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Ventes de livres : Gisèle Pelicot sera-t-elle l’événement éditorial de l’année ?

Ventes de livres : Gisèle Pelicot sera-t-elle l’événement éditorial de l’année ?


Même en se creusant les méninges, on peine à se souvenir d’une promotion de livre aussi phénoménale, dans tous les sens du terme. Cela fait un an que ça dure. On a parlé dans le milieu d’un à-valoir avoisinant le million d’euros (et encore, juste pour la France) ce qui fait de Et la joie de vivre un enjeu commercial majeur pour Sophie de Closets et la maison Flammarion, ainsi qu’un pari risqué. L’agent littéraire qui s’occupe de Gisèle Pelicot, l’influente Susanna Lea (qui veille aux intérêts de Marc Levy, mais aussi à ceux d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre ou de Philippe Boxho), a négocié et cédé les droits dans 22 pays. Avec une publication planifiée et préparée pendant des mois, Et la joie de vivre bénéficie aujourd’hui d’une sortie mondiale, avec un premier tirage de 150 000 exemplaires en France.

Le livre ne paraîtra que ce mardi 17 février, mais Gisèle Pelicot est déjà omniprésente médiatiquement. Mercredi 11 février, elle a eu droit à une Grande Librairie spéciale. Jeudi, on a pu la voir en « une » du Figaro et de Libération – fait rarissime qui prouve que, dans notre société très polarisée, l’émoi suscité par l’affaire Pelicot et le procès d’Avignon dépasse largement les clivages habituels. Outre les bonnes feuilles dans Le Monde, Gisèle Pelicot fait quatre autres couvertures : Télérama, ELLE, Le Nouvel Obs et le Vogue anglais. Elle sera dimanche chez Laurent Delahousse. Suivront le lendemain les matinales de France Inter et de RTL. A l’étranger, une presse abondante va tomber, du New Yorker au Spiegel. N’oublions pas quelques conférences en Europe, dont la plus marquante dès le 20 février : ce soir-là, Gisèle Pelicot sera à Londres, où des extraits de son livre seront lus par Kate Winslet et Kristin Scott Thomas.

Si l’on s’en tient uniquement à la France, sortir Et la joie de vivre mi-février paraît judicieux. L’office choisi s’intercale entre une rentrée de janvier riche en gros noms (Pierre Lemaitre, Delphine de Vigan et Mélissa Da Costa) et un mois de mars monstrueux qui verra revenir de nombreux best-sellers en puissance (Guillaume Musso, Morgane Moncomble, Marie Vareille, Aurélie Valognes ou Bernard Minier). En cette période plutôt creuse en termes d’événements éditoriaux, Gisèle Pelicot devrait réussir à se démarquer.

Reste à voir si l’intérêt que l’on peut porter aux viols de Mazan et la compassion que l’on ressent envers Gisèle Pelicot se convertiront en ventes en librairie. Quelques livres sont déjà sortis à l’occasion du procès : la philosophe Manon Garcia a vendu 15 000 exemplaires de Vivre avec les hommes. Réflexions sur le procès Pelicot (Flammarion), mais Claire Berest a fait moins de 4 000 exemplaires avec La Chair des autres (Albin Michel). Maître Béatrice Zavarro, l’avocate de Dominique Pelicot, a eu l’étrange idée d’écrire elle aussi un livre (Défendre l’indéfendable, Mareuil), qui ne s’est écoulé qu’à 2 000 exemplaires. Quant au livre collectif Mazan. Anthropologie d’un procès pour viols (Le Bruit du monde), il n’a rencontré que 1 000 curieux. Alors que se profilent les vacances de février, ceux qui passeront dans les Relay auront-ils envie d’acheter Et la joie de vivre, ou préféreront-ils se changer les idées avec des titres plus légers ?

Interrogée cette semaine dans nos colonnes à l’occasion de la publication de La Fêlure (Julliard), et bien qu’elle ne fasse pas explicitement référence au livre de Gisèle Pelicot, Charlotte Casiraghi soulève cette interrogation légitime : « En anglais, on parle de trauma porn. Certains récits permettent des prises de conscience, mais quand ça se multiplie et que ça devient dominant dans la littérature, les documentaires, les podcasts… Le lecteur peut être attiré par un récit traumatique parce que ça produit une sidération. Mais que peut-on en dire, à part que c’est horrible ? Ça bloque notre capacité critique, ça nous laisse sans voix, dans une position où on ne peut rien évaluer sur le plan littéraire. Il n’y a pas de décalage possible, on perd la part d’indicible… Cette tendance ne produit pas que des effets vertueux, ça conduit à une forme de fascination perverse. Beaucoup de gens n’osent pas se l’avouer mais, face à la violence crue, il y a une dimension d’excitation et un risque de banalisation. Je m’en méfie. » Entre l’empathie sincère, le voyeurisme, l’effroi ou la lassitude, difficile de dire quel sentiment l’emportera au sein des potentiels lecteurs de Gisèle Pelicot…

Au fond, deux scénarios semblent envisageables pour Et la joie de vivre : le scénario Nicolas Sarkozy et le scénario Judith Godrèche. En décembre dernier, l’ancien président avait connu un démarrage faramineux en vendant en une semaine près de 100 000 exemplaires de son Journal d’un prisonnier (Fayard) – il a aujourd’hui dépassé les 200 000 exemplaires. De son côté, la comédienne a vécu un lancement autrement plus poussif avec Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux (Le Seuil), paru début janvier. A l’heure où nous tapons ces lignes, elle n’a pas encore atteint les 5 000 exemplaires, alors qu’elle pouvait espérer faire dix fois mieux. En ce qui concerne Gisèle Pelicot, nous serons fixés dès la première semaine d’exploitation. On miserait plutôt sur un scénario Sarkozy, mais à ce stade tout reste à écrire.



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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld

Publish date : 2026-02-13 15:45:00

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