur de campagne d’Hillary Clinton, dirigeait un réseau de trafic sexuel d’enfants depuis le sous-sol d’une pizzeria près de Washington. Les révélations de l’affaire Epstein ne peuvent que conforter cette vision du monde, en validant en partie les présupposés à partir desquels se tissent des récits comme ceux du « Pizzagate », à savoir que des élites sont impliquées dans un vaste réseau pédocriminel. Peu importe que les faits dénoncés dans le « Pizzagate » soient erronés. Ce qu’ils retiennent, c’est qu’ils ont eu raison de dénoncer la dépravation morale et la corruption des élites américaines et mondiales.
L’élite traditionnelle va apparaître plus suspecte que jamais
L’affaire Epstein révèle-t-elle des fractures au sein de ce mouvement ?
Il n’y a évidemment pas eu une réaction unique. Mais, en politique, la question fondamentale se résume souvent à « êtes-vous avec nous ou contre nous ? ». Même si les révélations du dossier Epstein peuvent produire des réactions variées, il n’empêche que la conséquence principale est le renforcement du sentiment de rejet populiste des élites traditionnelles. Celui-ci, d’ailleurs, ne date pas de Donald Trump. Elle lui est bien antérieure. Il y a vingt ans, la grande majorité des élites américaines affirmaient qu’il fallait envahir l’Irak. Parce que le pays possédait, disaient-elles, des armes de destruction massive, il en allait de notre sécurité d’envoyer plusieurs centaines de milliers de soldats pour occuper ce territoire pendant des décennies. Le résultat a été l’anarchie, la guerre civile et un conflit sans fin. Les élites, qui prônent la dérégulation financière, ont encore donné l’impression de se tromper lors de la crise de 2008 qui a coûté des milliards de dollars aux contribuables.
Avec les dernières révélations du scandale Epstein, l’élite traditionnelle, celle qui est passée par Harvard ou Yale, qui cumule les diplômes et les passages dans les administrations, va apparaître plus suspecte que jamais. Car lorsqu’on regarde la liste des personnalités impliquées dans le dossier, il y a des professeurs, des figures d’Hollywood, des financiers, des philanthropes… je suis même stupéfait de l’étendue des milieux qui ont fréquenté ce sinistre personnage. Rien d’étonnant, donc, que la conclusion à laquelle vont arriver beaucoup d’Américains soit : nous avions raison de ne pas faire confiance à cette classe.
Ces dernières révélations sont-elles de nature à renforcer le « nouveau conspirationnisme », notion que vous introduisez dans votre livre et que vous opposez au complotisme classique ?
Partout où l’on affirme que le pouvoir appartient au peuple, les théories du complot sont inévitables. Simplement parce que cette promesse est presque impossible à tenir sur le plan des institutions : dans des sociétés politiques comprenant des millions, voire des centaines de millions de citoyens, le « pouvoir du peuple » ne peut passer que par la médiation de partis, de personnalités politiques, et d’institutions. Il est presque inévitable que les citoyens ne ressentent, à un moment ou un autre, le sentiment d’être trahis par la personne ou le groupe de personnes qui sont censés les représenter. Par conséquent, le complotisme est indissociable de l’expérience démocratique.
Dans les années 1960 et 1970, aux États-Unis, les théories conspirationnistes prenaient souvent la forme d’un journalisme d’enquête. Elles cherchaient à accumuler des faits pour contrer des « récits officiels », par exemple sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Le plus souvent, ces théories étaient fausses et tirées par les cheveux. Plus rarement, elles se révélaient exactes, comme la théorie selon laquelle la CIA administrait du LSD à des citoyens américains pour expérimenter des techniques de contrôle mental avec le projet MK-Ultra [NDLR : programme clandestin mené par la CIA entre 1953 et 1973, visant à étudier les techniques de manipulation mentale et d’interrogatoire]. On peut donc parler d’un complotisme qui se voulait fondé sur des faits.
Avec l’essor des réseaux sociaux est apparu un nouveau type de complotisme, complètement détaché des faits. Le « Pizzagate » en est un très bon exemple. Absolument aucun élément factuel n’étayait l’hypothèse. Cela n’a pas empêché un homme de se rendre sur place, armé d’un fusil d’assaut, pour « libérer » les enfants, avant qu’il ne découvre qu’il n’y avait ni sous-sol ni réseau. Même chose pour les théories selon lesquelles Barack Obama ne serait pas un citoyen américain de naissance, et donc pas constitutionnellement éligible à la présidence. De la pure fiction ! Avec les réseaux sociaux, c’est la répétition qui donne du poids à une théorie. Il suffit qu’une histoire circule suffisamment pour qu’elle ait l’air vraie, même en l’absence totale de preuves.
En quoi les révélations sur Epstein nourrissent-elles la méfiance envers les élites et renforcent-elles les récits conspirationnistes comme QAnon ?
Cela qui les renforce, ce n’est pas tant la précision des faits qu’ils avancent que leur disposition psychologique. Si certains de leurs récits, malgré l’absence totale de faits vérifiés, rencontrent un succès immense, c’est parce qu’ils entrent en résonance avec la psyché humaine, ses attentes, ses désirs profonds. Or, ici, ce qui fait la force du récit QAnon, c’est qu’il se base sur la suspicion à l’égard des élites traditionnelles qui détiennent le pouvoir. La dénonciation de la dépravation sexuelle agit en symbole d’une perte plus générale de valeurs et de caractère moral. Les citoyens ordinaires découvrent l’étendue des cercles qui gravitaient autour de cet homme, les dîners, les voyages en avion, les séjours sur son île… et ils en viennent à se demander : « Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez ces gens-là ? »
Par ailleurs, il est très difficile de comprendre pourquoi ces élites n’ont pas eu le niveau élémentaire de bon sens pour comprendre que cet homme était louche, et que ça n’était pas une bonne fréquentation. Dans notre vie quotidienne, cela nous arrive à tous de rencontrer des personnes qui paraissent brillantes ou sympathiques, mais qui éveillent en nous une forme de malaise. Nous choisissons instinctivement de nous en éloigner. Comment cela se fait-il que ces élites n’aient pas été capables de faire ce même choix avec Epstein ?
On voit également poindre une lecture antisémite de l’affaire. En France, certains, l’eurodéputée LFI Rima Hassan s’est indignée du fait qu’on ne parlerait pas assez des allégations non étayées selon lesquelles Jeffrey Epstein aurait été un agent du Mossad…
À chaque fois qu’un aspect du récit officiel laisse une impression d’inachevé ou d’insatisfaction, les gens veulent trouver des explications pour combler les trous. Pour l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, de nombreuses personnes n’arrivaient pas à accepter l’idée qu’un tireur isolé ait pu assassiner l’homme le plus protégé de la planète et, par là même, infléchir le cours de l’histoire. C’est dans cet espace que les théories du complot s’engouffrent.
Dans l’affaire Epstein, il y a encore de nombreuses zones d’ombre. Par exemple, comment cet homme a-t-il pu accumuler une telle fortune ? D’où venait cet argent ? Il n’y a jamais eu vraiment d’enquête financière approfondie permettant de retracer précisément l’origine de sa fortune. Et la publication des documents ne dissipe pas vraiment le flou. C’est dans ce vide que prospèrent les récits complotistes, comme celui selon lequel le gouvernement israélien lui aurait fourni des fonds afin de compromettre certaines personnalités. Or, rien, à ce stade, ne permet d’étayer cette hypothèse.
L’affaire Epstein pourrait marquer un tournant dans l’histoire de la démocratie américaine
Quel impact ces révélations peuvent-elles avoir sur la vie démocratique américaine ?
Il n’est pas impossible qu’elles marquent un tournant. Dans quinze ou vingt ans, on pourrait regarder en arrière et considérer cet épisode comme le moment où les élites ont démontré qu’elles n’étaient plus à la hauteur des responsabilités qui leur avaient été confiées. Un bon indicateur de cette rupture pourrait être le sort d’Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), une élue de gauche qui assume une sensibilité plus socialiste, dans le cadre d’une éventuelle primaire démocrate pour la présidentielle. Aujourd’hui, la plupart des analystes estiment ses chances de victoire à environ 10 %. Mon intuition est qu’elles sont bien plus élevées, car ces révélations augmentent significativement l’attrait pour les personnalités politiques qui ne sont pas issues du sérail – AOC était serveuse avant de rentrer en politique.
Si demain, J.D. Vance et AOC se retrouvent à la tête respectivement du Parti républicain et du Parti démocrate, cela marquerait un véritable tournant dans l’histoire de la démocratie américaine.
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Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-02-11 16:30:00
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