« Vous savez ce que c’est, c’est des gros combinards. Ils ne vont pas nous coûter trop cher je pense à acheter pour le deuxième tour ». Voilà comment Jean-Luc Mélenchon, à l’occasion de son meeting du 4 mars à Bondy, parlait du PS et de ses dirigeants. Au lendemain du premier tour des municipales, les socialistes, visiblement peu rancuniers, ont manqué une occasion de faire mentir le chef de file des insoumis. Après des semaines à s’échanger des invectives, les deux partis ont mis leurs différends entre parenthèses pour nouer, le temps d’un second tour, des alliances locales au nom de la « lutte antifasciste ». À Toulouse, par exemple, les listes LFI et PS ont fusionné pour tenter de battre le maire divers droite sortant, Jean-Luc Moudenc. Une stratégie loin de faire l’unanimité à gauche : un « déshonneur », a ainsi commenté l’ancien Premier ministre Manuel Valls, chroniqueur à L’Express.
Pour Gérard Grunberg, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la gauche, les tergiversations du Parti socialiste s’expliquent avant tout par son incapacité à rompre avec l’extrême gauche : « les socialistes n’ont jamais pleinement intégré la logique du parlementarisme et restent profondément marqués par les origines révolutionnaires de leur parti », explique à L’Express le politologue et directeur du site Telos. Conséquences : ces alliances de circonstances pourraient leur coûter cher lors des prochaines échéances électorales, alors même que ces municipales offraient l’occasion d’adopter une « nouvelle stratégie qui replace le PS au centre du jeu politique », regrette le chercheur. Entretien.
L’Express : A Toulouse, Lyon, Avignon, Nantes ou encore Limoges, le Parti socialiste et Les Ecologistes ont fait alliance avec La France insoumise, alors même que ces partis, il y a encore quelques jours, affirmaient que LFI avait franchi des limites inacceptables. Comment l’expliquez-vous ?
Gérard Grunberg : Tout cela remonte à très loin. Le Parti socialiste n’a jamais été capable de se relever du choc de 2017, avec la fin de la bipolarisation gauche-droite et la complexification croissante de notre système partisan. Au point de quasiment disparaître en 2022. Ce à quoi on assiste depuis l’annonce des résultats de ce premier tour, c’est la conséquence presque naturelle d’un parti qui n’a pas de stratégie, et qui n’en a plus depuis longtemps. Les critiques des dernières semaines à l’égard de LFI ne doivent pas faire oublier qu’il n’y a pas si longtemps, les socialistes formaient une alliance avec les insoumis dans le Nouveau Front populaire. Tout cela est la preuve que le PS, dans son for intérieur, n’a jamais véritablement rompu avec l’extrême gauche. Même quand cette dernière l’injurie, ce qu’a très largement fait Jean-Luc Mélenchon ces dernières semaines.
C’est un très mauvais coup pour le Parti socialiste.
A l’exception de Marseille et de Paris, les cas de résistance sont peu nombreux. C’est la conséquence d’un parti qui ne sait toujours pas où il se situe et qui n’a jamais été capable de faire sa mue sociale-démocrate. On verra comment les électeurs réagiront. Mais ce qui est certain, c’est que les dirigeants locaux, dans ces villes, n’ont pas hésité longtemps avant de privilégier la victoire et la conservation de leurs sièges au détriment de leurs valeurs et d’une stratégie de long terme. C’est un très mauvais coup pour le Parti socialiste : il va conserver la plupart de ses villes, voire en conquérir de nouvelles, mais il sortira néanmoins très affaibli de cette séquence.
Pourquoi ?
Parce que le parti va aborder les prochaines échéances électorales sans que l’on sache vraiment qui il est. C’est surtout une grande occasion manquée : la rupture récente de LFI avec le reste de la gauche ouvrait une opportunité pour adopter une nouvelle stratégie qui le replace au centre du jeu politique. Mais on voit que ça ne tient pas : du côté des socialistes parce qu’ils n’ont pas de stratégie, et du côté des écologistes parce qu’ils restent en réalité assez proches des positions de LFI.
C’est dommage, car si beaucoup de commentateurs parlent d’une victoire éclatante de LFI, les résultats ne disent pas exactement cela. En réalité, LFI n’a pas réalisé de scores particulièrement élevés, sauf quelques exceptions, même s’il a incontestablement renforcé son implantation, en particulier dans les banlieues de Paris et de Lyon. On constate en effet que les listes d’union de la « gauche non LFI » arrivent dans l’immense majorité des cas largement devant celles de LFI. L’écart est très net. Rappelons-nous simplement qu’en 2022, à l’élection présidentielle, Mélenchon faisait presque 22 % quand le PS sombrait à 1,75 %. Aujourd’hui, le Parti socialiste devance très nettement LFI dans une très grande majorité de cas. Autrement dit, le PS a plutôt bien résisté.
Et que va-t-on retenir ? Que LFI a rencontré un succès remarquable, pendant que le PS s’est montré incapable de choisir une ligne claire. C’est dommage, car le Parti socialiste était en réalité dans une position de force, mais s’est comporté comme s’il était en position de faiblesse. La faute à l’absence d’autorité réelle dans sa direction.
Ces alliances sont-elles la preuve que le parti de Jean-Luc Mélenchon est moins disqualifié auprès de l’opinion que ce que l’on pensait ?
Si l’on prend les sondages au sérieux, et pour ma part je les ai toujours pris au sérieux, alors il n’y a guère de doute : la grande majorité des électeurs socialistes sont opposés à un accord avec La France insoumise. Il n’est donc pas impossible que le PS en paie le prix. Cela dit, l’idée selon laquelle il faudrait constituer un « front antifasciste », que LFI a beaucoup remis en avant ces derniers jours, est encore profondément ancrée dans l’inconscient collectif d’une partie des socialistes. A l’inverse, ils n’ont pas totalement intégré l’idée d’une équivalence entre les deux extrêmes qu’il faudrait combattre de la même manière. Il n’est pas impossible qu’à gauche, ceux qui rejettent LFI rejettent peut-être encore plus le Rassemblement national.
A Nantes, le candidat LFI et la maire sortante socialiste ont lié une alliance pour constituer un « front antifasciste » face un candidat Les Républicains. Cette extension du « cordon sanitaire » à la droite républicaine est-elle un phénomène nouveau ?
Absolument. Cela fait déjà quelques années que certains à gauche expliquent que la droite mène vers l’extrême droite, et que le centre ne serait que la droite déguisée. Or, pour la nouvelle direction du Parti socialiste avec Olivier Faure, l’essentiel est de préserver le clivage gauche-droite enterré au lendemain de 2017. Dans cette logique, il est plus difficile de se rapprocher du centre, qui appartiendrait au bloc adverse, que de s’associer avec les Insoumis, considérés, quoi qu’ils fassent, comme faisant partie du « bon » bloc.
Cette élection confirme la structuration d’un système pentapartite.
En adoptant cette grille de lecture, la direction du Parti socialiste commet une grande erreur, car elle fait comme si la réalité du système politique ne s’était pas profondément transformée. Or, s’il y a une leçon à tirer de ce premier tour, c’est qu’il confirme la structuration d’un système pentapartite, avec cinq pôles : l’extrême gauche, la gauche, le centre, la droite et l’extrême droite. Le problème, c’est qu’aucun de ces pôles ne veut s’allier durablement avec les autres au niveau national. Le système est donc bloqué.
Pour sortir de cette situation, il y a en réalité deux solutions. Soit on rétablit clairement un clivage gauche-droite, comme le voudrait le Parti socialiste, mais cela me paraît impossible en l’état. Soit on accepte l’idée d’un système réellement multipolaire, et donc on en tire toutes les conséquences sur le plan des institutions. C’est pour cette raison que je suis favorable à l’introduction d’une part de proportionnelle : elle obligerait les différentes forces politiques à reconnaître cette réalité et à négocier entre elles.
Raymond Aron écrivait que le propre de la démocratie est de forger des compromis. Or, aujourd’hui en France, le compromis politique passe souvent pour de la compromission…
Aron avait très bien compris que les socialistes français n’ont jamais pleinement intégré la logique du parlementarisme. Ils se présentent bien sûr comme des parlementaristes, mais au fond, ils ne le sont pas vraiment et restent profondément marqués par les origines révolutionnaires de leur parti. Ils ont beaucoup de difficultés à admettre qu’entre cette tradition et la tradition de la démocratie libérale, il existe une différence fondamentale de nature. Raison pour laquelle ils n’aiment pas le terme « libéral ». Or, c’est bien cette démocratie libérale, aujourd’hui contestée un peu partout dans le monde, qu’ils devraient défendre en tant que sociaux-démocrates.
Certains commencent à évoluer au sein du Parti socialiste, comme François Hollande par exemple. Mais ils restent minoritaires. La gauche devrait certainement commencer par se demander ce que signifie « être de gauche » aujourd’hui. Parce que, quand on s’allie avec LFI, on doit s’interroger sur ce qu’il reste de cette identité, tant La France insoumise est un parti profondément antilibéral, notamment sur le plan politique. Les socialistes doivent sortir de cette ambiguïté intellectuelle dans laquelle ils naviguent depuis quelques années déjà.
Si on se projette à 2027, quelles leçons tirer de ces municipales ?
Les législatives sont un enjeu plus important que la présidentielle.
Que l’on a du mal à voir ce que le Parti socialiste pourra dire en 2027 ! Le PS est-il capable de présenter un candidat qui propose autre chose que le gloubi-boulga habituel ? Et c’est dommage, car j’insiste sur le fait que les résultats du premier tour des municipales étant plutôt encourageants, ils auraient pu en tirer profit s’ils avaient une stratégie claire et une doctrine. Au lieu de ça, le PS part pour les prochaines échéances électorales avec un lourd handicap. Le centre, la droite, et d’autres forces politiques ne manqueront pas de lui demander de clarifier ses positions, tandis que Jean-Luc Mélenchon recommencera sans aucun doute à les invectiver. Alors que LFI aurait dû être isolé, c’est le PS qui va se retrouver dans cette situation. Le Parti socialiste s’est certainement tiré une balle dans le pied pour l’élection présidentielle, mais aussi pour les élections législatives.
On ne parle que de la présidentielle alors que, du fait de la fragmentation du système politique, les législatives sont un enjeu encore plus important. Je suis d’ailleurs stupéfait de voir à quel point tout le monde est obnubilé par cette échéance, comme si son résultat allait régler à lui seul le blocage lié à notre incapacité à nous adapter à la nouvelle donne pentapartite. C’est une grossière erreur : quel que soit le président élu, il lui faudra une majorité à l’Assemblée nationale. Or, même pour le Rassemblement national, l’hypothèse d’une majorité absolue n’a rien d’une évidence à l’heure qu’il est. Le risque, c’est que nous nous enfoncions un peu plus dans la situation de blocage politique qui paralyse le pays depuis la dissolution de juin 2024. Le fait que personne n’en parle me rend pessimiste.
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Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-03-17 19:00:00
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