Un auditoire aux visages floutés et un ancien sénateur socialiste accueilli en majesté. En juillet 2023, au camp d’été de feu la Jeune Garde – dite « antifasciste » et dissoute en juin 2025 -, l’organisation trinque aux nouvelles amitiés politiques. Entre activités sportives et rencontres avec leurs homologues parisiens des « Young Struggle », les militants du petit collectif né à Lyon reçoivent Jean-Luc Mélenchon, le coordinateur de La France insoumise Manuel Bompard et le député des Bouches-du-Rhône Sébastien Delogu. Le patriarche y donne une conférence et agrège de nouveaux soutiens. Le moment est immortalisé sur les réseaux sociaux de la Jeune Garde. Car la rencontre fleure bon l’officialisation d’un compagnonnage entre le mouvement de La France insoumise et le groupuscule, jusqu’alors confiné aux marges de l’extrême gauche. Un an après son virage unioniste, par le truchement de la Nupes, Jean-Luc Mélenchon tend donc la main aux forces les plus radicalisées à bâbord. Lorsque Raquel Garrido, toujours insoumise à l’époque, apprend la nouvelle, elle est circonspecte. « C’est contradictoire avec ce qu’on est en train de faire… », glisse-t-elle à son époux, l’ancien bras droit de Mélenchon Alexis Corbière. L’union a fini par exploser, et ces deux-là ont payé pour voir. Mais s’il ne s’agissait que de cela…
Trompe l’œil
Samedi 14 février, un jeune homme, Quentin Deranque, est mort. En marge d’une conférence de l’eurodéputée Rima Hassan à Sciences Po Lyon, le militant nationaliste de 23 ans a été passé à tabac par « au moins six individus » ; une enquête criminelle « des chefs d’homicide volontaire » est ouverte, précise le procureur de la République. Un lynchage à l’issue d’une violente rixe, selon Le Canard Enchaîné. Dans la capitale des Gaules, théâtre depuis des années d’affrontements entre groupuscules d’ultra-droite et mouvance « antifa », les yeux sont rivés vers les assaillants « vraisemblablement d’ultragauche », selon le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez. D’après Le Figaro et Le Progrès, les six principaux suspects, identifiés, sont tous d’anciens membres de la Jeune Garde. Certains témoins du drame assurent aussi avoir reconnu Jacques-Elie Favrot – il dément formellement être responsable de ce drame, dit son avocat – cofondateur du groupuscule et assistant parlementaire du député insoumis Raphaël Arnault, co-bâtisseur lui aussi du collectif. Plusieurs individus ont été interpellés, dont lui.
Les archives demeurent, comme un couperet. Jean-Luc Mélenchon a fait élire Raphaël Arnault sur ses bancs, malgré sa fiche S et sa condamnation en 2022 à quatre mois de prison avec sursis pour « violences en réunion ». Il a surtout érigé « ses jeunes camarades » en modèle de lutte, qu’importent les déboires judiciaires. En janvier dernier, après la dissolution du collectif, maudite par Jean-Luc Mélenchon, il s’est rendu en personne au week-end de lancement du groupe Génération Antifasciste – Éteignons la flamme, en compagnie d’Arnault. Jusqu’alors, dans l’histoire du mouvement ouvrier, « jamais un parti traditionnel n’acceptait en son sein de groupes capables de faire le coup de poing », observe aujourd’hui François Hollande. En ce mois de février, pris dans la spirale de la violence, l’organisation refuse toute désolidarisation préventive avec la Jeune Garde. Elle préfère l’inversion accusatoire et exhibe ces menaces que font peser les identitaires sur LFI. Raquel Garrido dénonce cet « effet miroir » avec l’extrême droite : « Optiquement, le Rassemblement national donne à tort l’impression de faire le ménage, alors que la FI a l’air plus violent qu’elle ne l’est réellement ». C’est ainsi, Jean-Luc Mélenchon rêve d’affronter l’extrême droite, mais il s’est lesté des marges de son camp, boulets dont le RN affirme à cor et à cri s’être débarrassé. Quand le parti de Jordan Bardella appelle régulièrement à dissoudre les groupuscules violents, « le diable Mélenchon » s’est habillé en « antifa ».
Ambition schizophrène
Jean-Luc Mélenchon, victime des enfants qu’il a sciemment adoubés, coupable de ses propres excès. Est-ce son penchant parano, sa méfiance à l’encontre des institutions, qui l’empêchent ainsi de se normaliser ? Début 2025, Beauvau en a pris pour son grade. La maison du triple candidat à l’Elysée est cambriolée dans le Loiret et le ministère de l’Intérieur n’arrive pas à mettre la main sur son numéro de téléphone. L’homme donne peu son contact, encore moins aux policiers, ni au premier flic de France. C’est à Mathilde Panot que le cabinet du ministre aura affaire. Accueil glacial : « Quand ça arrive à LFI, personne n’en a rien à faire ! » Or le conseiller voulait simplement annoncer que la chancellerie gardait un œil sur l’enquête… Les cambrioleurs seront finalement arrêtés.
Est-ce une conviction profonde, un rapport tortueux avec les institutions et surtout la démocratie ? « Dans le fond, Blum a eu tort de résister à Lénine sur les vingt et une conditions » (pour adhérer à la Troisième Internationale), confiera Jean-Luc Mélenchon à un député socialiste aux Amfis de 2023, ainsi que l’écriront Charlotte Belaïch et Olivier Pérou dans La Meute (Flammarion), leur remarquable enquête sur le mouvement et son leader. Parfois, quelques fidèles aiment jouer de leur réputation sulfureuse. Le 10 février dernier, Sophia Chikirou est invitée à la Climate House de Paris, comme d’autres candidats à l’élection municipale de la capitale. Une humoriste, Adèle Barbers, se montre irrévérencieuse à l’égard de l’insoumise ? La prétendante à l’Hôtel de Ville manie un humour douteux. « On s’attend à la sortie avec Adèle ! », rit-elle alors que la chroniqueuse a quitté la salle. « Je lui ai fait un sourire kabyle, pour ceux qui savent ce que c’est… Non vous ne savez pas ? » Malaise dans la salle et pour cause : la mélenchoniste parisienne ironise sur une méthode d’égorgement du FLN – ainsi nommée par l’armée coloniale française – durant la guerre d’Algérie.
Comme souvent, à l’approche de l’élection présidentielle, Mélenchon voudrait se « mitterrandiser ». Ses amis l’avaient théorisé, marotte avant chaque élection suprême. Il s’assagirait, troquerait sa veste mao pour un costume gris, revêtirait volontiers le couvre-chef du « vieux », celui du premier président de gauche de la Ve République. Mais l’insoumis « est un peu son propre ennemi », glissait il y a quelques semaines un député LFI. Mitterrand, « qui lui portrait une affection véritable doublée d’une indulgence amicale pour ses foucades », écrit Jean Glavany, n’aurait pas dit autre chose. Devenir le pater familias de la gauche unie est l’ambition schizophrène de Jean-Luc Mélenchon. Ses troupes sont clairvoyantes. « Tu sais très bien que le problème n’est pas La France insoumise en tant que tel, mais votre chef », glisse Laurent Baumel à une figure insoumise européenne qui tente de le convaincre de l’opportunité d’une liste d’union à bâbord au dernier scrutin continental. « Je sais », admet l’interlocutrice.
Lucie Castets a fait les frais de ces volte-faces. Pour avoir participé aux côtés de Marine Tondelier à une initiative de janvier 2025 appelant à une candidature commune de la gauche en 2027, l’ancienne candidate à la primature pour le Nouveau Front populaire s’est attiré les foudres de Jean-Luc Mélenchon. Ses lieutenants embrassent alors les revirements du premier des insoumis avec la foi du charbonnier. Le mois dernier, la secrétaire nationale des Écologistes a partagé un même wagon vers Limoges avec Manuel Bompard. « Tu trouves ça normal que la personne qui gère les partenaires à gauche, Paul Vannier (député LFI, NDLR), se comporte comme un harceleur scolaire ? », interroge-t-elle. LFI n’a plus de partenaires solides au sein des partis traditionnels. « Mais on n’est pas seuls », rétorque-t-il. A force de cultiver les marges, Jean-Luc Mélenchon s’est éloigné de la République comme de la gauche. Qui peut encore imaginer s’allier avec lui, demain aux municipales, après-demain à la présidentielle ?
Source link : https://www.lexpress.fr/politique/jean-luc-melenchon-lerreur-de-trop-sa-visite-a-la-jeune-garde-ses-liens-avec-raphael-arnault-IRVKVQJ5TJFPTAAV36ABXRZZJI/
Author : Mattias Corrasco
Publish date : 2026-02-17 18:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
