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Elus locaux et narcotrafiquants, les liaisons dangereuses : menaces, intimidations et ingérences

Elus locaux et narcotrafiquants, les liaisons dangereuses : menaces, intimidations et ingérences


Elle n’avait encore jamais raconté cette histoire publiquement. Pour se protéger, et continuer d’avancer le plus sereinement possible dans la lutte contre le narcotrafic dans sa ville. « Mais c’est peut-être le moment d’en parler. Ça ne peut plus durer », lâche Amandine Demore, maire (PCF) d’Échirolles, en Isère. À l’automne 2024, alors que l’élue vient de prendre deux arrêtés afin de condamner le bâtiment Le Carrare, immeuble du centre-ville dégradé par la présence d’un point de deal, elle est victime d’une première tentative d’intimidation. En voiture, elle est soudainement entourée par deux motards casqués, qui bloquent son véhicule par l’avant et par l’arrière. « Celui face à moi m’a fixée dans les yeux, je ne saurais pas vous dire combien de temps ça a duré. J’ai tout de suite pensé à ce qu’il pourrait se passer s’il était armé. Ça m’a sidérée », explique-t-elle à L’Express. La préfecture et la police nationale sont prévenues et prennent le cas très au sérieux – selon le procureur, le point de deal du Carrare pouvait rapporter jusqu’à 15 000 euros par jour. Et la maire vient de mettre un coup d’arrêt au business.

Malgré ce « coup de pression », Amandine Demore ne cède pas, et continue de s’engager contre le narcotrafic. Dans la nuit du 12 au 13 janvier dernier, les menaces reprennent. Plus violentes encore. À 1h30 du matin, l’élue est réveillée par un bruit d’explosion – son véhicule vient d’être incendié devant son domicile, par « des individus cagoulés et masqués ». « Le message est très clair. Cela signifie : ‘on sait où tu habites, ne te présente pas, on est capables de faire des choses comme ça' », explique l’élue, officiellement candidate à sa succession pour les élections municipales. Elle a depuis porté plainte, et fait l’objet d’un dispositif de surveillance policière.

A quelques semaines du premier tour des élections municipales, les réseaux de narcotrafiquants ne cachent plus leur volonté d’influer sur la vie politique, en menaçant directement des candidats ou des élus, ou en exerçant de manière plus indirecte leur pression au niveau local. Les alertes se multiplient : cet été, l’Office antistupéfiants (Ofast) soulignait que certains paliers risquaient d’être franchis par les réseaux criminels dans la violence, notamment via « des menaces ou des projets visant des autorités politiques, locales ou nationales (…), avec un risque élevé de passage à l’acte ». Depuis des mois, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP) prévient, de son côté, des risques d’ingérences du narcotrafic dans les élections – qui pourraient selon elle prendre la forme « d’ententes » entre élus et narcotrafiquants via des prestations de sécurité lors de meetings, des financements en liquide ou en cryptomonnaies, ou encore des créations de comptes sur les réseaux sociaux pour discréditer un candidat.

« L’emprise du narcotrafic en France est avant tout sociale », analyse Bernard Petit, ancien directeur de la police judiciaire et auteur de Tsunami blanc, enquête sur le narcotrafic mondial (Plon, à paraître le 26 février). « Mais elle tend à devenir économique, avec l’achat de commerces pour le blanchiment notamment, et pourrait, en dernière étape, s’immiscer dans la vie politique avec des groupes criminels qui seraient tentés de mettre un pied dans le débat… Par la menace directe ou un comportement plus pernicieux », ajoute-t-il, évoquant la situation en Amérique latine ou l’exemple belgo-néerlandais de la Mocro Maffia. « Ils s’infiltrent dans des groupes politiques, des associations, tentent d’obtenir une espèce de passivité, voire de tolérance institutionnelle. Le but étant de faire prospérer leur business, quoi qu’il en coûte », prévient l’ancien policier.

« Ils sauront où me trouver »

À Marseille, Amine Kessaci ne connaît que trop bien cette menace pesante et persistante. Les trafiquants sont responsables de la mort de deux de ses frères – Brahim, 22 ans, tué dans un règlement de compte en 2020, et Mehdi, 20 ans, assassiné le 13 novembre dernier en plein jour, pour lequel les autorités soupçonnent un meurtre d’intimidation lié au combat politique d’Amine Kessaci. Le 5 février dernier, le militant anti-narcotrafic, qui a rejoint la liste du maire (PS) de Marseille Benoît Payan, a dû être exfiltré en urgence d’un meeting à Aix-en-Provence, après de graves alertes pour sa sécurité, évoquant notamment un commando armé en route pour le cibler. Le lendemain, le parquet national anticriminalité organisée (Pnaco) se saisissait de l’enquête – toujours en cours – pour « association de malfaiteurs en vue de la commission d’un crime en bande organisée ».

« Ils essaient de me faire taire, mais je ne détournerai pas le regard », martèle le jeune homme à L’Express, dénonçant la montée en puissance, en amont des élections, d’une certaine forme de « narcocratie ». Comprendre : le pouvoir social, physique et symbolique que tentent désormais de s’octroyer les trafiquants, notamment à l’approche des élections. « Ils ont bien compris qui gérait l’espace public, qui était capable de les déranger dans leur business au niveau local. Ils vont s’intéresser de près aux élus, qui peuvent se sentir très seuls sur le sujet », alerte le candidat, qui propose, dans ce contexte, de créer une association nationale des maires de France contre le narcotrafic.

Depuis Saint-Loup-sur-Semouse, une petite commune de moins de 3000 habitants de Haute-Saône, Rachida Laoufi-Saber est le témoin de cet isolement des maires face à un fléau qu’ils n’auraient jamais cru voir arriver sur leur territoire. Cette conseillère municipale, très engagée dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, accompagne régulièrement des édiles « perdus » devant la création de points de deal, victimes de menaces, craignant des représailles. Dans ces petites villes où l’adresse du maire est publique, « beaucoup d’élus baissent les bras parce qu’ils ne veulent pas de problèmes », explique-t-elle, citant l’exemple de ce maire rural tétanisé à l’idée de s’immiscer dans « les histoires » d’un bistrot-tabac de sa commune. « Il y a des allées et venues suspectes, il soupçonne un trafic de stups et l’a signalé aux autorités. Mais il n’ira pas plus loin », raconte Rachida Laoufi-Saber. Elle n’a pas oublié les mots de cet élu à la simple évocation des trafiquants : « Si ça part en vrille, ils sauront où me trouver. Ils ont des moyens que nous, on n’a pas ».

« Clientélisme »

Cette « soumission » politique peut aussi s’obtenir de manière plus indirecte. En mai 2024, la commission d’enquête sénatoriale sur l’impact du narcotrafic en France publiait ainsi une note de l’Ofast signalant que « des personnes mises en cause pour infractions à la législation sur les stupéfiants avaient été recrutées dans des échelons assez importants des administrations municipales, parfois même à des emplois fictifs ». Selon l’organisme, « certaines fratries » étaient ainsi identifiées puis installées dans des équipes municipales, « afin qu’elles apportent l’influence qu’elles peuvent avoir dans les quartiers de la commune, tout en continuant à s’adonner au trafic de stupéfiants et en bénéficiant de leur nouveau statut ».

Ces dernières années, plusieurs élus ont ainsi été suspectés – et parfois condamnés – pour leurs liens ambigus avec des réseaux de narcotrafiquants locaux. C’est le cas de Farah Ziani, élue auxerroise d’opposition condamnée en première instance en avril 2023 à six mois de prison avec sursis et deux ans d’inéligibilité pour « non-justification de ressources par une personne en relation » avec un trafic de drogue. Son ex-compagnon, soupçonné d’être le « grossiste » d’un réseau local de trafic de stupéfiants, écopait au même moment de six ans de prison ferme. Jointe par L’Express, son avocate Me Gaëlle Dumont rappelle qu’une procédure d’appel est en cours, et que Farah Ziani est dans l’intervalle « tout à fait libre » de se présenter sur une liste municipale. L’ancienne élue d’opposition, qui a rejoint la majorité du maire sortant d’Auxerre Crescent Marault (Horizons) en juin dernier, ne figure néanmoins pas sur la liste dévoilée par ce dernier le 9 février pour sa candidature aux municipales.

D’autres élus, éclaboussés par des affaires de trafics de stupéfiants, ont décidé de quitter la vie publique. Mélanie Boulanger, ex-maire (PS) de Canteleu, en Normandie, a ainsi fait une croix sur sa carrière politique après avoir été soupçonnée d’avoir favorisé le trafic de stupéfiants dans sa commune – accusations qu’elle a toujours réfutées, et pour lesquelles elle a été définitivement relaxée en juillet 2024 par le tribunal correctionnel de Bobigny. Son adjoint au commerce, Hasbi Colak, a en revanche été définitivement condamné à un an de prison avec sursis et cinq ans d’inéligibilité pour « complicité » : il lui est notamment reproché d’avoir prêté une camionnette ayant servi au transport de cocaïne à des trafiquants locaux. Les juges notent néanmoins la situation « atypique » de cet élu – pour lequel il n’a été démontré aucun enrichissement personnel, ni aucun gain politique -, « volontiers affable et serviable », dont le rôle était « d’assurer le lien avec les populations les moins représentées au sein de la mairie, peu favorisées et issues de l’immigration ».

Le procès de Mélanie Boulanger au tribunal de Bobigny se poursuit. L’ex-maire de Canteleu (Seine-Maritime) est jugée, avec 18 autres prévenus, dans une affaire de trafic de drogue.

En « ne sachant pas établir de frontières déontologiques suffisantes », Hasbi Colak a toutefois « cédé à une forme de clientélisme conduisant à l’affermissement du trafic de stupéfiants et un risque accru d’intimidation sur les structures communales », ajoutent les magistrats. Joint par L’Express, son avocat Me Jeremy Kalfon estime que cette affaire illustre précisement la « zone grise » dans laquelle peuvent se retrouver certains élus locaux, justement « castés pour ces liens » avec les quartiers populaires, puisqu’ils ont « grandi au même endroit que les trafiquants », et deviennent de fait « leurs interlocuteurs privilégiés ». « Ils peuvent se retrouver au milieu d’affaires qui les dépassent. Notamment parce que les mairies sont livrées à elles-mêmes et doivent composer avec des pouvoirs officieux qui prennent de plus en plus de place », souligne l’avocat.

Ingérences

Selon certains élus, les trafiquants n’hésiteraient plus à s’investir sans sourciller dans la vie politique locale. A Sarcelles (Val d’Oise), le maire sortant Patrick Haddad (PS) évoque ainsi la récente candidature d’un homme « déjà condamné pour trafic de stupéfiants » au poste de directeur adjoint de la maison de quartier. « Il voulait asseoir son petit pouvoir local. On a refusé, tout en lui proposant un poste dans un autre quartier… Qu’il n’a pas pris », précise l’élu. A une quinzaine de kilomètres de là, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), son confrère Mathieu Hanotin (PS) dénonce, lui, les incitations directes de certains dealers locaux, qui inviteraient publiquement à voter pour la liste La France Insoumise (LFI) du candidat Bally Bagayoko pour les municipales.

« Sur le terrain, il y a une mobilisation d’un certain nombre de voyous qui ne se cachent pas de voter LFI pour, je cite, en finir avec la ‘mumu’ [police municipale, NDLR] », développe l’élu. Des informations confirmées par deux sources policières jointes par L’Express. « Ils proposent même de prendre des pièces d’identité pour aller voter par procuration », assure l’un des policiers interrogés. « Je n’ai pas entendu parler de ces appels au vote. Et au-delà du fait qu’ils soient des narcotrafiquants supposés, ils sont avant tout des citoyens en tant que tel, qui ont le droit d’exprimer leur opinion politique », balaie Bally Bagayoko. « C’est pour moi de la diversion, une stratégie qui cherche à disqualifier la liste que nous incarnons », précise-t-il.

Assemblée des soutiens de la liste « Faire Saint-Denis en commun ». Bally Bagayoko au micro.

En décembre dernier, des SMS échangés entre le candidat LFI et l’adjoint au commerce de la ville de Saint-Denis ont également étonné la mairie. Il y est question d’une boîte de nuit illégale récemment frappée d’une fermeture administrative, gérée par un certain Ahmed Doumbia – un nom bien connu des autorités, puisque cet habitant a été condamné plusieurs fois pour trafic de stupéfiants ou menaces de mort envers des policiers. Le candidat LFI s’y enquiert de la position de la ville sur cette fermeture. « Regarde le sujet a minima pour que le gérant soit aidé pour se mettre en conformité ! », demande-t-il à l’adjoint. « Il est de bonne composition mais semble pris entre la ville et le propriétaire. Le peu d’économies qu’il avait a été mobilisé pour les travaux et malgré cela aucun retour de la ville, ni autorisation ni explication sérieuse… », ajoute-t-il dans ces messages, consultés par L’Express. « Quand bien même il aurait un bail conforme, est-ce que la ville entendrait une activité de cette nature sur le site ? », questionne-t-il encore.

Interrogé sur la question, le candidat LFI réfute tout lien direct avec Ahmed Doumbia. « Un militant sur le marché a été interpellé sur ce cas et me l’a fait remonter. Indépendamment du statut des personnes qui me sollicitent – et je ne connais pas le passé de tous les gens à qui je serre la main -, je me dois d’interpeller ceux qui sont à la mairie », fait-il valoir. « Ma démarche ne visait pas à tordre le cadre légal, mais avoir des éléments qui permettaient de comprendre ce qui se passait », ajoute-t-il. Ahmed Doumbia n’hésite pas à faire directement référence à ses liens personnels avec Bally Bagayoko. Lors d’un appel téléphonique enregistré avec le directeur du cabinet du maire de Saint-Denis au sujet de la fermeture de cette boîte de nuit, il indique : « On vous connait vous inquiétez pas (sic). Il y a les élections bientôt, on va faire en sorte de voter pour que tout le monde parte ». « C’est pour ça que vous m’avez envoyé monsieur Bagayoko ? », lui demande son interlocuteur, faisant référence aux fameux SMS. « Je vous ai rien envoyé, monsieur Bally Bagayoko c’est ma famille ! », lâche le gérant, avant de renvoyer vers ses avocats et de raccrocher.

Questionné sur cette référence à la « famille », Bally Bagayoko évoque à L’Express « la grande famille de Saint-Denis » et « des quartiers ». « Pendant des années, les gens n’ont eu de cesse de parler en mon nom. Je suis un enfant des quartiers populaires et il y a un ensemble de gens qui me connaissent, avec qui j’ai grandi. Est-ce que ça veut dire que demain, en responsabilité, je vais être sur un transat et laisser le bordel s’organiser ? Clairement, non », assure-t-il. Le candidat insoumis indique par ailleurs avoir déposé plainte début février contre Mathieu Hanotin pour diffamation.



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Author : Céline Delbecque

Publish date : 2026-02-17 17:00:00

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